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Liang Ling 靓灵

Présentation

par Brigitte Duzan, 30 août 2026

  

Née à Wuhan en 1992 mais vivant aujourd’hui à Pékin, Liang Ling (靓灵) représente une nouvelle génération d’auteurs de science-fiction chinoise, qui est aussi une nouvelle science-fiction : résolument féminine. Elle est titulaire de deux prix de science-fiction, un prix Galaxy (银河奖) et un prix Lenghu (冷湖奖) ; son recueil de nouvelles « Une gare n’importe où » (《任意车站》) figure en outre dans la présélection du prix Blancpain-Imaginist 2026.

 

 

Liang Ling

 

 

La vie comme science-fiction

 

Liang Ling a fait des études de géologie et a travaillé dans une société de technologie avant de commencer à écrire de la science-fiction. Elle représente donc le visage nouveau, féminin, d’une science-fiction chinoise jusqu’ici dominée, comme la société chinoise, par la gent masculine : une science-fiction en mutation, encore menée par quelques aînés comme Baoshu (宝树), mais surtout, de plus en plus, par des voix féminines émergentes comme celle de Gu Shi (顾适).

 

 

La science-fiction nouvelle, forum de discussion à la librairie PageOne à Pékin en mars 2026

Baoshu (2e à partir de la g.), Gu Shi (2e à partir de la dr.), aux côtés de Liang Ling à dr.

 

  

Comme beaucoup, Liang Ling a été au départ influencée par des œuvres écrites par des écrivains ; elle cite Yu Hua (余华) et Lu Yao (路遥) [1], mais aussi Scott Fitzgerald et J. D. Salinger. À la fin de ses études, au lieu de chercher un travail, elle est restée seule pendant six mois dans une chambre louée ; tous les jours, elle prenait un bus pour aller à la Bibliothèque provinciale du Hubei, avec un vieil ordinateur d’une lenteur éprouvante qui pesait une tonne. Puis, l’été suivant, avec le même ordinateur, après avoir vidé toutes ses économies, elle est allée à Pékin suivre un atelier d’écriture pendant un mois. L’atelier avait lieu tous les week-end, le reste du temps, elle le passait dans des bibliothèques, des cafés ou dans la rue. À la fin du mois, elle avait écrit « Wordfall » (《落言》) [2]. C’était en 2018.

 

Ses premiers personnages féminins sont de manière typique des épouses, des filles, des sœurs voire des amies. Puis ses protagonistes féminines ont acquis une existence propre, même si leur genre est parfois passé sous silence. Son écriture et son inspiration ont évolué vers des récits écrits d’un point de vue féminin.

 

En même temps, les histoires de Liang Ling partent des pressions de la vie quotidienne dans le monde urbanisé d’aujourd’hui, traduisant des préoccupations universelles sur des thèmes comme le temps, la vie et la mémoire, mais dans une approche nouvelle. La science-fiction telle que l’écrivent Liang Ling et ses consœurs est plus que jamais un laboratoire d’idées pour le futur, non seulement pour élaborer des idées de technologies nouvelles, comme la science-fiction traditionnelle, mais pour réfléchir sur les mutations sociales, l’évolution des modes de vie et de pensée, des valeurs et des esthétiques, et les tensions psychologiques qu’entraînent ces mutations rapides.

 

Liang Ling est l’auteure de deux recueils de nouvelles - « La banque de la lune » (《月亮银行》) publié en juin 2021 et « Une gare n’importe où » (《任意车站》)  paru en octobre 2025 - avec entre les deux, la novella « Le Pont du Sel (《盐桥》) à laquelle a été décerné le 2e prix lors de la 6e édition du prix Lenghu (冷湖奖), en 2023.

 

2021 : La banque de la lune 

 

« La banque de la lune » (《月亮银行》) est un recueil de 12 nouvelles [3] où la science-fiction sert à créer un univers fantastique propre à explorer les sentiments intimes des personnages, ou à faire renaître des souvenirs, comme dans la nouvelle qui a donné son titre au recueil : la banque de la lune est une banque de souvenirs.

 

 

La banque de la lune

 

 

Ce sont justement des nouvelles des débuts de Liang Ling : elles ont été écrites entre l’été 2018 et l’été 2020, les deux premières étant « Wordfall » (落言) et « Avant l’aube » (黎明之前). La première a été écrite en marge de l’atelier d’écriture pour lequel elle avait dépensé toutes ses économies ; elle l’a écrite dans un café, au soleil, entourée de livres exposés comme décoration ; le soleil et la chaleur ont fini par créer une sorte d’hallucination, et elle en a imaginé des mots tombés des nues comme des extraterrestres. La nouvelle « Avant l’aube » a été écrite dans une bibliothèque, inspirée par les rayons de dessins planétaires et autres qui l’entouraient.

