Histoire littéraire

 
 
 
     

 

 

Histoire littéraire : les sources anciennes

VIII. Le Soushenji ou À la recherche des esprits

par Brigitte Duzan, 24 juillet 2026

 

« À la recherche des esprits » [1] (Sōushénjì搜神記) est un recueil d’histoires étranges, représentatif du genre zhiguai (志怪小说), sans doute compilé au 4e siècle par Gan Bao (干寶/干宝), décédé en 336 ; il était historien à la cour de l’empereur Yuan (元皇帝) de la dynastie des Jin de l’Est (東晉/东晋).

 

 

Le Soushenji de Gan Bao 

 

 

I. Un recueil de courts récits de phénomènes étranges

 

Ces récits de phénomènes étranges sont des textes concis qui reflètent les croyances de l’époque dans le surnaturel et l’omniprésence des esprits de toutes sortes, mais surtout maléfiques : ce sont 464 petites histoires regroupées, dans la version qui nous est parvenue, en 20 chapitres et un supplément, dont le ton varie, de la simple anecdote amusante au récit tragique plus élaboré. Nombre de ces récits sont connus pour avoir inspiré des œuvres ultérieures célèbres, en particulier au théâtre et à l’opéra, mais sans qu’on en connaisse toujours la source.

 

o    Une œuvre de Gan Bao

 

C’est une œuvre dont on trouve la première mention connue au volume 82 du « Livre des Jin » (Jin Shu晉书) qui donne une biographie de Gan Bao en lui en attribuant la paternité. S’étant d’abord illustré dans la carrière militaire, il est ensuite passé du maniement des armes à celui de la plume et il est devenu historien, chargé par l’empereur Yuan de la rédaction de l’histoire des Jin occidentaux, mais il serait aussi l’auteur de commentaires sur le Livre des mutations, les Annales des printemps et automnes et autres classiques. 

 

 

Le Livre des Jin

 

 

Il avait un intérêt naturel pour la théorie du yin et du yang et pour la numérologie (性好阴阳术数), dit le Jin Shu, mais son attrait pour les esprits et les revenants lui est venu de deux événements survenus dans son enfance et qui l’ont marqué : son père aimait une servante jalousée par sa mère, et quand il mourut, elle la fit enterrer vivante dans le tombeau du défunt ; lorsque, plus de dix ans plus tard, la mère décéda à son tour et qu’on ouvrit la tombe, on trouva la servante apparemment vivante, et elle revint effectivement à la vie le lendemain, expliquant que le défunt la nourrissait post mortem comme quand il était vivant. Par la suite, le frère de Gan Bao étant tombé malade, son « souffle fut interrompu » (气绝) pendant plusieurs jours, mais son corps resta chaud ; quand il se réveilla de son coma, il raconta qu’il avait vu « des revenants et des esprits entre ciel et terre » (云见天地间鬼神事).

 

Gan Bao aurait donc décidé de recueillir toutes les histoires qu’il pouvait trouver sur ce genre de phénomènes étranges. Il en compila 30 volumes (dont dix sont perdus), en ajoutant une préface pour reconnaître que ce sont des histoires dont il n’a pas lui-même été le témoin et dont on peut donc contester l’authenticité. Mais, dit-il, même pour les rapports consignés dans les annales officielles, on a souvent deux versions, on ne peut pas être sûr de ce qui est arrivé dans le passé. Mais on considère que les pertes sont mineures comparées à la valeur de ce qu’on parvient à préserver.

 

Rémi Mathieu a trouvé dans ces récits une « relative unité stylistique » qui tendrait à accréditer la paternité ainsi attribuée. Il en donne pour exemple l’utilisation généralisée pour ponctuer des phrases, sauf dans les parties directement inspirées du Jin Shu, de la particule zhě () ou de l’expression xūyú (須臾), ce qui, étant peu courant, peut être considéré comme personnel à l’auteur et marquer sa plume.

 

o    Un recueil représentatif de l’esprit de son époque

 

Cette forme de courts récits remonte aux brèves histoires que l’on trouve dans le Zhuangzi, et généralement dans les textes de l’antiquité dans lesquels ils étaient utilisés pour capter l’attention d’un auditoire de souverains, princes et dignitaires sensibles aux situations concrètes et leur expliquer des idées théoriques de manière imagée. C’est surtout sous les Jin, à partir du début du 4e siècle, que se développe le goût pour les histoires d’esprits et de phénomènes bizarres. Cependant, le Soushenji est d’un intérêt littéraire inégalé, pour sa langue de lettré raffiné, d’une grande concision et pourtant très riche, et pour l’étendue des thèmes abordés.

