Les grands sinologues

 
 
 
     

 

 

Les grands sinologues

Alain Roux

1935-2026

Présentation

par Brigitte Duzan, 4 juillet 2026

 

Historien et sinologue, Alain Roux (Lǔ Lín 魯林) est connu comme historien du mouvement ouvrier de Shanghai à l’époque républicaine et pour ses nombreux ouvrages sur la période maoïste, notamment une biographie en profondeur de Mao Zedong. Mais si je devais retenir un titre, ce serait plutôt la biographie de Qu Qiubai (瞿秋白) qui la précède, pour tout ce qu’elle révèle d’affinités avec Alain Roux lui-même.

 

 

Alain Roux

 

 

Historien par défaut, militant par conviction

 

Fils unique d’une normalienne et d’un directeur d’école, sympathisant communiste, de Villefranche-sur-Mer, Alain Roux est né en juin 1935 à Nice et il a fait ses études secondaires au lycée Masséna de cette même ville. C’est après avoir raté deux fois le concours d’entrée à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm qu’il a opté pour des études d’histoire à la Sorbonne après avoir renoncé à terminer une nouvelle année de préparation au lycée Louis le Grand à Paris [1].

 

L’aventure du PCF et l’étude du chinois

 

À Louis le Grand, il adhère en octobre 1955 au Parti communiste français et participe aux manifestations de défense du PCF d’octobre-novembre 1956.  L’année suivante, il devient membre de l’Union des étudiants communistes (UEC), branche étudiante du Mouvement des jeunes communistes de France recréée en juillet 1956 lors du XIVCongrès du Parti. En même temps, il entre au comité de rédaction du mensuel Clarté lié à l’UEC et devient responsable de l’UEC à la Sorbonne. En août 1957, il se marie avec une étudiante (communiste) en histoire médiévale à la Sorbonne, Simone Fraysse, qui va suivre un parcours parallèle à celui de son mari.

 

Après l’obtention de l’agrégation d’histoire en 1960, Alain Roux commence à enseigner au lycée de Douai, puis effectue son service militaire dans l’armée de l’Air avant de retrouver son poste au lycée de Douai. Après avoir obtenu sa mutation au lycée expérimental de Montgeron, il est nommé en 1966 au lycée Condorcet à Paris où il enseigne jusqu’en 1969.

 

En 1964, il commence à suivre à l’École pratique des hautes études le séminaire de Jean Chesneaux, agrégé d’histoire et diplômé de chinois, compagnon de route du maoïsme pendant la Révolution culturelle. En même temps, Alain Roux est inscrit en chinois à Langues’O,  mais sans pouvoir suivre les cours. Au début de la Révolution culturelle, il obtient une bourse du gouvernement chinois dans le cadre d’un accord intergouvernemental France-Chine, et part en Chine en congé sans solde, peu de temps – ce sera quasiment un aller-retour – mais suffisamment pour évaluer la situation.

 

Il reprend l’étude du chinois à son retour en France en suivant les cours à l’Inalco et prépare une thèse sur le mouvement ouvrier à Shanghai à la fin des années 1920, d’abord sous la direction de Pierre Renouvin, puis sous celle de Jean Chesneaux, suivi par Jean-Baptiste Duroselle et enfin Marie-Claire Bergère. Il obtient plusieurs missions en Chine, mais ses recherches dépendent d’archives qui ne seront ouvertes qu’au début des années 1980, à la suite d’un accord entre le PCF et le Parti communiste chinois.

 

L’expérience difficile de Vincennes et l’engagement politique

 

En 1969, Alain Roux devient assistant au département de chinois du Centre universitaire expérimental de Vincennes créé à l’automne 1968 sur décision du ministre de l’Education nationale Edgar Faure en réponse au mouvement universitaire de mai 1968 [2]. L’université « expérimentale » est noyautée par des étudiants gauchistes ; dix jours après l’ouverture dans des locaux flambants neufs, des affrontements violents ont lieu entre les CRS et les étudiants « maoïstes ». Le centre universitaire devient un centre de violents affrontements idéologiques jusqu’à ce que les locaux soient rasés en août 1980 et l’université déménagée à Saint-Denis.

