Borges en Chine : influence en
miroir, de l’avant-garde à la poésie
par
Brigitte Duzan, 31 mars 2026
« Borges et la
Chine » a été le thème d’un colloque au Collège de France, le 21
juin 2023, imaginé et organisé à l’initiative et sous l’égide
d’Anne Cheng, titulaire au Collège de France de la chaire
« Histoire intellectuelle de la Chine », et d’Alberto Manguel,
titulaire de 2021 à 2022 de la chaire annuelle « L’invention de
l’Europe par les langues et les cultures ». Les actes de ce
colloque ont ensuite donné lieu à une publication, « Borges et
la Chine », parue aux éditions Hémisphères en 2025.
Borges et la Chine, Hémisphères 2025
Dans sa
préface, Alberto Manguel parle de « l’invention de la Chine »
par Borges – une invention qui apparaît comme une création de
son imaginaire à partir de ses nombreuses lectures. Quand on
parcourt les diverses interventions qui ont émaillé ce colloque,
on a le sentiment obsédant de thèmes revisités qui n’en
finissent pas de se mouvoir dans l’ombre comme les divers
avatars du bestiaire fantastique des « êtres imaginaires ». La
fascination que ressentait Borges pour la Chine est bien là.
Cependant, il
restait a posteriori comme une ombre au tableau : l’autre volet
du thème « Borges et la Chine » - l’influence en miroir qu’a
exercée l’œuvre de Borges sur les auteurs contemporains chinois
à partir du début des années 1980, quand la Chine s’est à
nouveau ouverte au monde et a connu une fièvre de traductions
permettant la découverte de littératures étrangères longtemps
occultées, la littérature latino-américaine en particulier.
Ainsi s’est imposée l’idée de conclure l’ouvrage par une vision
« de l’autre côté du miroir ».
Se distinguant
du « réalisme magique », Borges est apparu en Chine comme un
maître à penser autant qu’un modèle d’écriture. De même que la
Chine avait exercé sur Borges une fascination, née de ses
lectures, se traduisant au fil du temps en thèmes récurrents
dans son œuvre, les écrivains chinois ont lu Borges à leur tour
et y ont trouvé une source inépuisable d’inspiration. Et ce
n’est pas fini. Les textes de Borges continuent d’être traduits
et publiés en Chine : ses œuvres complètes publiées par les
Éditions de traductions de Shanghai (上海译文出版社)
comptent aujourd’hui quelque 40 volumes.
La pensée
complexe de Borges est devenue une référence pour une
avant-garde « postmoderniste » chinoise qui a tourné la page du
réalisme. Dans une Chine qui se referme chaque jour un peu plus
comme une huître, Borges apparaît dans les interstices de
l’espace et les bifurcations du temps. De manière
caractéristique, c’était justement là le thème choisi pour
l’année 2025 par l’un des prix littéraires les plus
significatifs de Chine aujourd’hui, le
prix Blancpain-Imaginist (宝珀理想国文学奖) :
« Le temps bifurque à l’infini » (“时间永远分岔”)…
Découverte de la littérature sud-américaine en Chine
La littérature
latino-américaine a donc été découverte aux lendemains de la
Révolution culturelle, à un moment où la Chine, s’ouvrant à
nouveau au monde, connaissait une véritable fièvre de
traductions. Borges a été découvert par les lecteurs chinois à
travers des traductions en chinois, comme il avait lui-même
découvert la culture et la littérature chinoises à travers les
traductions de sinologues occidentaux
[1].
Les premières
traductions de textes sud-américains après la Révolution
culturelle ont paru dès 1979, dans la revue bimensuelle
« Littératures et arts étrangers » (《外国文艺》)
fondée en juillet 1978. Mais il y a eu un précurseur dans ce
domaine, au début de cette autre période d’ouverture que furent
en Chine les années 1920 : le grand écrivain
Mao Dun (茅盾).
Il a introduit la littérature sud-américaine dès 1921, dans un
numéro spécial du « Mensuel de la fiction » (Xiaoshuo yuebao《小说月报》)
dont il était l’éditeur, numéro spécial intitulé « La
littérature des peuples opprimés » [victimes d’injustices] (Bèi
sǔnhài mínzú de wénxué« 被损害民族的文学 »).
En mai 1934, Zheng Zhenduo (郑振铎)
et Fu Donghua (傅东华)
ont récidivé avec un numéro spécial de la revue « Littérature »
(Wenxue
《文学》)
dédié à « la littérature des pays faibles » (Ruòshì mínzú
wénxué
弱势民族文学).
On voit se dessiner là toute une thématique qui créait un lien
affectif avec la Chine, dans le contexte de l’époque, mais sans
réellement mettre la littérature en valeur.
En outre, les
traductions étaient alors des traductions-relais, faites à
partir de traductions initiales en anglais, voire en japonais,
et elles le resteront jusque dans les années 1950, et même bien
plus tard. Ce n’est qu’en janvier 1953, après la Conférence de
paix des régions d’Asie-Pacifique qui s’est tenue à Pékin en
octobre 1952, que Zhou Enlai, alors ministre des Affaires
étrangères, a initié l’enseignement de l’espagnol à l’Université
des langues étrangères de Pékin, enseignement qui s’est
développé après le succès de la révolution cubaine en 1959.