 

Il nous en reste deux versions : d’une part, une version en 20 chapitres qui semble la plus proche du texte original de Gan Bao, mais qui a forcément été remaniée, du début du 7e siècle au moins, quand fut rédigé le Jin Shu et qu’ont été ajoutés les récits qui en sont inspirés, jusqu’à la première édition intégrale à la fin des Ming ; et d’autre part une version en 8 chapitres éditée sous les Ming et fondée sur un recueil fragmentaire, le Soushenlun (搜神論), qui aurait été compilé par un moine sous la dynastie des Wei du Nord (北魏), entre la fin du 4e et le début du 6e siècle, et qui semble avoir pour source une tradition orale d’inspiration bouddhique, avec des thèmes typiques de rétribution.

 

 

Le Soushenji, nouvelle édition illustrée en six volumes《新刻出像增补搜神记》
publiée par la famille Tang de Jinling 金陵唐氏,
la première année du règne de l’empereur Wanli des Ming 明万历元年 [1572]

 

 

Dans la version en 20 chapitres (dont le découpage est sans doute postérieur à Gan Bao), le Soushenji est d’une extrême diversité ; on y trouve des histoires d’empereurs et d’immortels, de magie et d’exorcismes, de présages (souvent ignorés), de divinations et de leur interprétation, de dieux et de temples avec des cultes locaux, de métamorphoses et d’apparitions fantastiques, de songes, souvent cauchemardesques, d’enterrés vivants et de résurrections. Les animaux ne sont pas en reste : ils peuvent être porteurs d’esprits maléfiques, reptiles, insectes et autres. Mais on a aussi d’anciens récits mythiques remontant à l’antiquité et souvent empruntés à des mythologies d’autres ethnies que han, comme l’histoire du chien Panhu (盤瓠), chien-dragon transformé en homme, vénéré par les peuples She (畲族) et Yao (瑶族).

 

Outre son intérêt littéraire, le Soushenji est ainsi une mine irremplaçable d’informations sur les modes de vie et croyances de la société de la période de transition entre les Trois Royaumes et les Tang. C’est l’existence quotidienne qui transparaît à travers toutes ces histoires, de la naissance à la mort : famille, nourriture, maladies, songes, chants et danses, offrandes et revenants… Le Soushenji est un compendium de la vie du peuple.

 

En ce sens, il ne se comprend et s’apprécie vraiment que replacé dans le contexte de l’époque des Six Dynasties : une époque de profonds bouleversements, dont la narration historique elle-même intègre des éléments de surnaturel. Les récits du Soushenji ont été compilés par un historien officiel, et lui-même a souligné dans sa préface que ce ne sont pas des inventions, et qu’il convient de les traiter comme des récits historiques [2].

 

II. Des récits en marge de l’histoire

 

o    Une époque de profonds bouleversements

 

Les récits du Soushenji étaient considérés comme des mirabilia en marge de l’histoire, celle d’une époque de division marquée par des guerres constantes, de la Rébellion des Huit Princes (八王之乱) au Soulèvement des Cinq Barbares (五胡亂華/五胡乱华) et au Désastre de Yongjia (永嘉之亂), c’est-à-dire le sac de Luoyang en 311 par les Han-Zhao (un royaume du nord né du Soulèvement des Cinq Barbares). L’empereur Huai (孝怀帝) est alors capturé et exécuté. Son successeur, l’empereur Min (晉愍帝/晋愍帝), connaît le même sort cinq ans plus tard, marquant la fin des Jin de l’Ouest. Le reste de la famille impériale et un grand nombre de familles du nord fuient alors  dans le sud.

 

Ces guerres entraînaient une insécurité permanente d’autant plus qu’elles s’enchaînaient sur fond de désastres naturels, dont une sécheresse catastrophique en 309, suivie au début de l’année 310 d’ essaims de sauterelles sur l’ensemble des six provinces du nord, entraînant une terrible famine. C’est aussi une période de changement climatique, avec une intensification du froid dans le nord. Tout ceci se conjugue pour entraîner d’importantes migrations vers le sud, plus clément et plus calme.  

