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Histoires d’herbes

Yao Cao

par Brigitte Duzan, 23 avril 2026

 

À la fin de l’un de ses poèmes écrits à l’automne 744 à Luoyang, intitulé « Pour Li Bai » (贈李白) [1], Du Fu (杜甫) conclut par une référence à une « herbe d’immortalité » appelée yáo cǎo (瑤草).

 

Pour Li Bai  贈李白

二年客東都,所歷厭機巧。野人對羶腥,蔬食常不飽。
豈無青精飯,使我顏色好。苦乏大藥資,山林跡如掃。
李侯金閨彥,脫身事幽討。亦有樑宋遊,方期拾瑤草

Deux ans que je suis l’hôte de la capitale orientale,

Ce que j’y ai souffert me fait haïr ruses et cabales.

….

Vous, seigneur Li, brillant académicien,

vous avez tout quitté pour une vie d’ermite.

Moi aussi j’aimerais partir au loin,

Pour cueillir avec vous l’herbe de Yao Ji [2].

 

Quelle est cette herbe ?

 

瑤草  yáo cǎo – où yáo signifie ‘jade’ - est une herbe qui serait née de la métamorphose, après sa mort, de la troisième fille de l’empereur mythique Yandi (炎帝), ou Empereur rouge Chidi (赤帝) : Yao Ji (瑶姬). Celle-ci aurait ensuite été déifiée et serait devenue la divinité du mont Wu (Wushan shennü 巫山神女).

 

Elle apparaît d’abord dans le « Livre des monts et des mers » (Shanhaijing《山海经》), dans la section des « Montagnes du centre » (中山经) :

又东二百里,曰姑瑶之山。帝女死焉,其名曰女尸,化为瑶草,其叶胥成,其华黄,其实如菟丘,服之媚于人

À environ deux cents lis à l’est, il y a une montagne nommée Guyao (姑瑶). C’est là qu’est morte la fille de l’empereur, nommée Nüshi (女尸). Elle s’est ensuite métamorphosée en une plante herbacée, l’herbe Yao, dont les feuilles se développent peu à peu, dont les tiges sont jaunes et qui ressemble à la cuscute. Quand on en mange, on se sent captivé, comme enchanté.  

 

 

Yao Cao, représentation d’après

une illustration du Shanhaijing

 

 

Yao Ji est décrite dans deux poèmes de la période des Royaumes combattants : « L’ode de Gaotang » (Gaotang fu《高唐赋》) et l’ « Ode à la déesse » (Shennü fu《神女赋》) du poète Song Yu (宋玉) du royaume de Chu.  Dans l’un et l’autre poème, il s’agit d’un rêve : la déesse apparaît en songe au roi Xiang de Chu (楚襄王) et lui dit qu’elle est la fille cadette de Yandi, qu’elle est morte prématurément et a été enterrée au sud du mont Wushan ; son esprit s’est transformé en herbe, et son essence est dans la tige des champignons lingzhi (灵芝) [3].

 

Pendant la période des Cinq dynasties et des Dix Royaumes (Wǔdài Shíguó 五代十国 ), au 10e siècle, Yao Ji a été transformée en immortelle taoïste dans le recueil Yongcheng Jixianlu (《墉城集仙录》) attribué à Du Guangting (杜光庭), qui regroupe trente-sept biographies d’immortelles, Yongcheng étant le nom du palais céleste de la Reine Mère de l’Ouest (Xiwangmu 西王母), sur le mont Kunlun. Dans ce recueil, Yao Ji est la plus jeune des filles de Xiwangmu ; dans sa jeunesse, elle a étudié le taoïsme et a acquis des pouvoirs magiques infinis. Elle a donc été rebaptisée Yunhua Shanggong furen (云华上宫夫人) et chargée de l’enseignement des jeunes garçons et filles du royaume céleste.

 

Un jour qu’elle se promenait au-dessus du mont Wu, elle a été captivée par la beauté du paysage, mais y a aperçu douze dragons qui y causaient des intempéries incessantes ; elle leur a donc jeté un sort, suscitant un immense orage et un puissant séisme. Une fois le calme revenu, les dragons avaient été transformés en douze montagnes bloquant le cours du Yangtsé. Toute la région était inondée. Il a fallu l’intervention de Yu le Grand pour rétablir le cours du fleuve et contrôler les inondations. Yao Ji l’a aidé avec six de ses suivantes et a été remerciée par Yu le Grand. Elle est ensuite restée vivre sur le mont Wu.