Mais, dans les années 1950 et 1960, les étudiants d’espagnol
étaient formés pour les services diplomatiques, et non pour
étudier et traduire la littérature. Il faut attendre les
lendemains de la Révolution culturelle pour voir les traductions
de l’espagnol se développer.
En ce sens,
les lecteurs et auteurs chinois se trouvaient dans la même
situation que les lecteurs argentins à la même époque, et Borges
lui-même, lisant « Le Rêve dans le pavillon rouge » (Hongloumeng《红楼梦》)
ou « La Pérégrination vers l’Ouest » (Xiyouji
《西游记》)
à partir des traductions en anglais de Herbert Giles (1845-1935)
et d’Arthur Waley (1889-1966), que Borges ne se privera
d’ailleurs pas de critiquer – Waley qui, comme Borges, peut-on
noter au passage, n’est jamais allé ni en Chine ni au Japon.
Mais Borges ira jusqu’à traduire lui-même à partir de
traductions, pour composer l’« Anthologie de la littérature
fantastique» publiée en 1940 et le recueil des « Contes
brefs et extraordinaires » paru en 1955[2].
Les premières
traductions de littérature sud-américaine en chinois à partir de
l’espagnol paraissent début 1979, dans la revue « Littératures
et arts étrangers », dont quatre nouvelles de Borges dans une
traduction de Wang Yangle (王央乐)[3] :
« Le jardin aux sentiers qui bifurquent » (El jardín de
senderos que se bifurcan), « Le sud » (El Sur), « Les
Tigres bleus » (Tigres azules) et « L’Évangile selon
Saint Marc » (El Evangelio según Marcos). Elles sont
suivies de trois autres, dont « Emma Zunz », dans le 6e
numéro de 1981 de la revue « Littératures du monde » (Shijie
wenxue
《世界文学》).
Mais c’est
surtout à partir de 1982, après l’attribution du prix Nobel de
littérature à Gabriel García Márquez, que les traductions de
textes latino-américains se sont multipliées, à commencer par
les propres œuvres du lauréat. C’était le troisième
Sud-américain nobélisé en quinze ans, après Miguel-Àngel
Asturias en 1967 et Pablo Neruda en 1971, mais les deux prix
précédents avaient été décernés pendant la Révolution culturelle
et n’avaient donc eu aucun impact en Chine.
En 1982, en
revanche, est publiée une sélection de nouvelles de 44 auteurs
de quinze pays différents d’Amérique latine, déclenchant un
enthousiasme délirant pour ce qu’on a appelé le réalisme magique
(móhuàn
xiànshí zhǔyì
魔幻现实主义)
car les écrivains chinois y trouvaient de quoi nourrir leur
imaginaire et un modèle pour moderniser la littérature
nationale. C’est d’ailleurs ce phénomène qui a été, dit-on,
l’une des raisons ayant entraîné la vaste mais brève campagne
« contre la pollution spirituelle » (qīngchú jīngshén wūrǎn
清除精神污染)
lancée en octobre 1983 : les caciques du Parti auraient craint
de voir le réalisme magique battre en brèche les fondements du
réalisme socialiste.
Il faut noter
cependant que, contrairement à son ami Adolfo Bioy Casares et
l’autre auteur argentin Julio Cortázar, Borges n’a jamais fait
partie de ce courant littéraire auquel l’écrivain cubain Alejo
Carpenter a donné une première notoriété en 1949
[4],
mais dont le roman « Les Cent ans de la solitude » du Colombien
García Márquez est devenu l’œuvre représentative, voire
emblématique.
La publication
en juin 1983, par les Éditions de traduction littéraire de
Shanghai (上海译文出版社),
d’un « Recueil de nouvelles de Borges » (《博尔赫斯短篇小说集》)
traduites par le même Wang Yangle, sera déterminante pour la
renommée en Chine de l’auteur argentin, même si la traduction ne
laisse qu’à peine entrevoir le style original de ses nouvelles.
Dans la tradition chinoise des traductions depuis la fin du 19e
siècle, l’écriture raffinée du traducteur l’emporte en effet sur
le souci de rendre au mieux le style original. Dès ce moment,
écrivains et intellectuels chinois se sont passionnés pour
Borges, avec une approche de son œuvre ressemblant à celle que
Borges lui-même avait de la Chine : approche textuelle, sans
avoir jamais mis les pieds dans le pays.
