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Histoire littéraire
Brève histoire du xiaoshuo
et de ses diverses formes
V. Li Yu et Pu Songling
V.A/ Li Yu
李渔
et
le Théâtre du silence
1. Une vie, de la fin des Ming au
début des Qing
par Brigitte
Duzan, 22 août 2026
Li Yu (李渔
1611-1680), dénommé Liweng (笠翁),
est un auteur du 17e siècle, épicurien et esthète, à la fois
dramaturge, romancier, essayiste et éditeur. Il est surtout
connu pour son classique de la littérature érotique chinoise,
« La Chair comme tapis de prière » (Rouputuan《肉蒲團》),
écrit au lendemain de la chute des Ming et longtemps banni. Mais
il est intéressant à bien d’autres titres..
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Li
Yu, portrait tiré d’un ouvrage japonais de la fin du
18e siècle
《唐土奇談》(Contes
étranges du pays des Tang) |
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Célèbre en son
temps, original et brillant touche-à-tout, Li Yu était toujours
à court d’argent et voyageait en quête de mécènes avec sa troupe
de femmes qui interprétaient ses pièces de théâtre, ce qui
scandalisait ses contemporains. Sa vie se reflète dans ses
écrits, prose, poésie et théâtre, sans oublier ses lumineux
essais sur l’art de vivre, célébrant les simples joies du
quotidien, liées à la culture de soi. On a dit de lui qu’il
était le philosophe du bonheur, un peu comme Montaigne. Mais il
était aussi un satiriste acerbe des travers de son temps, et un
défenseur plein d’humour de la cause des femmes et des
sexualités réprouvées, luttant avec une ironie mordante contre
les stéréotypes et les idées reçues. Comme elle est en outre
écrite avec un art consommé, son œuvre se lit avec un plaisir
que le temps n’a pas émoussé.
Premières frustrations
Li Yu est né
en 1611 à Rugao (如皋),
dans l’actuelle province du Jiangsu, dans une famille de
lettrés. Son père meurt en 1629 ; en 1633, après avoir observé
les trois ans de deuil rituel, il rapatrie le cercueil dans la
propriété ancestrale, à Lanxi (兰溪)
dans le Zhejiang, et s’y installe. Il se marie et sa femme le
suivra dans tous ses déplacements en s’occupant des affaires
domestiques. Dans ses écrits, Li Yu l’appelle affectueusement sa
« femme de la montagne » (“山妻”
).
Il poursuit
ses études en vue des examens mandarinaux. Il passe le premier
niveau en 1635, mais joue de malchance pour les suivants, au
niveau provincial : en 1639, dit-on, une bande de brigands
l’empêche d’arriver jusqu’à Hangzhou où se passent les
épreuves ; en fait, il a été recalé, comme l’attestent une
lettre à un ami, recalé lui aussi, et le poème écrit l’année
suivante : « Souvenir du chant de la flute sur la terrasse du
Phénix » (《凤凰台上忆吹箫》)
– triste souvenir de son échec.
Chute
des Ming : le destin
En 1642, des
soulèvements populaires mettent le pays à feu et à sang et
empêchent les examens d’avoir lieu. Ce sont des révoltes
provoquées par les catastrophes naturelles et les épidémies, et
par la montée en puissance des chefs de guerre qui finissent de
désorganiser le pays. Qui plus est, sa mère meurt cette
année-là. Il se réfugie en montagne.
Malgré tout,
il garde de ses trois années de retraite forcée à la campagne,
de 1942 à 1944, un souvenir idyllique qu’il rapporte dans ses
« Notes au gré d’humeurs oisives » écrites à la fin de sa vie :
« Je me
souviens qu’après la chute des Ming… j’avais entièrement renoncé
à me faire un nom et fait mon deuil de tout émolument : je
vivais en montagne à l’abri des troubles et me glorifiais au
contraire d’être sans affaires. L’été, ne rendant visite à
personne et personne ne venant me voir non plus, non seulement
je ne portais pas de coiffe, mais j’avais même mis au rebut
chemises et sandales… Je lavais ma pierre à encre dans une
source jaillissante, ou m’essayais à faire du thé avec de la
neige fondue… c’était là une histoire inouïe…, c’était goûter le
comble du bonheur de l’existence… »
Cette période
se termine brutalement en avril 1644 : le seigneur de guerre Li
Zicheng (李自成)
s’empare de Pékin, l’empereur Chongzhen se suicide ; les
Mandchous fondent la dynastie des Qing. C’était une brève
accalmie au milieu des troubles, mais on peut dire que toute la
vie ultérieure de Li Yu et son œuvre ont été conditionnées par
ces événements qui l’ont détaché des contraintes de la vie
mandarinale et ont renforcé son caractère indépendant, voire
frondeur, et son esprit novateur, l’innovation devenant
conséquence des tumultes du temps.
