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Les romans historiques sous les
Ming
2. Au bord de l’eau (Shuihuzhuan《水浒传》)
2.E Le Shuihuzhuan au
théâtre
par Brigitte
Duzan, 7 octobre 2026
Le
Shuihuzhuan et ses personnages hauts en couleur ont inspiré
d’innombrables adaptations au cinéma et à la télévision, à
partir des épisodes les plus célèbres, et souvent en inventant
hardiment des histoires apocryphes. Le théâtre n’est pas en
reste, mais les pièces sont peu connues car les textes sont
difficiles à trouver et difficiles à lire.
Les héros du
Shuihuzhuan ont en particulier inspiré les dramaturges
des Yuan, avant même que le roman tel que nous le connaissons
ait été publié. C’est ce qui ressort de l’anthologie de pièces
du théâtre Yuan (Yuanqu xuan
《元曲选》),
publiée au début du 17e siècle par Zang Maoxun (臧懋循),
avec une préface datée 1595.
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Yuanqu xuan,
édition originale illustrée |
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1.
L’un des plus célèbres des dramaturges des Yuan à s’être inspiré
des personnages du Liangshan est Zhu Youdun (朱有燉
1379-1439). Prince impérial, il a écrit une trentaine de pièces
zaju (杂剧)
dont une bonne partie sont des pièces de cour, écrites pour des
célébrations, fêtes annuelles ou anniversaires. Très populaires
aux 15e et 16e siècles, elles sont ensuite
tombées en désuétude avec l’ensemble des pièces des Yuan, avant
d’être à nouveau, aujourd’hui, l’objet de recherches et de
traductions
.
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Le
théâtre de Zhu Youdun, par Wilt L. Idema |
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Or, à la fin de
sa vie, Zhu Youdun a écrit deux pièces sur les bandits du
Liangshan inspirées des conteurs populaires de l’époque qui
brodaient joyeusement sur leurs aventures
.
L’avantage de ces pièces est qu’elles sont rédigées
soigneusement, avec les dialogues entiers, en langue
vernaculaire, voire dialectale, tout en laissant une certaine
marge aux improvisations des acteurs. Ces deux pièces
sont complémentaires, toutes deux écrites en 1433 :
- « Le Moine
Léopard revient de lui-même à la vie profane » (Baozi heshang
zi huansu
《豹子和尚自还俗》)
- et « Le
Tourbillon noir cultive la loyauté et dédaigne les richesses » (Hei
xuanfeng zhangyi shucai
《黑旋风仗义疏财》).
Ø
Le
Moine Léopard revient à la vie profane 《豹子和尚自还俗》
L’histoire de
cette pièce est une invention de Zhu Youdun. Lu Zhishen (鲁智深)
s’est réfugié dans un monastère (bouddhiste) après avoir
accidentellement tué un boucher qu’il voulait juste punir
d’avoir voulu prendre de force une jeune chanteuse pour
concubine. Ce n’est pas un moine de tout repos car il a du mal à
respecter l’ordre monastique ; il est expulsé d’un premier
monastère, renvoyé dans un autre… mais il rejoint la bande de
Song Jiang après maintes péripéties. La pièce se situe alors
qu’il est, apparemment, moine confit en dévotions.
Alors que le
Shuihuzhuan souligne que Lu Zhishen n’a pas de famille,
l’intrigue de la pièce fait intervenir sa femme et son fils,
outre sa mère qui est déterminante dans sa décision de « revenir
à la vie profane » après avoir « rompu avec sa famille » pour
devenir moine. Cependant, il n’est pas seulement question d’un
retour à la vie profane, mais bien d’un retour dans le repaire
des bandits, auprès de Song Jiang qui élabore tout un plan pour
le récupérer afin d’avoir autour de lui ses 36 brigands au
complet.
La pièce est
en quatre actes, avec, de manière inhabituelle, une brève suite
de deux chants à la fin du troisième acte, le quatrième
apparaissant comme une sorte de postface.