Recueil de nouvelles de Borges,
traduction
Wang Yangle, Shanghai 1983
À partir de
1985, cependant, le monde littéraire chinois se replie sur une
« recherche
des racines » (xúngēn wénxué
寻根文学)
qui était un retour à la culture traditionnelle chinoise. C’est
alors que s’est développé un mouvement de « littérature
d’avant-garde » (Xiānfēng wénxué先锋文学)
qui a fait la part belle au côté « magique » de la réalité
chinoise, avec tout ce qu’elle peut comporter de mystère,
nourri, voire créé, par la déconstruction narrative. L’influence
du réalisme magique s’est atténuée par la suite, mais n’a jamais
totalement disparu : il faudra tout un livre à
Yan Lianke (阎连科),
en 2011 – « À
la découverte du roman » (Faxian xiaoshuo《发现小说》)
[5]
- pour s’en distancier et revendiquer son propre style, ancré
dans la réalité de la Chine, sa démesure et son absurdité au
quotidien : le mythoréalisme (神实主义)
[6].
Borges
dans les marges de l’avant-garde littéraire chinoise
Dans ce
contexte, si Borges a fait partie des auteurs latino-américains
découverts par les écrivains chinois au début des années 1980,
il est resté quelque peu en retrait au début, car il était moins
directement accessible, moins populaire que des auteurs comme
García Márquez ou Vargas Llosa.
Derrière la
masse des auteurs chinois se réclamant du réalisme magique,
devenu comme un cliché au fil du temps, c’est de Borges que se
sont réclamés les grands auteurs chinois contemporains. Tous se
sont tôt ou tard référés à Borges, de
Su Tong (苏童)
qui l’a découvert en 1984 en s’émerveillant de son écriture
« labyrinthique » à
Yu Hua (余华)
qui
n’en est cependant pas directement redevable dans ses propres
écrits, et plus récemment jusqu’aux auteurs de romans policiers
comme
Cai Jun (蔡骏)
et de littérature de l’imaginaire comme
Tang Fei (糖匪).
Cependant,
l’influence de Borges en Chine s’est d’abord manifestée chez les
auteurs du mouvement d’avant-garde de la deuxième moitié des
années 1980, lien qui a été souligné dans un article de Zhang
Xinying (张新颖)
publié en 1990 dans la revue Littérature de Shanghai (Shanghai
wenxue
《上海文学》).
Ma Yuan en a été le précurseur, suivi de Ge Fei à partir de
1986. Par la suite, c’est toujours dans les marges littéraires,
chez des auteurs revendiquant un style personnel, que l’on
retrouve les traces de Borges, dûment revendiquées : chez
l’écrivaine Can Xue, le poète Xi Chuan et chez le tout jeune
écrivain Chen Chuncheng, pour ne citer qu’une sélection, se
voulant représentative mais appelée à évoluer au fil du temps.
·Le
précurseur : Ma Yuan
Né en 1953
dans le nord-est de la Chine,
Ma Yuan (马原)
a vu ses études perturbées par la Révolution culturelle ; sorti
diplômé de l’université du Liaoning en 1982, il est parti au
Tibet où il est resté jusqu’en 1989. C’est pendant ces années-là
qu’il a écrit les nouvelles qui constituent l’essentiel de son
œuvre de fiction avant-gardiste. Or, si elles sont marquées par
le dépaysement et le décalage culturel ressentis au Tibet, ces
nouvelles ont pour caractéristique d’être influencées non point
par le réalisme magique de García Márquez qui faisait fureur en
Chine à l’époque, mais par l’œuvre et la pensée de Borges, et
tout particulièrement par ses particularités narratives : le
« piège narratif » (xùshù quāntào“叙述圈套”)
dont on a fait une caractéristique de l’écriture de Ma Yuan
n’est autre qu’une dérivation du « narrative gap » de l’écrivain
argentin, véritable « trou d’air » dans la narration, mais ce
n’est pas tout.
Dans ces
années 1980, Ma Yuan se dit fasciné par le Tibet, mais ennuyé
aussi. L’écriture est alors le moyen de lutter contre ce double
sentiment : la fascination et l’ennui né de la solitude. C’est
ce qu’il déclare au début de sa nouvelle « Trois manières de
plier un busard de papier [pour faire un cerf-volant] » (《叠纸鹞的三种方法》)
[7] :
J’ai mes propres manières de lutter contre la
solitude. Lire des histoires en est une.
[ou errer dans
les rues en observant les chiens etc.]
Mais je peux
aussi titrer les rideaux […], fermer la porte, allumer la lampe
sur mon bureau […], m’y assoir, et inventer des histoires pour
vous… À ce moment-là, mon imagination se déchaîne, les
histoires de tout ce qui est arrivé et qui reste encore à
arriver affluent dans ma tête…
L’influence de
Borges est nette dès la première nouvelle de Ma Yuan, publiée en
1984 dans un recueil de huit : « La déesse de la rivière
Lhassa » (Lāsà hé nüshén《拉萨河女神》).
La déesse de la rivière Lhassa, rééd. 2019
L’auteur-narrateur annonce dès le début qu’il va se livrer à un
« petit jeu » et ne pas dérouler sa narration dans un ordre
chronologique. Il décrit, en sept tableaux, une excursion sur
les bords de la rivière, d’une douzaine de personnes dont chacun
a une spécialité : l’un fait des ricochets dans l’eau, tandis
qu’une autre a apporté son linge à laver et qu’un autre encore
raconte des histoires de légendes tibétaines. Mais tout le monde
prend son temps pour entrer dans l’eau car elle est glacée et
tout se termine quand ils en sortent, de manière totalement
inattendue, comme le reste. Cela n’a ni queue ni tête, comme des
bribes de souvenirs d’un rêve dont on n’arrive pas à
reconstituer le sens au réveil.
