Née à
Wuhan en 1992 mais vivant aujourd’hui à Pékin, Liang Ling (靓灵)
représente une nouvelle génération d’auteurs de
science-fiction chinoise, qui est aussi une nouvelle
science-fiction : résolument féminine. Elle est titulaire de
deux prix de science-fiction, un prix Galaxy (银河奖)
et un prix Lenghu (冷湖奖) ;
son recueil de nouvelles « Une gare n’importe où » (《任意车站》)
figure en outre dans la
présélection du prix Blancpain-Imaginist 2026.
Liang Ling
La
vie comme science-fiction
Liang Ling
a fait des études de géologie et a travaillé dans une
société de technologie avant de commencer à écrire de la
science-fiction. Elle représente donc le visage nouveau,
féminin, d’une science-fiction chinoise jusqu’ici dominée,
comme la société chinoise, par la gent masculine : une
science-fiction en mutation, encore menée par quelques aînés
comme
Baoshu (宝树),
mais surtout, de plus en plus, par des voix féminines
émergentes comme celle de Gu Shi
(顾适).
La
science-fiction nouvelle, forum de discussion à la
librairie PageOne à Pékin en mars 2026
Baoshu (2e à partir de la g.), Gu Shi (2e
à partir de la dr.), aux côtés de Liang Ling à dr.
Comme
beaucoup, Liang Ling a été au départ influencée par des
œuvres écrites par des écrivains ; elle cite
Yu Hua (余华)
et
Lu Yao (路遥)
[1],
mais aussi Scott Fitzgerald et J. D. Salinger. À la fin de
ses études, au lieu de chercher un travail, elle est restée
seule pendant six mois dans une chambre louée ; tous les
jours, elle prenait un bus pour aller à la Bibliothèque
provinciale du Hubei, avec un vieil ordinateur d’une lenteur
éprouvante qui pesait une tonne. Puis, l’été suivant, avec
le même ordinateur, après avoir vidé toutes ses économies,
elle est allée à Pékin suivre un atelier d’écriture pendant
un mois. L’atelier avait lieu tous les week-end, le reste du
temps, elle le passait dans des bibliothèques, des cafés ou
dans la rue. À la fin du mois, elle avait écrit « Wordfall »
(《落言》)
[2].
C’était en 2018.
Ses
premiers personnages féminins sont de manière typique des
épouses, des filles, des sœurs voire des amies. Puis ses
protagonistes féminines ont acquis une existence propre,
même si leur genre est parfois passé sous silence. Son
écriture et son inspiration ont évolué vers des récits
écrits d’un point de vue féminin.
En même
temps, les histoires de Liang Ling partent des pressions de
la vie quotidienne dans le monde urbanisé d’aujourd’hui,
traduisant des préoccupations universelles sur des thèmes
comme le temps, la vie et la mémoire, mais dans une approche
nouvelle. La science-fiction telle que l’écrivent Liang Ling
et ses consœurs est plus que jamais un laboratoire d’idées
pour le futur, non seulement pour élaborer des idées de
technologies nouvelles, comme la science-fiction
traditionnelle, mais pour réfléchir sur les mutations
sociales, l’évolution des modes de vie et de pensée, des
valeurs et des esthétiques, et les tensions psychologiques
qu’entraînent ces mutations rapides.
Liang Ling
est l’auteure de deux recueils de nouvelles - « La banque de
la lune » (《月亮银行》)
publié en juin 2021 et « Une gare n’importe où » (《任意车站》)
paru en octobre 2025 - avec entre les deux, la novella « Le
Pont du Sel (《盐桥》)
à laquelle a été décerné le 2e prix lors de la 6e
édition du prix Lenghu (冷湖奖),
en 2023.
2021 : La banque de la lune
« La
banque de la lune » (《月亮银行》)
est un recueil de 12 nouvelles
[3]
où la science-fiction sert à créer un univers fantastique
propre à explorer les sentiments intimes des personnages, ou
à faire renaître des souvenirs, comme dans la nouvelle qui a
donné son titre au recueil : la banque de la lune est une
banque de souvenirs.
La
banque de la lune
Ce sont
justement des nouvelles des débuts de Liang Ling : elles ont
été écrites entre l’été 2018 et l’été 2020, les deux
premières étant « Wordfall » (落言)
et « Avant l’aube » (黎明之前).