- Acte I :
Song Jiang énumère les 35 brigands qui sont venus le rejoindre,
et déplore qu’il lui manque le 36ème. Lu Zhishen,
ensuite, explique qu’il a été renvoyé du premier monastère et a
emmené sa vieille mère au repaire de Song Jiang, mais celui-ci
l’a puni à son tour (pour avoir indument tué une femme), et il
est reparti dans un monastère. Li Kui est envoyé par Song Jiang
pour le convaincre de revenir au repaire. En vain.
- Acte II :
Song Jiang envoie la femme et le fils de Lu Zhishen l’implorer
de renoncer à ses vœux monastiques pour s’occuper d’eux car ils
n’ont plus rien à manger. Lu Zhishen est ému par leur sort, mais
ne se laisse pas persuader.
- Acte III :
Song Jiang ne voit plus qu’une solution : envoyer sa mère à Lu
Zhishen pour le ramener avec elle au repaire. Là, poussé par la
piété filiale, Lu Zhishen se laisse attendrir. Mais pas question
de redevenir brigand : il confie sa mère à un notable du village
voisin qui est très pieux.
- Acte IV :
Song Jiang n’abandonne pas ; il conçoit un plan machiavélique
pour pousser Lu Zhishen dans ses derniers retranchements. Il
envoie deux de ses sbires qui se font passer pour des
collecteurs de dettes et sont chargés de maltraiter les gens du
village, dont la vieille mère. Arrivé à la rescousse et oubliant
qu’il est moine, Lu Zhishen commence effectivement à les rouer
de coups. Song Jiang a gagné. Mais Lu Zhishen promet d’être un
« brigand honnête ».
La pièce est
précédée d’une courte préface dans laquelle l’auteur affirme que
la littérature ne doit pas forcément être didactique, et que
d’éminents auteurs ont pris la plume pour le simple plaisir
d’offrir un agréable passe-temps à leurs lecteurs.
Effectivement, la pièce manque pour le moins de morale, sauf
pour ce qui concerne la piété filiale de Lu Zhishen. C’était
audacieux. La deuxième pièce vient en ce sens corriger la
première.
Ø
Le
Tourbillon noir cultive la loyauté et dédaigne les richesses 《黑旋风仗义疏财》
Le Tourbillon
noir (黑旋风),
c’est le surnom de Li Kui (李逵).
Il est généralement dépeint comme l’ombre de Song Jiang, l’image
de ses contradictions intimes. Il est à la fois d’une grande
innocence, toujours prêt à se lancer à la défense de la veuve et
de l’orphelin, mais en même temps capable de tuer sans merci, et
d’y prendre plaisir. Le personnage était très populaire auprès
des dramaturges, comme il devait l’être auprès des conteurs.
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Li Kui par Dai Dunbang (戴敦邦) |
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Cette deuxième
pièce de Zhu Youdun sur le thème du Shuihuzhuan souligne
dès la préface l’humanité des bandits, montrant comment ils sont
capables de se porter au secours d’une jeune fille en détresse,
puis de se rendre à l’empereur et d’aller se battre pour lui
contre un rebelle. L’intrigue est plus complexe que celle de la
pièce précédente, mais reprend un schéma narratif que l’on
trouve dans une pièce zaju antérieure, anonyme : « Lu
Zhishen apprécie la vallée des Chrysanthèmes » (Lu Zhishen
xishang Huanghua yù
《鲁智深喜赏黄花峪》).
Dans cette pièce, un jeune lettré qui revient chez lui d’un
pèlerinage avec son épouse s’arrête dans une auberge et elle se
fait enlever par des brigands ; le mari va demander l’aide de
Song Jiang et Li Kui se porte volontaire pour aller délivrer la
femme ; il donne un sévère raclée au bandit qui s’enfuit, est
battu à nouveau par Lu Zhishen et finalement condamné à mort par
Song Jiang.
Zhu Youdun
brode sur le thème de l’enlèvement, en reprenant un motif
narratif assez courant dans la littérature vernaculaire : un
homme se cache sous le voile d’une femme pour démasquer celui
qui l’a enlevée. C’est le motif de l’intrigue d’une autre pièce
zaju, également anonyme, « Deux guerriers font assaut
d’astuce d’une rive à l’autre » (Liang junshi gejiang
douzhi《兩军师隔江斗智》)
:
ici c’est Zhang Fei (张飞)
qui prend, dans son palanquin, la place de la fiancée de son
frère juré Liu Bei (刘备)
pour mettre en fuite les malfrats qui la poursuivent.