C’est une
première application de la narration borgésienne, placée sous le
signe du rêve comme l’indique la citation en exergue d’une autre
des nouvelles du même recueil, « L’esprit errant » (Yóu shén《游神》) :
…他知道目前的任务是做梦。一只鸟的悲啼把他惊醒。
Ce qui est la
traduction d’une citation tirée du conte « Las ruinas
circulares » du recueil « Ficciones » de Borges :
… sabía
que su inmediata obligación era el sueño. Hacia la medianoche lo
despertó el grito inconsolable de un pájaro.
… il savait
que son obligation immédiate était de rêver. Vers minuit il fut
réveillé par le cri inconsolable d’un oiseau.
Le même
recueil de Ma Yuan comporte une autre nouvelle représentative,
qui date de 1986 : « Vieille chanson himalayenne » (Xīmǎlāyǎ
gǔgē
《希玛拉雅古歌》),
ainsi décrite par Noël Dutrait dans son « Petit précis à
l’usage de l’amateur de littérature chinoise contemporaine » (p.
68) : « … [nouvelle] où il [Ma Yuan] conte, entre rêve, souvenir
et réalité, la vie d’un chasseur d’une minorité ethnique du
Tibet, qui s’achève par ses funérailles célestes. »
Également en
sept parties, l’histoire se passe en effet dans un village
luoba (ou lhoba
珞巴),
comme le précise la première phrase. C’est un village tibétain
où se rend le narrateur avec un guide local nommé Nuobu ;
pendant leur périple, Nuobu lui fait un récit qui revient en
boucle sur un événement marquant survenu à son père : il aurait
été tué par un léopard, mais dans des circonstances imprécises
dont – selon un procédé typique de Borges - la véracité est
remise en question au milieu du récit par le narrateur : « Tu
n’as pas dit la vérité… ton père n’est pas mort… ». Tout tourne
autour de l’identité véritable du père et les circonstances
réelles de sa mort.
Cependant,
c’est sans doute la nouvelle « Fiction » (Xūgòu《虚构》)
[8],
publiée en mai 1986 dans la revue Shouhuo (《收获》),
qui est à la fois la plus réussie et la plus représentative de
l’influence exercée sur Ma Yuan par la narration labyrinthique
borgésienne. D’abord, le titre même renvoie au recueil éponyme
de Borges (Ficciones) – dont la deuxième partie (Artificios)
pourrait aussi se traduire Xūgòu. Le tout début, posant à
la manière de Borges l’auteur comme narrateur, a tout de suite
créé une onde de choc dans les cercles littéraires chinois :
« Je suis connu comme étant Ma Yuan, un Chinois han. Je suis
écrivain. » Ce Ma Yuan débarque dans un village tibétain
apparemment désert, mais habité en fait par des lépreux. Le
village s’appelle Maqucun (“玛曲村”
le village de Maqu), ce qui renvoie au Macondo de García
Márquez, mais c’est tout au plus un clin d’œil.
La nouvelle
est inspirée autant par Borges que par le
Zhuangzi,
qui est en fait une source de fascination commune aux deux
écrivains. C’est l’histoire du dénommé Chaos (Hùndùn
混沌) qui
forme ici l’une des strates symboliques –ce Hùndùn
du Zhuangzi privé d’yeux, de bouche et d’oreilles, qui
meurt le septième jour après que ses amis ont tenté de lui
ouvrir sept orifices pour tenter de l’ouvrir au monde
[9].
Xūgòu est un conte reprenant ce symbolisme, par le biais de
ce village apparemment fermé dans son splendide isolement.
Tous les
personnages du village sont mutilés, comme au chapitre 5 (De chong
fu
德充符)
du Zhuangzi. Mais leur mutilation ne les prive pas de
leur valeur ni de leur vertu, au contraire. Le personnage
féminin central de la nouvelle n’a plus de nez, mais vit dans
une grande liberté, sans souci des conventions sociales. « Ceux
qui possèdent l’intégralité de leur corps sont appréciés, fait
dire le Zhuangzi à Confucius dans le même chapitre, à
plus forte raison ceux qui possèdent l’intégralité de leur âme.
»
[10].
En même temps,
Xūgòu est construit selon une narration labyrinthique qui
tient du « Jardin aux sentiers qui bifurquent », titre de la
première partie de Ficciones, et de la septième nouvelle
du recueil :
« Pensé en
un laberinto de laberintos, en un sinuoso laberinto creciente
que abarcara el pasado y el porvenir y que implicara de algún
modo los astros »
(j’ai pensé à
un labyrinthe de labyrinthes, un sinueux labyrinthe qui irait
croissant et embrasserait le passé et l’avenir en impliquant
aussi d’une manière ou d’une autre les astres…).