 

Dans ce contexte de violence constante, Alain Roux s’oppose aux maoïstes acquis aux pratiques de la Révolution culturelle, mais aussi aux idéologues comme Michelle Loi, qui allait jusqu’à contester « l’exactitude des traductions » des textes chinois publiés par le PCF. En tant que secrétaire de la cellule du PCF, Alain Roux dirige les luttes internes contre les enseignants du Centre universitaire comme Alain Badiou ou Gérard Miller qui se réclamaient du maoïsme – Badiou qui écrivait encore en 2004 que le maoïsme a été « le seul courant politique novateur et conséquent de l’après-Mai 68 ».

 

Alain Roux était membre depuis mars 1959 du comité de rédaction de la revue La Nouvelle Critique créée en 1948 par le PCF.

 

 

La Nouvelle Critique, numéro de mai 1959

 

 

Après son bref passage en Chine en 1966, il avait intégré la commission de politique internationale, la « Polex », dont Jean Kanapa est devenu responsable en 1973, en défendant une ligne relativement modérée : il pensait alors qu’il ne fallait pas rompre totalement avec les communistes chinois comme le demandaient les communistes soviétiques. Alain Roux devient l’un de ses conseillers. Début 1975, il rédige un rapport sur la situation politique en Chine après l’initiative de Zhou Enlai sur les « quatre modernisations » (四个现代化) annoncée lors de la 4e session de l’Assemblée nationale populaire et accompagne Kanapa en URSS pour rencontrer les instituts travaillant sur les questions internationales. En 1981, il fait partie de la délégation du PCF partie en Chine préparer la normalisation des relations entre les deux partis.

 

En même temps, à partir de 1971, Alain Roux est membre de la commission administrative nationale du Syndicat national de l’enseignement supérieur (SNE Sup) et rédacteur en chef-adjoint de la presse syndicale. De 1975 à 1977, il devient secrétaire général national. Déchargé à plein temps des activités enseignantes, il continue ses travaux de recherche. 

 

Délégué au Congrès national du PCF de 1981, il intervient sur la situation en Chine. Il s’oppose alors de plus en plus aux analyses de la direction du PCF sans s’engager dans les divers mouvements contestataires. Après le transfert du centre de Vincennes à Saint-Denis, il milite dans la fédération communiste de Seine-Saint-Denis en manifestant ses réticences à certaines orientations de la direction fédérale du PCF. Lors de la conférence de la section communiste de Saint-Denis préparatoire au congrès national du PCF de 1989, il condamne l’invitation du Parti communiste chinois au congrès, juste après la répression du mouvement de la place Tian’anmen par le gouvernement chinois, position approuvée par un tiers des participants. Il s’éloigne ensuite de la politique active.

 

Repli sur les recherches

 

En 1997, il est nommé professeur à l’Inalco où il enseigne jusqu’à sa retraite, tout en travaillant au « Centre Chine », le Centre d’études sur la Chine moderne et contemporaine (CECMC) de l’École des hautes études en sciences sociales (l'EHESS).

 

Il s’est éteint le 26 juin 2026.

 

Recherches et publications

 

L’histoire du mouvement ouvrier à Shanghai

 

En 1991, il soutient à l’université Paris I-Panthéon Sorbonne sa thèse (en 4 volumes) sur le mouvement ouvrier de Shanghai intitulée « Ouvriers et ouvrières de Shanghai, 1947-1949 ».

 

Il publie plusieurs ouvrages issus de sa thèse, dont une histoire des grèves à Shanghai dans les années 1927-1932, publiée en 1995 aux éditions de l’École des Hautes Études en sciences sociales.

 

 

Grèves et politique à Shanghai.

 Les désillusions, 1927-1932

 

 

L’histoire de la Chine populaire

 

Du mouvement ouvrier, il est ensuite passé à l’histoire de la Chine populaire, en remontant à ses prémices. Il nous a laissé plusieurs volumes sur le sujet, dont « La Chine populaire » sous l’aspect du « socialisme chinois », en deux tomes : Les fondations (1949-1966) et la suite, Du chaos (de la Révolution culturelle) à l’ouverture jusqu’en 1984. Ouvrage complété par une « Chine au XXe siècle », qui s’arrête au milieu des années 1980, mais a été révisée et complétée dans une réédition de 2005.