De Lanxi
à Hangzhou : dénuement et précarité
Vie
indépendante certes, mais, nécessairement, instable et précaire.
En 1645, faute de poste officiel, il accepte un emploi de
secrétaire auprès du sous-préfet de Jinhua (金华),
à une encablure de Lanxi. En 1646, l’armée mandchoue capture
Jinhua et se livre à un vrai massacre. Li Yu revient à Lanxi. Il
se fait construire une chaumière près des tombes ancestrales, à
Yishan (伊山),
petite demeure qu’il appelle donc Yiyuan (伊园),
le Jardin du mont Yi, et décide, à l’instar du poète Wang Wei (王维),
de vivre retiré là. Se voyant contraint de se raser la tête par
ordre impérial, il se surnomme « l’esclave enragé » (kuáng nú
狂奴).
Cependant, en
1651, à cause d’une dispute à l’occasion d’un projet
d’irrigation, il est entraîné dans un procès avec une riche
famille locale et préfère quitter les lieux. Il est obligé de
vendre son jardin et la demeure auxquels il tenait tant, et part
vivre à Hangzhou.
Il s’installe
dans qu’il appelle « la petite demeure de la forêt des arts
martiaux » (Wulin xiaozhu “武林小筑”
) et entreprend de vendre des poèmes pour gagner sa vie (“卖赋以糊其口”).
En ce sens on peut dire qu’il est le premier écrivain
professionnel de Chine à vivre de sa plume. Il se donne le
surnom de « Vieil homme au chapeau de paille du lac [de
l’Ouest] » (Hushang liweng “湖上笠翁”),
abrégé en Liweng.
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Le
vieil homme au chapeau de paille de lac de l’Ouest |
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Il reste dix
ans à Hangzhou, années prolifiques pendant lesquelles il produit
six pièces de théâtre, ainsi que ses 18 récits en langue
vernaculaire, « Le théâtre du silence » (Wusheng xi《无声戏》)
en deux volumes publiés en 1655 et 1656, et « Les douze
pavillons »
(Shi’er lou
《十二楼》)
dont la préface date de 1658. Ses œuvres deviennent célèbres, et
pas seulement à Hangzhou ; elles sont piratées en divers
endroits, principalement à Jinling (金陵),
aujourd’hui Nankin, et diffusées sous son pseudonyme Hushang
liweng, ce qui affectait sa réputation et ses revenus sans
qu’il parvienne à obtenir justice.
Jinling
et le Jardin-grain de moutarde
En 1662, il va
donc s’établir à Jinling avec toute sa maisonnée. Il y achète
une maison avec un minuscule jardin qu’il nomme « le
Jardin-grain de moutarde » (Jieziyuan
芥子園),
grain de moutarde, certes, mais, ajoute-t-il, « capable de
recéler le mont Sumeru » (“芥子虽小,能纳须弥”
). C’est là tout l’art du jardin chinois. Li Yu éditera plus
tard un superbe ouvrage sur la peinture intitulé « Précis de
peinture du Jardin-grain de moutarde » (Jièzǐyuán huàzhuàn《芥子园画传》)
dont il confia la compilation à son gendre Shen Xinyou (沈心友) ;
l’ouvrage fut publié en 1679, en trois volumes, avec une préface
de Li Yu
.
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Le
Précis de peinture du Jardin-grain de moutarde Jièzǐyuán
huàzhuàn |
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À Jinling, il
crée une librairie attenante à son jardin, et édite lui-même des
livres, dont un recueil illustré des ses pièces de théâtre. Il
établit de nombreux contacts dans le monde de la littérature et
du théâtre, mais aussi dans le monde officiel, ministres,
secrétaires et autres. Il devient l’ami de Cao Yin (曹寅),
le grand-père de l’auteur du Hongloumeng, Cao Xueqin (曹雪芹).
Il échange des poèmes avec
Pu Songling (蒲松龄),
l’auteur des « Chroniques de l’étrange » (《聊斋志异》).
On n’en finirait pas de citer ses relations, les huit maîtres de
ceci, les sept talents de cela… Ce serait anecdotique si cette
vie ne lui avait fourni, comme à Proust, matière à écrire.
Vers la fin
des années 1660, il entreprend de longs voyages, en quête
d’appuis financiers – il a une troupe d’une quarantaine
d’actrices et de chanteuses à nourrir : il va à Pékin en 1666,
puis dans le Shaanxi et le Gansu, rentre chez lui, dans son
« Jardin-grain de moutarde », en 1668, mais repart encore, à
Canton, puis à Fuzhou (抚州),
dans le Fujian, où il reste plusieurs mois. Il donne des
représentations de ses pièces avec sa troupe, et écrit, essais,
poèmes et chansons.