Ma Yuan crée
ainsi un flou narratif qui vient renforcer l’impression de
malaise ressentie par l’auteur-narrateur, et communiquée au
lecteur. La fin tragique, aussi irréelle que le reste dans sa
soudaineté, vient engloutir ce qu’il reste de souvenirs du
village : celui-ci rejoint dès lors un passé improbable qui
tient plus du rêve que de la réalité et rejoint l’univers
borgésien.
Cuando los
relojes de la media noche prodiguen Quand
les pendules sur le coup de minuit
un tiempo
generoso, nous
offrent à l’envi un temps prodigue,
iré más lejos que los bogavantes de Ulises j’irai
plus loin que les rameurs d’Ulysse
a la región del sueño, inaccesible vers
la région du songe, inaccessible
a la memoria humana. à
la mémoire humaine.
De esa región inmersa rescato restos De
cette région immergée je récupère des bribes
que no acabo de comprender… qui
me restent incompréhensibles…
diálogos
con los muertos, dialogues
avec les morts,
rostros que realmente son máscaras,… visages
qui ne sont autres que des masques…
y a veces
un horror incomparable et
parfois une horreur incomparable
al que nos puede dar el día
[11]. à
ce que peut nous offrir le jour.
C’est alors
que
Ge Fei (格非)
a pris le relais et s’est imposé, dans la foulée de Ma Yuan et
sur le modèle (revendiqué) de Borges, comme un maître inégalé de
l’avant-gardisme littéraire chinois de la fin des années 1980 et
bien au-delà.
Ma Yuan
décrivait le Tibet comme un monde étranger, un rien inquiétant
dans son altérité, donc suscitant des narrations tortueuses,
pleines de mystère. Ma Yuan, c’est le Tibet raconté par un clone
de Borges.
Donnant la
primeur à la recherche formelle, Ge Fei a pour sa part repris le
trouble né du double auteur-narrateur, à cheval sur fiction et
réalité, ainsi que la narration labyrinthique, c’est-à-dire le
gap narratif permettant « les sentiers qui bifurquent », mais en
fonctionnant en cercle, ce que les critiques ont appelé
« l’étrange cercle narratif » de Ge Fei. Cependant, il y a
ajouté un élément narratif supplémentaire qui était juste
ébauché chez Ma Yuan et qu’il a emprunté au chef de file du
Nouveau Roman français : Alain Robbe-Grillet, passé maître dans
l’art de brouiller les cartes spatio-temporelles dans ses récits
– Robbe-Grillet qui est d’ailleurs lui-même l’auteur d’un roman
énigmatique intitulé « Dans le labyrinthe »[13]
qui a tout de la fiction borgésienne, avec un je narratif
au début et à la fin : dans une ville assiégée, un homme,
peut-être un soldat, tente de se rendre à un rendez-vous pour
remettre un paquet, mais il ne sait plus trop où, toutes les
rues se ressemblent, mènent à des impasses et semblent se
multiplier à l’infini sous la neige qui tombe…
Comme
Robbe-Grillet l’a dit d’un autre de ses romans (La Jalousie,
1957) : « …il était absurde de croire que dans [ce] roman (...)
existait un ordre des événements, clair et univoque, qui n'était
pas celui des phrases du livre, comme si je m'étais amusé à
brouiller moi-même un calendrier préétabli (…). Le récit était
au contraire fait de telle façon que tout essai de
reconstitution d'une chronologie extérieure aboutissait tôt ou
tard à une série de contradictions, donc à une impasse. » C’est
bien là un procédé typique de Borges dont s’est inspiré Ge Fei.
Il est
cependant un élément nouveau que Ge Fei a emprunté à
Robbe-Grillet, c’est la construction narrative autour du
fantasme et d’un imaginaire érotiques. Ses récits s’articulent
pour beaucoup autour des conflits intérieurs nés du désir. C’est
déjà le cas dans le Xugou de Ma Yuan, mais en restant
marginal. Chez Ge Fei, la composante érotique devient un thème
récurrent.
Né en 1964, Ge
Fei a étudié la littérature étrangère à l’Université normale de
Chine orientale de 1981 à 1985. C’est alors qu’il a découvert
Borges, en même temps que Faulkner et Robbe-Grillet, à un moment
où ils étaient encore peu connus en Chine et où les traductions
n’étaient pas faciles à trouver. Il a lu les quatre nouvelles de
Borges initialement traduites par Wang Yangle et publiées en
janvier 1979 (« Le jardin aux sentiers qui bifurquent », « Le
sud », « Les tigres bleus » et « L’évangile selon Marc »),
suivies des trois autres publiées en juin 1981. Puis il a
également pu lire les nouvelles du recueil publié en 1983 aux
Éditions des traductions de Shanghai.
1. Dès sa
première, très brève nouvelle, « À la mémoire de monsieur Wu
You » (Zhuīyì Wūyōu xiānsheng《追忆乌攸先生》),
publiée en 1986, Ge Fei montre bien tout ce qu’il doit à
Borges (et en filigrane à Robbe-Grillet) : la mémoire en cause
est défaillante, et problématique ; il s’agit de lutter contre
l’oubli, mais aussi, et d’abord, de restituer des faits qui
gardent un aspect fragmentaire. Le contexte historique a
volontairement été gommé, pour garder un souvenir atemporel qui
se veut témoignage, mais irréel.