 

Cette histoire a été complétée par en 2018 par une « Histoire de la République populaire de Chine, de Mao Zedong à Xi Jinping » écrite avec Xiaohong Xiao-Planes et publiée en 2018 chez Armand-Colin.

 

 

Histoire de la République populaire de Chine,

 de Mao Zedong à Xi Jinping

 

 

Les grandes biographies

 

Alain Roux a été un merveilleux biographe. Son ouvrage sans doute le plus connu est sa monumentale biographie de Mao Zedong (900 pages de textes et 200 pages de notes) : « Le Singe et le Tigre : Mao, un destin chinois », parue en 2009. Selon Lucien Bianco qui en a publié en 2011 un compte rendu de lecture dans Perspectives chinoises, cette biographie « n’est pas seulement très détaillée, elle est fiable, généralement exacte et toujours impartiale ». Il cite la conclusion très mesurée d’Alain Roux qui n’épargne pas Mao, mais cherche à le comprendre : « Mao n’est pas un vulgaire tyran, mais un utopiste qui prétend faire le bonheur des hommes sans leur demander leur avis. Comme il ne remet jamais en question ses illusions et ne reconnaît pas ses torts, il finit par devenir une véritable calamité. Le système léniniste aidant, qui confère un pouvoir absolu au numéro un, il faudra attendre sa mort tardive pour que la Chine et le peuple chinois puissent enfin renaître… et la révolution chinoise rebondir, fût-ce en se reniant. »

 

 

Le Singe et le Tigre

 

 

Le Singe et le Tigre, c’est la vie de Mao, en trois parties (le jeune rebelle jusqu’en 1927, le révolutionnaire jusqu’en 1945, le despote de 1945 à 1976), mais c’est aussi l’histoire du communisme chinois et de la République populaire jusqu’en 1976. Notons que l’ouvrage a été publié en chinois aux éditions de l’université du Peuple de Chine (Renmin daxue 中国人民大学) « après avoir subi quelques corrections afin d’en faire un plaidoyer en trouvant des circonstances atténuantes aux crimes commis par le Grand Timonier ».

 

L’autre grande biographie signée Alain Roux, publiée en 2016 chez Payot, est celle de Chiang Kaï-Shek, écrite selon les mêmes principes que celle de Mao, son grand rival.

 

 

Chiang Kaï-Shek, le grand rival de Mao

 

 

Mais il ne faudrait pas oublier pour autant sa biographie de Qu Qiubai (瞿秋白) écrite avec Wang Xiaoling (王 晓苓) : Qu Qiubai grand intellectuel du mouvement du 4 mai, marxiste convaincu qui succède à Chen Duxiu à la tête du Parti en août 1927, écarté de la direction en 1928, ami de Lu Xun (qui a édité ses œuvres après sa mort) et avec lui co-créateur en 1930 de la Ligue des écrivains de gauche, commissaire à l’Education de la République soviétique chinoise du Jiangxi en 1934, mais, étant tuberculeux, incapable de faire la Longue Marche, arrêté et exécuté par les Nationalistes en 1935.

 

 

Qu Qiubai, "Des mots de trop" (Duoyu de hua),

 l'autobiographie d'un intellectuel engagé chinois

 

 

La biographie d’Alain Roux est intitulée « Des mots de trop » (Duoyu de hua 多餘的話/多余的话), ce sont ceux du testament spirituel et politique de ce personnage hors du commun, écrit quelques mois avant sa mort [3]. La biographie est aussi lumineuse que le personnage qui refusait, justement, d’être « un intellectuel de trop » comme l’a souligné Alain Roux dans un article de 1984 paru dans la revue Extrême-Orient, Extrême-Occident (1984, vol. 4, n° 4) : « De la rupture avec la tradition lettrée aux incertitudes de l'engagement révolutionnaire : l'itinéraire de Qiubai ou le refus d'être « un intellectuel de trop ».

 

On ne peut que penser qu’il y avait une profonde affinité entre l’homme et son biographe, qui se voyait sans doute lui aussi comme « un lettré égaré par de vaines chimères dans des luttes politiques totalement stériles ».

 


 

Publications

(par ordre chronologique de parution)

 

Ouvrages

 

- La Révolution culturelle en Chine,  Presses universitaires de France, « Que sais-je ? » 1976.