Retour à
Lanxi : tout un art de vivre
À l’âge de 60
ans, il sent la nostalgie de son pays natal et revient chez lui,
à Lanxi. Il écrit un poème : « Mes sentiments à mon retour chez
moi après vingt ans d’absence » (《二十年不返故乡重归志感》).
Il écrit surtout ce qui reste le chef-d’œuvre de sa maturité,
publié vers 1671, ses notes « Au gré d’humeurs oisives » (Xianqing
ouji《闲情偶寄》)
,
à feuilleter de la même manière ; on trouve là toute sa
philosophie de la vie, un idéal de vie simple, dans une pauvreté
qui stimule la création, sans jamais se défaire d’un esprit
inventif d’un extrême raffinement. On pense en le lisant à cet
autre esthète du dénuement que fut
Shen Fu (沈復),
un siècle plus tard.
Pourtant, en
1677, Li Yu revient à Hangzhou où, avec l’aide de vieux amis, il
achète l’ancienne résidence d’un garde du corps impérial, au
pied du mont Wu (吴山),
au sud-est du lac de l’Ouest. Il y achève l’année suivante son
dernier jardin, le Cengyuan (层园).
Il n’en
profitera pas longtemps. Usé par ses années sur les routes, il
meurt un matin à l’aube, le premier mois (du calendrier lunaire)
de l’année 1680, alors que tombe une forte chute de neige. Il
est enterré au pied du mont Jiuyao (九曜山),
au sud-ouest du lac de l’Ouest, avec d’autres célébrités. Sa
tombe porte l’inscription « Tombe du vieil homme du lac au
chapeau de paille » (“湖上笠翁之墓”
).
Bibliographie
-
Patrick Hanan :
The Chinese Vernacular Story, Harvard University Press, 1981,
chap. 8 (Li Yu), pp. 165-190
The Invention of Li Yu, Harvard University Press, 1988.
-
Chun-Shu Chang and Shelley Hsueh-Lun Chang :
Crisis and Transformation in Seventeenth-Century China:
Society, Culture, and Modernity in Li Yü's World,
University of Michigan Press, 1992.
Traductions en anglais
-
Twelve Towers, retold by Nathan Mao, Chinese University of Hong
Kong, 1975.
Traductions de Patrick Hanan :
-
Silent Operas, Chinese University of Hong Kong, Research Centre
for Translation, 1990.
-
The Carnal Prayer Mat, University of Hawaii Press, 1996.
-
Tower for the Summer Heat, Columbia University Press, 1998.
-
The Fragrant Companions:
A Play About Love Between Women, tr. Stephen Roddy & Ying Wang,
Columbia University Press, 2022
1/ Introduction : Women in love and the business of men in Li
Yu’s chuanqi drama, by Ying Wang and Stephen Roddy. 2/
The characters and their respective roles. 3/ The relationship
between role types and characters
4/ List of
scenes.
Traductions
en français
-
Jeou-P'ou-T'ouan, ou la chair comme tapis de prière, trad.
Jacques Pimpaneau et Pierre Klossowski,
préface de René Étiemble, éd. Jean-Jacques Pauvert,
1962/1979/1989, rééd. Christian Bourgois, 1995.
Autre trad.,
par Christine Corniot : De la chair à l’extase, éd. Philippe
Picquier, janv. 1991/ Picquier Poche, nov. 1994.
- À mari
jaloux, femme fidèle, cinq récits tirés du « Théâtre du
silence », traduits et présentés par Pierre Kaser, éd. Philippe
Picquier, 1990, Picquier Poche 1998.
- Les Carnets
secrets de Li Yu. Au gré d'humeurs oisives, textes du
Xianqing ouji (《闲情偶寄》),
présentés, traduits et annotés par
Jacques Dars,
édition richement illustrée, Philippe Picquier, 2003, Picquier
Poche, 2014.
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Les
carnets secrets de Li Yu, au gré d’humeurs oisives |
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Deux extraits
traduits et présentés par Pierre Kaser :
- Li Yu et le
bonheur de voyager,
extrait des
« Notes jetées au gré d’humeurs oisives » (Xianqing ouji 《閒情偶寄》),
Impressions d’Extrême-Orient 1/2010.
- La maison
qui m’a donné la vie (Shengwo lou《生我楼》),
11e
des « Douze pavillons » (Shi’er lou 《十二楼》),
Impressions d’Extrême-Orient 17/2024.
2. Une œuvre originale, entre théâtre et prose
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