Ge Fei n’a
cessé de commenter Borges, et de citer les commentaires d’autres
auteurs le concernant
[14],
qui montrent combien Borges était influent : dans son recueil
d’essais « Le chant des sirènes » (Sāirén
de gēshēng《塞壬的歌声》)
publié fin 2001, le nom de Borges revient plus d’une douzaine de
fois. Dans l’essai « Fiction et mémoire » (Xiǎoshuō yǔ jìyì《小说与记忆》),
qui figure dans la première partie du recueil, Ge Fei dépeint en
particulier la joie éprouvée en sentant sa propre mémoire
s’éveiller en écrivant « À la mémoire de monsieur Wu You » : « …
des pans de souvenirs surgissaient soudain comme des rêves
oubliés depuis longtemps, me faisant ressentir leur mystère,
leur richesse et leur profondeur illimitée. … »
Le chant des sirènes
2. Ge Fei a
poursuivi avec deux autres nouvelles publiées en 1987 et 1988 :
« La barque égarée » (Mízhōu《迷舟》)
et « Nuée d'oiseaux bruns » (Hèsè niǎo qún《褐色鸟群》)
– deux nouvelles parmi les plus complexes de la fin des années
1980, dont le style expérimental est visiblement inspiré de
Borges
[15].
- « La
barque égarée » se situe au moment de l’Expédition du Nord
menée par Tchang Kai-chek en 1927-1928 contre les « seigneurs de
la guerre » du nord de la Chine, en l’occurrence Sun Chuanfang (孙传芳),
membre de la clique du Zhili (直系军阀).
La nouvelle tient du récit historique, conté par un narrateur se
voulant omniscient et livrant peu à peu au lecteur le mystère du
protagoniste. Car la narration historique tourne vite au
mystère :
Le commandant
Xiao, de la 32ème brigade relevant de la garnison des
monts Qi, pénétra secrètement, de nuit, dans le village de
Xiaohe situé sur la rive opposée de la rivière ; il disparut
sept jours plus tard sans laisser de traces. Sa disparition fit
planer une ombre de mystère sur la bataille qui devait se
dérouler quelques jours plus tard, au début de la saison des
pluies.
On a rapproché
la nouvelle de la « Chronique d’une mort annoncée » de García
Márquez, car le dénommé Xiao ne cesse d’avoir de funestes
pressentiments. Mais elle tient bien plus du récit
pseudo-historique qu’affectionnait Borges, avec une chute finale
inattendue révélant le messager du destin.
- « Nuée
d'oiseaux bruns » est narré à la première personne, par un
jeune écrivain retiré « au bord de l’eau », qui souffre de
troubles de la mémoire et dont la confusion mentale fragilise la
perception du temps et du souvenir qu’il en reste. Même le
passage des saisons est lié à celui des « oiseaux bruns ». La
mémoire se fait obsessionnelle, autour de quelques objets
fétiches, comme les bottes de la femme qui serait l’épouse du
narrateur « Ge Fei », morte le jour de leur mariage, et à
laquelle est dédié « ce » livre qu’il n’arrive pas à écrire. Si
la narration, toute en « bifurcations » et en retours cycliques,
tient de Borges, l’univers est celui, fantasmatique et
angoissant, de Ge Fei.
Nuée d’oiseaux bruns, éd. fév. 1989
3. On retrouve
cet univers dans la nouvelle suivante, « Vert-Jaune » (Qīnghuáng《青黄》),
publiée en 1988 dans la revue Shouhuo. C’est encore une
histoire à la Borges, un véritable labyrinthe dont le fil
narratif est une fausse enquête, à la recherche de ce que peut
bien signifier ce terme de « vert-jaune » mentionné dans un
ouvrage sur une famille de pêcheurs, Qīnghuáng étant le
prénom d’une jeune femme qui pourrait être une prostituée. Selon
un prologue qui donne un semblant de réalité à l’histoire,
l’enquête, narrée à la première personne, commence dans ce
village de pêcheurs. Mais la narration bifurque et dérive au fur
et à mesure que progresse la narration et que se révèle une
multiplicité de significations possibles : Qīnghuáng
désignerait des prostituées « comme le bambou, vert quand il est
jeune, mais jaune en vieillissant », mais ce pourrait être aussi
le nom d’un chien, ou celui d’une plante, comme conclut la
nouvelle, en rapportant un extrait d’un dictionnaire
étymologique datant des Ming… sans doute aussi fictif que le
reste, et que l’encyclopédie chinoise chère à Borges. On ne
saura pas ce que recouvre précisément ce terme de Qīnghuáng,
le réel est aussi mouvant que l’eau, et la mémoire réduite à des
fragments épars, tout au fond.
4. Ce qui est
remarquable chez Ge Fei, c’est qu’il est l’un des seuls à avoir
poursuivi ce type d’écriture avant-gardiste après 1989.