 

 

Yao Ji déesse du mont Wu (巫山神女) par

le peintre Wu Youru (吳友如), fin du 19e siècle

(série des « Cent beautés du passé » Gujin baimei tu 《古今百美圖》)

 

 

Dans le taoïsme populaire local, elle a été élevée au rang d’« Être authentique de merveilleuse utilité » (Miaoyong zhenren 妙用真人). On lui a bâti un temple, le Temple de la déesse (Shennü miao 神女庙), au pied du Pic du Phénix en vol (Fēifèng fēng shānlù  飞凤峰山麓).

 

L’herbe yáo cǎo fait partie du fond de légendes que l’on retrouve sous la plume des poètes chinois de toutes les époques.

 

Yáo cǎo en poésie

 

Par Dongfang Shuo (东方朔), poète des Han orientaux, dans son poème « Lettre à l’ami » (《与友人书》) :

相期拾瑶草,吞日月之光华,共轻举耳。

Rendez-vous pour cueillir des herbes de Yao,

nous gorger des splendeurs du soleil et de la lune, et nous envoler ensemble.

 

Par Li Bai (李白), dans le poème « Adieu à Wang Shanren reparti au mont Bu » (《赠别王山人归布山》)

             ….

            还归布山隐,兴入天云高。

尔去安可迟,瑶草恐衰歇。

Il est reparti dans sa retraite du mont Bu, là-haut, au-dessus des nuées,

Mieux vaut ne pas traîner, il risquerait de trouver l’herbe de Yao fanée.

 

Par Li He (李贺), autre poète des Tang, dans son poème « Ballade céleste » (Tiāngshang yáo《天上谣》) – avec un jeu de mots sur yáo (ballade, chanson populaire/herbe) : le poète exprime ses regrets de ne pouvoir satisfaire ses ambitions, dans une atmosphère de légendes qui nourrit les illusions. Chaque vers renvoie à des histoires et des personnages légendaires, avec leurs plantes emblématiques, dont l’herbe de Yao :

             ….

            玉宫桂树花未落,仙妾采香垂佩缨。

王子吹笙鹅管长,呼龙耕烟种瑶草

                Les fleurs d’osmanthe du Palais de jade ne sont pas encore tombées,…

                ….

                Le prince joue de sa longue flûte de roseau,

appelant le dragon au milieu des nues à cultiver l’herbe de l’immortalité.

 

Par Su Shi (苏轼), poète des Song, dans son poème « En rencontrant soudain de la neige sur la route de Caizhou » (《蔡州道遇雪》) :

                三径瑶草合,一缾井花温。

                Les trois chemins sont couverts d’herbes yao, l’eau du puits [4] est à chauffer.

 

Par Yuan Zhongdao (袁中道), poète des Ming, dans son poème « Wudang n° 2 » (《武当》诗之二), en référence au pèlerinage populaire du mont Wudang  :

                秦敦汉鼎存肤骨,瑶草琼枝作鬘鬟  (Yáocǎo qióngzhī zuò mánhuán)

                Chaudrons de bronze des Qin et des Han en l’état,

                Herbes de jade, branches de jaspe forment guirlandes.

 

Dans son recueil d’essais de 1927 « La Tombe, souvenirs divers » (《坟·杂忆》) , Lu Xun (鲁迅) pour sa part n’y voit qu’une plante folklorique :

我当时的意思……并不是从什么艺术之宫里伸出手来,拔了海外的奇花瑶草,来移植在华国的艺苑

Mon idée, à l’époque…. n’était pas de tendre la main d’un quelconque « palais des arts » pour arracher quelques fleurs rares de l’herbe de l’immortalité venues d’au-delà des mers pour les replanter dans le jardin des arts de la Chine…

 


 


[1] Il s’agit du premier des poèmes de Du Fu dédiés à Li Bai. C’est le poème 17 dans le premier volume de l’œuvre poétique de Du Fu (Poèmes de jeunesse), Les Belles Lettres, coll. « Bibliothèque chinoise », 2022, traduction, notes et commentaires de Nicolas Chapuis.

[2] Traduction d’après Nicolas Chapuis.

[3] Cette plante légendaire est aussi liée aux monts Dayao (大瑶山), dans le Guangxi, habités par l’ethnie éponyme des Yao. Ce sont des montagnes riches en herbes médicinales, comme le pūdi wúgōng (铺地蜈蚣) ou la língxiāng cǎo  (灵香草), herbe aromatique que l’on peut utiliser comme médicament, ou séchée comme antimites. C’est aussi le paradis des rhododendrons et des azalées sauvages.

[4] 井花 jǐng huā : l’eau du puits tirée de bon matin

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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