 

 

Les Jin de l’Est (vers 380), avec les Seize Royaumes (barbares) au nord

 

 

o    L’étrange au même plan que le fait historique

 

Dans le « Livre des Jin » (Jin Shu晉书) est relatée en détail l’étendue de ces troubles pour toute l’ère Yongjia (307-313), à la fin des Jin de l’Ouest. C’est l’histoire officielle qui, à la manière du Chunqiu (《春秋》), relate une énumération d’attaques, de combats, de rébellions et de tueries sans fin, un catalogue de faits répertoriés et datés, dont diverses calamités qui ne font qu’amplifier les désastres ; les sécheresses, par exemple, sont citées comme favorisant implicitement les attaques en asséchant les rivières qui n’étaient donc plus infranchissables. Mais, au milieu de cet inventaire, on voit soudain évoquées des apparitions étranges qui prennent ainsi valeur de faits historiques, répertoriés au même titre que les autres.

 

Par exemple, au chapitre du volume 5 (卷五) concernant l’empereur Huai (孝怀帝), il est dit, sans précisions, qu’il meurt pendant l’ère Yongjia, en 311 ; suit alors une description des étapes de sa succession, avec au printemps une éclipse solaire ; une amnistie générale est déclarée, sur trois générations, mais les troubles reprennent aussitôt et, alors que des palais sont la proie des flammes, que les généraux s’entretuent et que les Yi font un massacre :

                洛阳步广里地陷,有二鹅出,色苍者冲天,白者不能飞。

Dans le quartier de Buguang Li à Luoyang [à l’est du palais royal], le sol s’est effondré et deux oies en ont émergé, l’une de couleur bleu sombre qui s’est envolée dans le ciel, l’autre blanche, incapable de voler. 

 

Ou encore, au milieu des combats et des carnages :

宜都夷道山崩,荆、湘二州地震。

[le 11e mois] Le mont Dao de Yidu s’est effondré, les commanderies de Jing et de Xiang ont été frappées par un tremblement de terre [3].
十二月乙亥,夜有白气如带,自地升天,南北各二丈。

Le jour yihai du 12e mois est apparue dans la nuit une vapeur blanche semblable à une ceinture et large de plus de deux zhang [4] qui, s’élevant du sol, est  montée jusqu’au ciel, du nord au sud.

 

On sent que l’historien est toujours un peu fangshi (方士), ces exorcistes-magiciens de l’antiquité dont on dit que Confucius était l’héritier [5]. C’est le taoïsme qui est encore, sous les Jin de l’Est, le principal courant de pensée (sinon religieux). Ge Hong (葛洪) a ainsi affirmé que la loyauté à l’empereur était une vertu taoïste, et que les rebelles ne pourraient jamais devenir des immortels ; il était expert en alchimie et médecine traditionnelle et représente assez bien la mentalité de l’époque.

 

o    Naissance du zhiguai : la littérature de l’étrange comme fiction

 

Pu Songling (蒲松龄) considérait que le Soushenji était meilleur que ses propres « chroniques de l’étrange ». Il en est en fait l’héritier, son univers est le même. Comme le dit André Lévy dans l’introduction à sa traduction des textes de Pu Songling, « ses chroniques ne se présentent nullement comme des contes merveilleux… [chez lui] l’étrange relève de l’insolite ; il n’est pas l’apanage du surnaturel et peut se retrouver aussi bien dans la nature. » Ce que l’un et l’autre racontent, ce sont des faits étranges - yi  – mais qui font partie du quotidien. Et c’est parce qu’il font partie du quotidien qu’il est intéressant de les conter. En même temps, le Soushenji brouille à plaisir les distinctions entre le réel et la fiction en citant des personnages que l’on retrouve dans des chroniques historiques…

 

Dans le Soushenji, il est fait appel à des devins pour expliquer certains prodiges qui dépassent l’entendement, comme Guan Lu (管輅) dans l’histoire du serpent et du corbeau (53). Or ce Guan Lu est quasiment un personnage historique : il aurait vécu sous les Han de l’Est où il est lié à plusieurs anecdotes ; mais on trouve aussi sa biographie dans la « Chronique des Trois Royaumes » (Sānguó zhì 《三国志》) ainsi que le récit d’une de ses divinations dans le « Roman des Trois Royaumes » (Sānguó Yǎnyì《三国演义》) [6] : au chapitre 69, Cao Cao le convoque pour lui faire prédire l’avenir, et toutes ses prédictions se réalisent par la suite.  