Ainsi, « Sifflement » (Hūshào《唿哨》),
en 1991, est une reconstruction typique, avec différents niveaux
de lecture, d’une anecdote concernant l’un des célèbres « Sept
Sages de la forêt de bambous » (竹林七贤) de
la dynastie Wei-Jin (220-420) : le poète Ruan Ji (阮籍)
qui rend visite à l’ermite Sun Deng (孙登)
pour tenter d’avoir une discussion avec lui ; or, en dépit de
tous ses efforts, Sun Deng reste silencieux, alors Ruan Ji émet
un long sifflement et repart. Arrivé à mi-pente, dans la
montagne, il entend l’écho d’un sifflement qui lui parvient :
c’est la réponse de Sun Deng.
Le récit est
tout entier construit sur les notions de silence et de vide. Le
silence est refus d’engagement, mais le sifflement a un sens
particulier dans le contexte de l’époque : le « long
sifflement » (chángxiào长啸),
ou « sifflement transcendent », était une technique permettant à
un maître taoïste de communiquer avec les animaux et les
esprits ; elle a ensuite été associée à la maîtrise du souffle
et du qi, puis a pris un sens différent pendant la
dynastie des Jin et la période de division et d’instabilité des
Six dynasties (220-589) qui en a été l’âge d’or. Ce sifflement a
alors exprimé un sentiment de liberté sans frein ou une attitude
d’indignation, voire de désobéissance vis-à-vis des autorités.
C’est le sens du sifflement de Sun Deng, qui évoque le principe
de tout sage : « En période de désordre, on ne sert pas (le
pouvoir) » (luànshì bùshì乱世不侍).
Ge Fei
subvertit l’histoire. Son récit commence alors que Sun Deng
attend Ruan Ji qui n’arrive pas, et il se termine sur un Sun
Deng qui ne parvient pas à émettre un sifflement en réponse à
celui de Ruan Ji : il est décrit portant son pouce et son index
à la bouche, mais il est pris de tremblement, aucun son ne sort…
Ce n’est donc même plus le sifflement mais, ironiquement, le
silence même qui figure ici comme allégorie politique. Ge Fei se
situe au-delà de la narration historique : non seulement il la
pervertit, mais en outre il en comble les vides en recréant ce
que la mémoire historique a oublié, ou effacé.
Et ce
« Sifflement », avec tout son pouvoir subversif, a été publié à
Hong Kong, après les événements de 1989… narration allusive qui
marque comme un triomphe du discours pseudo-historique
borgésien.
Sifflement, éd. 1992
5. Trois ans
plus tard, en 1994, Ge Fei publie « Impressions à la saison
des pluies » (Yǔjì de gǎnjué《雨季的感觉》)
qui marque un autre volet de cette écriture : c’est la pluie des
prunes, dans un bourg de ce « sud du fleuve » où le maire, en
s’éveillant, « n’arrivait pas à se rappeler quand cette pluie
avait commencé tant elle semblait faire depuis toujours partie
du décor… ». La pluie porte sur les nerfs et sur le moral en
semant l’ennui, elle dissout tout sous le même voile diffus,
alors on ne sait plus ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas :
l’avance japonaise, son bombardement d’un village voisin pour
une histoire d’oiseaux migrateurs, l’identité d’un étranger qui
pourrait être un détective, ou un invité du fils du maire qui va
se marier…
Comme dans la
narration borgésienne, Ge Fei revient sur les mêmes faits en les
présentant différemment, tout est possible, après tout, la
mémoire étant comme liquéfiée par cette pluie interminable ; il
suffit de changer de point de vue, chacun ayant ses propres
obsessions. À la toute fin, Ge Fei donne une clef de lecture,
mais ce n’est pas vraiment une solution, juste une accalmie dans
la pluie, un soudain rayon de soleil qui vient éclairer le
paysage, et qui est sans doute tout aussi trompeur que la pluie
elle-même. Le réel est parfaitement illusoire.
6. À partir de
là, Ge Fei annonce une autre période créatrice moins
expérimentale, mais toujours déroutante : ses récits continuent
de dépeindre une réalité qui tend à se désintégrer quand on y
cherche une logique : une réalité qui reste fragmentaire et
lacunaire, comme le souvenir.
L’apogée de
cette période est marquée, en 2001, par les « Poèmes à
l’idiot » (Shǎguā de shīpiān《傻瓜的诗篇》)
dont le récit se passe dans un asile psychiatrique où vient
d’arriver un nouveau psychiatre, Du Yu (杜预) ;
il tombe amoureux d’une jeune patiente qui écrit des poèmes « à
l’idiot » tandis qu’il est, lui, torturé par les souvenirs de
son enfance. En fait, tous deux se croient responsables de la
mort de leur père, et Du Yu en outre de celle de sa mère,
devenue folle, qui s’est suicidée peu de temps après. À la fin,
la jeune patiente est guérie, le jeune médecin attend son
premier électrochoc… Le récit est construit sur des obsessions
qui constituent autant de leitmotivs : la lancinante musique de
l’harmonium… et le bruit de la pluie.