La pièce de
Zhu Youdun est en cinq actes, ce qui est rare, le 5ème
acte étant chanté, et sans dialogue. Li Kui est aidé de Yan Qing
(燕青),
l’exact opposé de Li Kui, beau, raffiné et cultivé, mais son ami
le plus proche. Yan Qing joue l’entremetteur et c’est Li Kui qui
se déguise en femme et se cache sous le voile.
- Acte I : Un
collecteur d’impôts nommé Zhao Duxun (赵都巡)
convoite la fille d’un pauvre paysan, Li Qianjiao (李千娇) ;
pour pousser son père à la vendre, il lui réclame les arriérés
de taxes qu’il doit. Le père va demander l’aide de Song Jiang,
qui envoie Li Kui et Yan Qing régler l’affaire. Les deux
compères apportent deux charrettes de grains pour le paiement
des taxes et donnent une bonne raclée à Zhao Duxun et à ses
hommes qui prennent la fuite.
- Acte 2 :
Song Jiang se réjouit, mais Zhao Duxun revient pour enlever Li
Qianjiao. Alors Li Kui et Yan Qing concoctent un plan pour la
sauver.
- Acte 3 : Yan
Qing est déguisé en intermédiaire, et soutient Li Kui déguisé en
femme, le visage caché par le voile. Quand Zhao Duxun arrive
dans la chambre nuptiale et le dévoile, il en tombe de surprise
et il est roué de coups. Li Kui et Yan Qing en profitent pour
fouiller toute la maison et récupérer tout l’argent qui a été
extorqué aux paysans.
- Acte 4.
L’empereur offre aux bandits du Liangshan une amnistie pour
services rendus.
- Acte 5 : Un
messager chante leurs hauts faits dans la lutte contre la
rébellion de Fang La et la capture du rebelle par Li Kui.
L’accent est
mis sur l’impétuosité de Li Kui, mais surtout sur sa force
morale, sur sa loyauté et son sens de la justice. Dans des
versions ultérieures, la reddition des bandits est supprimée
(dans le Shuihuzhuan, Li Kui s’y oppose longtemps, contre
la volonté de Song Jiang), pour ne garder que la scène burlesque
du déguisement.
2.
De manière significative, les épisodes dépeints dans ces deux
pièces n’ont pas été retenus dans la rédaction finale du
Shuihuzhuan. On y retrouve en revanche l’histoire d’une
autre pièce zaju d’un contemporain de Zhu Youdun dont le
texte nous est parvenu, et qui est aussi une histoire
d’enlèvement.
Ø
« Li
Kui portant les épines sur le dos » (Liangshanbo
Li Kui fujing《梁山泊李逵负荆》)
de Kang
Jinzhi (康进之),
actif vers 1280.
Li Kui apprend
que la fille d’un aubergiste a été enlevée par deux hommes se
disant être Song Jiang et Lu Zhishen ; offusqué et furieux, il
rentre au repaire et s’en prend aux deux chefs auxquels il
reproche leur conduite, mais les deux hommes nient les faits ;
après confrontation, Li Kui doit reconnaître son erreur. En
guise d’expiation, il se présente devant Song Jiang un fagot de
branches pleines d’épines sur le dos. Lorsque les deux malfrats
reviennent sur les lieux du crime et s’enivrent, Li Kui part les
capturer avec l’aide de Lu Zhishen et rapporte leurs têtes à
Song Jiang.
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Li
Kui portant les épines sur le dos |
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Constituée des
quatre actes habituels, la pièce souligne elle aussi le
caractère fougueux de Li Kui, mais également sa grande sincérité
dans sa lutte pour le bien.
Li Kui a été
populaire auprès des dramaturges des Yuan : parmi les pièces
recensées dans l’anthologie du théâtre Yuan (Yuanqu xuan
元曲选),
il est présent dans une quinzaine de pièces ayant pour thème les
aventures des brigands des « vertes forêts » (lülin
绿林),
dont huit du seul dramaturge Gao Wenxiu (高文秀),
qui était du Shandong
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