 

La nouvelle du recueil qui a été écrite en dernier est « Le tueur écarlate » (绯红杀手), inspirée d’un fait divers réel, un meurtre sur un bateau minier (矿船) par un vieil ouvrier ; la nouvelle commence par le vieil homme s’exclamant, comme fou : « Quoi, qu’est-ce qu’ils racontent ? J’aurais tué quelqu’un ?  Comment se fait-il que je n’en sache rien ? » (他们怎么说我杀了人?我怎么都不知道?). Le récit révèle ensuite petit à petit les tenants et aboutissants de l’affaire. Le style est inspiré de l’observation de diffusions en « live-streaming » (直播) qui était alors en plein essor [4].

 

Ce sont des histoires inspirées par des situations concrètes, et dérivant ensuite par le pur biais de son imagination, en intégrant au cœur de ses intrigues des éléments de science-fiction fondés sur les connaissances scientifiques de Liang Ling, en géologie et gestion des catastrophes naturelles.

 

Dans ces nouvelles, la plupart des personnages sont des pères, des maris, des amants, les personnages féminins viennent au second plan. On peut considérer ces premiers écrits comme des expériences en matière stylistique : le style et les techniques narratives diffèrent de l’une à l’autre. L’écriture, a-t-elle dit, est un mode de réflexion, un dialogue avec moi-même (书写是我思考和与自己对话的方式), et un mode de réflexion plus efficace que la parole (写字总是比谈话要高效得多) [5].

 

La nouvelle « La banque de la lune » a obtenu le prix Nebula de science-fiction (华语科幻星云奖).

 

2023 : Le Pont du Sel

 

En 2023, lors de la 6e édition du prix Lenghu (冷湖奖), le 2e prix dans la catégorie des novellas (ou zhongpian xiaoshuo 中篇小说) est décerné à la novella de Liang Ling « Le Pont du Sel » (《盐桥》). La novella est incluse dans le recueil des nouvelles lauréates de cette 6e édition du prix Lenghu, sur le thème « Éclairer Mars » (《点亮火星》).

 

 

Eclairer Mars, déc. 2023

 

 

Le prix a été l’occasion pour Liang Ling de faire le voyage jusqu’au nord-ouest de la Chine, où elle n’était jamais allée – la ville de Lenghu se trouve dans le nord-ouest du Qinghai, dans l’une des zones les plus arides de la région, transformée depuis juillet 2025 en sanctuaire pour l’observation astronomique. Liang Ling a retrouvé là des souvenirs de ses études en géologie, et tout particulièrement en pétrologie ; elle a renouvelé sa passion pour les pierres qui sont restées primordiales dans son esthétique – ce qui transparaît dès sa première nouvelle, « Wordfall ». L’une de ses citations favorites est tirée du film américain d’aventure et de science-fiction de 2022 « Everything Everywhere All at Once » (《瞬息全宇宙》) : Just be a rock ! [6]

 

 

La séquence des deux pierres du film « Everything Everywhere All at Once »

 

La novella recoupe les histoires de plusieurs générations de personnages dont elle a trouvé les noms dans des archives locales, des histoires d’inconnus qui ont contribué au développement de l’Ouest chinois, dans des endroits dont on ne connaît rien. Comme le fil narratif n’est pas facile à suivre, vu le nombre de personnages, elle s’est particulièrement attachée au style, pour le rendre facile à lire. L’idée à la base du récit est que toute personne peut être un « pont » ; géologues, ouvriers, chauffeurs, météorologues, marchands de bonbons ou de thermos, cuisiniers de cantines, mères de famille ou enfants faisant leurs calculs sur le sol avec des cailloux faute de stylos : tous constituent des « ponts » permettant de construire l’histoire totale. Et en même temps, ce sont des histoires individuelles, pour beaucoup de vies ratées et d’espoirs déçus surtout chez les femmes, partagées entre carrière et enfants, histoires recoupées bien sûr avec des souvenirs personnels.