 

Dans l’histoire du serpent et du corbeau, au chapitre 3.5 du Soushenji, son interprétation des prodiges survenus chez le préfet Wang Ji (王基) – autre personnage des Trois Royaumes – sont mis en doute par un homme originaire du même endroit que Guan Lu qui conteste le fait qu’un homme puisse se transformer en êtres aussi vils qu’un serpent ou un corbeau. « Ce que vous avez vu dans les hexagrammes n’est-il pas le fruit de votre imagination ? » À quoi Guan Lu répond en se défendant d’interpréter les hexagrammes « selon son humeur », et en invoquant les lois de mutation des dix mille êtres : « En vérité, les dix mille êtres, dans leurs transformations, n’ont pas d’apparence constante, de même que l’homme, à travers ses mutations, ne possède pas de corps fixe. ». Et de poursuivre en expliquant l’essence profonde des deux animaux, en montrant que, pour un simple sous-secrétaire et un modeste garde, c’est un « extraordinaire dépassement » que de pouvoir se transformer ainsi !

 

Le propre du Soushenji est d’avoir été rédigé, ou au moins compilé, par un historien qui croyait aux esprits pour avoir lui-même été témoin d’événements étranges, et qui voulait donc en offrir des histoires à ses contemporains, qui y croyaient aussi. C’est là toute la différence avec, par exemple, un recueil intitulé « Le nouveau Soushenji » (Xin Soushenji 《新搜神記》), compilé au 18e siècle par un certain Li Taoyuan (李調元). Publié en 1797, il comporte 124 récits de dieux et de fantômes qui datent du début de ce siècle, mais l’auteur commence par affirmer que les fantômes, ça n’existe pas, que ce sont des créations de l’homme et qu’il ne faut donc pas en avoir peur.

 

Le Soushenji lui-même reste un classique, et une source d’inspiration pour de nombreux ouvrages ultérieurs, à commencer, dès la fin des Jin de l’Est, par la « Suite du Soushenji » (Soushen houji 《搜神後記》), en dix volumes, attribuée au poète Tai Qian (陶潛), ou Tao Yuanming (陶淵明), dont certaines histoires sont célèbres, mais comme des contes populaires. Ce sont des prototypes qui vont évoluer en récits fantastiques de type chuanqi (传奇) à partir des Tang [7].

 

 

Le Soushen houji, éd. 1981 en 5 vol. 

 

 


 

À lire en complément

 

Deux histoires de serpents tirées du Taiping Guangji, la deuxième – « Le lettré de l’ère Taiyuan » (太元士人) – étant un extrait du Soushenji.

 


 

Bibliographie

 

Études

 

- Strange Writing: Anomaly Accounts in Early Medieval China, Robert F. Campany, SUNY Series in Chinese Philosophy and Culture, State University of New York Press, 1996.

[first comprehensive, Western-language study of the Chinese genre of writing known as "accounts of the anomalies" (zhiguai) in its formative period]

Review by Stephen F. Teiser, History of Religions, vol. 39, n° 3 (Feb. 2000), pp. 308-310.

 

- Lecture sémiotique du Soushenji de Gan Bao : modèles théoriques et interprétations du discours, thèse de Lu Zhang sous la direction de Frédéric Wang et Hongmiao Wu, soutenue en décembre 2015.

 

Traduction en anglais

 

- In Search of the Supernatural: The Written Record  tr. Kenneth J. DeWoskin / J.I. Crump, Stanford University Press, 1996.  [first complete translation into a Western language of the Soushenji Extraits (6 chapitres)

 

Traduction en français

 

À la recherche des esprits. Récits tirés du Sou Shen Ji, trad. Chang Fu-jui, Roger Darrobers, Lionel Epstein, Sarah Hart, Rainier Lanselle, Jean Lévi, André Lévy et Rémi Mathieu, traduit, présenté et annoté sous la direction de Rémi Mathieu, Gallimard, coll. « Connaissance de l'Orient/UNESCO », 1992, 360 p.

Compte rendu de Maurice Coyaud, L’Homme, 1996/137, pp. 239-240.


 

[1] Selon la traduction de Rémi Mathieu (voir Bibliographie).

[3] Des tremblements de terre sont mentionnés plusieurs fois à la fin des Jin de l’Ouest, ainsi que des essaims de sauterelles et une éclipse solaire. Ce sont des présages néfastes.  

[4] Le zhang était une mesure qui faisait environ 3,3 m.

[5] Ou du moins héritier d’une classe de religieux, sous les anciens rois, dont la fonction principale était de danser en psalmodiant des invocations pour faire venir la pluie. Voir Le confucianisme à travers les âges.

 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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