- Le Casse-tête chinois. Trente ans de Chine socialiste vus par un communiste français, Éditions sociales, 1980.

- La Chine populaire, en deux tomes : 1. Les fondations du socialisme chinois 1949-1966. 2. Du chaos à la voie chinoise vers le socialisme (1966-1984). Éditions sociales, 1983/1984.

- La Chine au XXe siècle, Armand Colin, 1988, 4e éd. revue et complétée 2005.

- Le Shanghai ouvrier des années trente : coolies, gangsters et syndicalistes, L’Harmattan, 1993.

- Grèves et Politique à Shanghai: les désillusions (1927-1932), éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, 1995.

- « Des mots de trop » (Duoyu de hua). L’autobiographie d’un intellectuel chinois engagé. Paris/Louvain : éditions Peeters, 2005.

- Le Singe et le Tigre : Mao, un destin chinoiséditions Larousse, 2009.  

- Chiang Kaï-Shek. Un destin trop grand, Payot, 2016.

- avec Xiaohong Xiao-Planes : Histoire de la République populaire de Chine, de Mao Zedong à Xi Jinping, Armand Colin, coll. « U : Histoire », 2018.

 

Contribution

 

Le syndrome de Ye Gong. Le Parti communiste chinois et les ouvriers à la veille de la prise de Shanghai

Chapitre 10 de l’ouvrage « Citadins et citoyens dans la Chine du XXe siècle », sous la dir. d’Yves Chevrier, Alain Roux et Xiaohong Xiao-Planes, éd. de la Maison des sciences de l’homme, 2010, pp. 455-496

 

Articles

 

- « La stratégie léniniste de la grève en Chine : essai de bilan », Extrême Orient-Extrême Occident, 1983/2, pp. 109-137.

- « Chine 1945-1949: la classe ouvrière dans une révolution à l'envers ». Cahiers d'histoire de l'Institut de recherches marxistes n°28, 1987, pp. 8-44.

- « La double méprise. Les ouvriers de Shanghai et leur rôle politique à la veille de la victoire communiste », Études chinoises, 1989/8-2, pp. 31-68.

- « Les sept grands syndicats dans le Shanghai du Guomindang : une tentative avortée d'autonomisation de la société urbaine». Mémoires de l'Institut des Hautes Études Chinoises, vol. 36, p.119-121. De Boccard 1994 .

- « Le Guomindang et les ouvriers de Shanghai (1938-1948) : la déchirure ». Le mouvement social n°173, octobre-décembre 1995, pp. 69-95.

- « Patrons français et ouvriers chinois dans la Chine du Guomindang : Xu Amei ou le dilemme d'un syndicalistes révolutionnaire ». Études chinoises, vol. 15, n°1-2, printemps automne 1996, p. 33-69.

    (traduit en chinois aux éditions de l'université de Zhejiang en 1998)

- « La ‘tragédie du 2 février 1948’à la cotonnière Shenxin n° 9 : une grève de femmes ? » In Marie-Claire Bergère et autres, Aux origines de la Chine contemporaine, en hommage à Lucien Bianco. L’Harmattan, 2002, p. 47-82.

- « Mao, objet historique », Vingtième siècle, 2009/1, p. 95-108.

Article qui commence par une réflexion sur la biographie historique, qui se doit d’être « totalisante sous peine de tomber dans le roman, son concurrent immédiat, dans le récit anecdotique d’un Suétone, avec sa galerie de monstres, ou dans le discours moralisant d’un Plutarque. Mais … l’auteur doit, malgré la froideur de sa démarche, éprouver une certaine empathie avec le personnage qu’il étudie, fût-il monstrueux.» Ce qui éclaire toute la démarche d’Alain Roux en matière de biographies.


 

[1] Selon la biographie d’Alain Roux par Jacques Girault publiée sur le Maitron.

[3] C’est un mois avant sa mort en prison en 1935 que Qu Qiubai rédigea ce texte très bref en forme de testament politique, en reprenant le thème des « hommes de trop » de Tourgueniev, c’est-à-dire les intellectuels désœuvrés et improductifs car aveugles à la réalité.

Voir l’article de Céline Wang paru dans Études chinoise, vol. 21, n° 1-2, printemps-automne 2002 : Duoyu de hua : les « Mots de trop » de Qu Qiubai.


 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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