 

Liang Ling admire beaucoup la romancière polonaise Olga Tokarczuk [7]. Quelques mois avant d’écrire « Le Pont du Sel », elle a lu son roman « Maison de jour, maison de nuit » (《白天的房子,夜晚的房子》), traduit et publié en chinois en décembre 2017 : on y trouve une structure semblable à celle de son propre récit, et de nombreuses analogies. Les frontières entre fiction et science-fiction tendent à s’estomper.

 

2025 : Une gare n’importe où

 

« Une gare n’importe où » (《任意车站》) – on aurait presque envie de traduire « une gare au petit bonheur » –  est un recueil de sept nouvelles, dont trois publiées pour la première fois. Ici, ce sont des personnages féminins qui sont au centre de l’intrigue.

 

 

Une gare n’importe où

 

 

Mais c’est sans doute la novella « La douceur de la vitesse » (《纪录片:〈速之甜〉》) la plus novatrice –   elle est en effet écrite comme un script de documentaire, sur un sujet qui ne cesse de faire la une de l’actualité, et de l’actualité littéraire : la livraison à domicile. Le sujet est ici traité comme une histoire de science-fiction.

 

Une société de livraison à domicile a trouvé une drogue qui permet d’accélérer considérablement la vitesse des livreurs, mais aux dépens de leur santé. Le récit est une suite de témoignages à la première personne, par les livreurs et livreuses, mais aussi les clients et les cadres de l’entreprise. Cela renouvelle la littérature sur les livreurs en les présentant de l’intérieur : à un moment, une livreuse réalise que, en prenant cette drogue qui l’empêche même de tenir une conversation à une vitesse normale, elle s’est coupée du monde autour d’elle ; elle est donc ravie de foncer dans une allée au même rythme que quelqu’un d’autre.

 

On ne manquera pas, entre autres, de rapprocher cette novella du livre de Hu Anyan (胡安焉) « Ma vie de livreur à Pékin » (《我在北京送快递》) initialement publié en mars 2023 ….

 

2026 : la science-fiction au féminin

 

En janvier 2026 est paru une anthologie de nouvelles de science-fiction, éditée par Gu Shi (顾适), par « les voix féminines les plus représentatives de la science-fiction chinoise d’aujourd’hui » (中国女性科幻最具代表性的声音) : « Une fille inconnue » (《陌生的女孩》). L’anthologie comporte en postface le texte d’une discussion sur le thème  « Pourquoi a-t-on besoin d’une science-fiction féminine ? » (我们为什么需要女性科幻?), par cinq éditrices d’anthologies de science-fiction qui retracent le développement du genre et ses perspectives de développement. Liang Ling y figure avec une nouvelle intitulée « Feng An » (《风安》).

 

On retrouvera la nouvelle dans le prochain recueil de Liang Ling.

 


 

Traduction en anglais

 

À lire en ligne :

- “Wordfall”, trad. Nathan Faries et Zhao Li, Future Science-Fiction Magazine, issue 1, Feb. 20, 2019.


 

 


[1] Référence intéressante car Lu Yao est auteur de nouvelles explorant la distance entre monde rural et monde urbain, dans lesquelles cette distance est illustrée par les personnages féminins.

[2] Le titre signifie littéralement « chute de mots », il s’agit en fait du nom d’une planète habitée par une race bizarre dont l’énergie provient de pierres radioactives qui tombent du ciel… Je laisse la traduction du titre en anglais faute de trouver mieux en français.

[3] La banque de la lune (月亮银行), Le tueur écarlate (绯红杀手), Musée 21- Printemps (二一博物馆·), Luojia (珞珈), Balle (子弹), Avant l’aube (黎明之前), Journal fermé (纸闭), wordfall (落言), Erreur (音错), Parmi les graines (颗粒之中), Léger soleil (微阳), Mystérieuse émergence (玄出).

[4] Voir le documentaire de 2019 de Zhu Shengze (朱声仄) « Present-Perfect » (《完美现在时》).

[5] Entretien de novembre 2021 publié sur le site de l’Association des écrivains.

[6] Selon son interview à propos de la novella et du désert autour de Lenghu.

[7] Olga Tokarczuk : prix Nobel de littérature 2018. « Maison de jour, maison de nuit », publié en 1998 (Robert Laffont 2001, éd. Noir sur Blanc 2021), mêle diverses époques en croisant diverses vies ; c’est aussi une histoire de migrations (celle des Allemands des Sudètes), et de déplacement de la narratrice aux confins du monde, dans une petite vallée à la frontière tchèque, dans la Pologne post-communiste. L’écart du monde forme alors un microcosme prenant les dimensions de l’univers.

 

 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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