La première a été écrite en marge de l’atelier d’écriture
pour lequel elle avait dépensé toutes ses économies ; elle
l’a écrite dans un café, au soleil, entourée de livres
exposés comme décoration ; le soleil et la chaleur ont fini
par créer une sorte d’hallucination, et elle en a imaginé
des mots tombés des nues comme des extraterrestres. La
nouvelle « Avant l’aube » a été écrite dans une
bibliothèque, inspirée par les rayons de dessins planétaires
et autres qui l’entouraient.
La
nouvelle du recueil qui a été écrite en dernier est « Le
tueur écarlate » (绯红杀手),
inspirée d’un fait divers réel, un meurtre sur un bateau
minier (矿船)
par un vieil ouvrier ; la nouvelle commence par le vieil
homme s’exclamant, comme fou : « Quoi, qu’est-ce qu’ils
racontent ? J’aurais tué quelqu’un ? Comment se fait-il que
je n’en sache rien ? » (他们怎么说我杀了人?我怎么都不知道?).
Le récit révèle ensuite petit à petit les tenants et
aboutissants de l’affaire. Le style est inspiré de
l’observation de diffusions en « live-streaming » (直播)
qui était alors en plein essor
[4].
Ce sont
des histoires inspirées par des situations concrètes, et
dérivant ensuite par le pur biais de son imagination, en
intégrant au cœur de ses intrigues des éléments de
science-fiction fondés sur les connaissances scientifiques
de Liang Ling, en géologie et gestion des catastrophes
naturelles.
Dans ces
nouvelles, la plupart des personnages sont des pères, des
maris, des amants, les personnages féminins viennent au
second plan. On peut considérer ces premiers écrits comme
des expériences en matière stylistique : le style et les
techniques narratives diffèrent de l’une à l’autre.
L’écriture, a-t-elle dit, est un mode de réflexion, un
dialogue avec moi-même (书写是我思考和与自己对话的方式),
et un mode de réflexion plus efficace que la parole (写字总是比谈话要高效得多)
[5].
La
nouvelle « La banque de la lune » a obtenu le prix Nebula de
science-fiction (华语科幻星云奖).
2023 : Le Pont du Sel
En 2023,
lors de la 6e édition du prix Lenghu (冷湖奖),
le 2e prix dans la catégorie des novellas (ou
zhongpian xiaoshuo
中篇小说)
est décerné à la novella de Liang Ling « Le Pont du Sel »
(《盐桥》).
La novella est incluse dans le recueil des nouvelles
lauréates de cette 6e édition du prix Lenghu, sur
le thème « Éclairer Mars » (《点亮火星》).
Eclairer Mars, déc. 2023
Le prix a
été l’occasion pour Liang Ling de faire le voyage jusqu’au
nord-ouest de la Chine, où elle n’était jamais allée – la
ville de Lenghu se trouve dans le nord-ouest du Qinghai,
dans l’une des zones les plus arides de la région,
transformée depuis juillet 2025 en
sanctuaire pour l’observation astronomique.
Liang Ling a retrouvé là des souvenirs de ses études en
géologie, et tout particulièrement en pétrologie ; elle a
renouvelé sa passion pour les pierres qui sont restées
primordiales dans son esthétique – ce qui transparaît dès sa
première nouvelle, « Wordfall ». L’une de ses citations
favorites est tirée du film américain d’aventure et de
science-fiction de 2022 « Everything Everywhere All at
Once » (《瞬息全宇宙》) :
Just be a rock !
[6]
La séquence
des deux pierres du film « Everything Everywhere All at
Once »
La novella
recoupe les histoires de plusieurs générations de
personnages dont elle a trouvé les noms dans des archives
locales, des histoires d’inconnus qui ont contribué au
développement de l’Ouest chinois, dans des endroits dont on
ne connaît rien. Comme le fil narratif n’est pas facile à
suivre, vu le nombre de personnages, elle s’est
particulièrement attachée au style, pour le rendre facile à
lire. L’idée à la base du récit est que toute personne peut
être un « pont » ; géologues, ouvriers, chauffeurs,
météorologues, marchands de bonbons ou de thermos,
cuisiniers de cantines, mères de famille ou enfants faisant
leurs calculs sur le sol avec des cailloux faute de stylos :
tous constituent des « ponts » permettant de construire
l’histoire totale. Et en même temps, ce sont des histoires
individuelles, pour beaucoup de vies ratées et d’espoirs
déçus surtout chez les femmes, partagées entre carrière et
enfants, histoires recoupées bien sûr avec des souvenirs
personnels.
Liang Ling
admire beaucoup la romancière polonaise Olga Tokarczuk
[7].
Quelques mois avant d’écrire « Le Pont du Sel », elle a lu
son roman « Maison de jour, maison de nuit » (《白天的房子,夜晚的房子》),
traduit et publié en chinois en décembre 2017 : on y trouve
une structure semblable à celle de son propre récit, et de
nombreuses analogies. Les frontières entre fiction et
science-fiction tendent à s’estomper.
2025 : Une gare n’importe où
« Une
gare n’importe où » (《任意车站》)
– on aurait presque envie de traduire « une gare au petit
bonheur » – est un recueil de sept nouvelles, dont trois
publiées pour la première fois. Ici, ce sont des personnages
féminins qui sont au centre de l’intrigue.
Une
gare n’importe où
Mais c’est
sans doute la novella « La douceur de la vitesse » (《纪录片:〈速之甜〉》)
la plus novatrice – elle est en effet écrite comme un
script de documentaire, sur un sujet qui ne cesse de faire
la une de l’actualité, et de l’actualité littéraire : la
livraison à domicile. Le sujet est ici traité comme une
histoire de science-fiction.
Une
société de livraison à domicile a trouvé une drogue qui
permet d’accélérer considérablement la vitesse des livreurs,
mais aux dépens de leur santé. Le récit est une suite de
témoignages à la première personne, par les livreurs et
livreuses, mais aussi les clients et les cadres de
l’entreprise. Cela renouvelle la littérature sur les
livreurs en les présentant de l’intérieur : à un moment, une
livreuse réalise que, en prenant cette drogue qui l’empêche
même de tenir une conversation à une vitesse normale, elle
s’est coupée du monde autour d’elle ; elle est donc ravie de
foncer dans une allée au même rythme que quelqu’un d’autre.
On ne
manquera pas, entre autres, de rapprocher cette novella du
livre de Hu Anyan (胡安焉)
« Ma vie de livreur à Pékin » (《我在北京送快递》)
initialement publié en mars 2023 ….
2026 : la science-fiction au féminin
En janvier
2026 est paru une anthologie de nouvelles de
science-fiction, éditée par Gu
Shi (顾适),
par « les voix féminines les plus représentatives de la
science-fiction chinoise d’aujourd’hui » (中国女性科幻最具代表性的声音) :
« Une fille inconnue » (《陌生的女孩》).
L’anthologie comporte en postface le texte d’une discussion
sur le thème « Pourquoi a-t-on besoin d’une science-fiction
féminine ? » (我们为什么需要女性科幻?),
par cinq éditrices d’anthologies de science-fiction qui
retracent le développement du genre et ses perspectives de
développement. Liang Ling y figure avec une nouvelle
intitulée « Feng An » (《风安》).
On
retrouvera la nouvelle dans le prochain recueil de Liang
Ling.
[1]
Référence intéressante car Lu Yao est auteur de
nouvelles explorant la distance entre monde rural et
monde urbain, dans lesquelles cette distance est
illustrée par les personnages féminins.
[2]Le
titre signifie littéralement « chute de mots », il
s’agit en fait du nom d’une planète habitée par une
race bizarre dont l’énergie provient de pierres
radioactives qui tombent du ciel… Je laisse la
traduction du titre en anglais faute de trouver
mieux en français.
[3]La banque de
la lune (月亮银行),
Le tueur écarlate (绯红杀手),
Musée 21- Printemps (二一博物馆·春),
Luojia (珞珈),
Balle (子弹),
Avant l’aube (黎明之前),
Journal fermé (纸闭),
wordfall (落言),
Erreur (音错),
Parmi les graines (颗粒之中),
Léger soleil (微阳),
Mystérieuse émergence (玄出).
[4]Voir le
documentaire de 2019 deZhu
Shengze (朱声仄)
« Present-Perfect » (《完美现在时》).
[6]Selon son
interviewà
propos de la novella et du désert autour de Lenghu.
[7]
Olga Tokarczuk : prix Nobel de littérature 2018.
« Maison de jour, maison de nuit », publié en 1998
(Robert Laffont 2001, éd. Noir sur Blanc 2021), mêle
diverses époques en croisant diverses vies ; c’est
aussi une histoire de migrations (celle des
Allemands des Sudètes), et de déplacement de la
narratrice aux confins du monde, dans une petite
vallée à la frontière tchèque, dans la Pologne
post-communiste. L’écart du monde forme alors un
microcosme prenant les dimensions de l’univers.