Borges
pourrait sembler loin, il n’en est rien. Au chapitre trois, en
effet, la jeune patiente montre au médecin un poème qu’elle a
écrit, et qui suscite chez le médecin « une impression de
déjà-vu ». Il réalise très vite qu’il s’agit d’un poème
« sud-américain », intitulé « À Angélica » (《怀念安赫利卡》).
C’est en fait un poème de Borges que Ge Fei cite dans un recueil
d’essais de 2009 (Cháo yún yù jì《朝云欲寄》) :
il vient alors d’apprendre la mort de Borges et rapporte des
propos tenus par l’écrivain dans une interview avec un
journaliste qui lui a demandé quel était pour lui le sens de la
vie. Borges cite son poème, mais se reprend aussitôt sur le
thème de la musique, comme dans « Poèmes à l’idiot » :
假如我死了,/ 我失去的,是一个毫无意义的过去……
une fois que je serai mort,
tout ce que
j’aurai perdu sera un passé dénué de toute signification…
不, 只要音乐还在继续,生活还是有意义的。
non, si la
musique continue, la vie alors a un sens.
Le poème du
chapitre trois des « Poèmes à l’idiot » répond subtilement au
poème de Borges (cité par Ge Fei dans sa traduction en chinois)
dédié à sa nièce Angelica qui s’est noyée dans une piscine à
l’âge de six ans.
Borges :
« En memoria de Angélica »
[16]
« À la mémoire d’Angélica »
¡Cuántas
posibles vidas se habrán ido Combien de vies
possibles s’en seront allées en esta pobre y diminuta muerte, dans
cette pauvre et minuscule mort, cuántas posibles vidas que la suerte Combien
de vies possibles que le sort daría a la memoria o al olvido!
livrerait à la mémoire ou à l’oubli !
Cuando yo
muera morirá un pasado;
Quand je mourrai un passé avec moi mourra ; con esta flor un porvenir ha muerto avec
cette fleur un avenir est mort en las aguas que ignoran, un abierto dans les
eaux qui l’ignorent, porvenir por los astros arrasado. un
avenir ouvert par les astres rasé.
Ge Fei
(Poèmes à l’idiot, 3)
我奇怪这融融的春季
M’étonnant de la douceur du printemps
为何突现隆冬的景象
le froid de l’hiver soudain me surprend
你死在四月的窗口
tu es mort aux premiers jours d’avril
死于积雪一般绵延的阳光之中
sous un soleil comme un manteau de neige
如果我死了,我一无所失
si je devais mourir, rien ne perdrais
哦,傻瓜
ô Idiot,
你的死,却带走了整整一个未来
ta mort a emporté un avenir entier.
On retrouve
l’ombre de Borges aussi dans cette véritable contagion de la
folie qui rappelle « Les ruines circulaires »
[17] :
de la mère à son fils, et de la patiente au médecin, dans un
processus tendant vers l’infini, et qui semble prouver de
facto l’intuition de Du Yu dans ses premières recherches sur
la contagion de la psychose. Il y a bien sûr en filigrane dans
la nouvelle de Ge Fei le contexte politique de la Révolution
culturelle, mais il est gommé pour en faire une histoire
universelle qui pourrait être une autre histoire de
l’infamie
[18].
·Can
Xue, interprète de Borges
Can Xue (残雪)
est née, comme Ma Yuan, en 1953, et comme lui a pris la plume en
1983. Mais elle est restée en marge du mouvement d’avant-garde,
ses nouvelles des années 1980 et jusqu’au début des années 1990
étant le reflet d’un univers onirique et comme halluciné
traduisant ses propres fantasmes nés de son passé et de son
inconscient. On y chercherait vainement la trace de Borges.
Pourtant, Can
Xue est en fait comme le reflet de la nouvelle « Borges y Yo »
(Borges et moi), l’une des nouvelles du recueil de poèmes et
textes en prose El Hacedor publié en 1960
[19]
: il y a deux Can Xue, mais dans son cas chronologiquement. En
effet, après plusieurs années de réflexion, elle est revenue à
l’écriture à la toute fin des années 1990, transformée par ses
lectures. En 1999, elle publie un ouvrage sur Kafka, suivi
aussitôt après, en 2000, d’une réflexion sur l’œuvre de Borges :
« Comment lire Borges » (JiědúBo’erhesī《解读博尔赫斯》)
[20],
complétée dans les années qui suivent par la découverte d’Italo
Calvino sur lequel elle publie un premier ouvrage en 2005. Mais
Italo Calvino était lui-même influencé par Borges qu’il avait
découvert en 1953 et qui avait profondément modifié sa manière
d’écrire
[21].
Comment lire Borges
Ce que Can Xue
a retenu de Borges, comme Italo Calvino, c’est l’élément
fondamental que constitue la raison dans la conception de
l’univers littéraire, comme contrepoids à l’irrationnel qui
dominait jusque-là le sien. Elle ne renie pas le poids
d’irrationnel dans son œuvre, et elle continue à écrire sous la
dictée de l’inconscient, mais en refusant l’idée qu’il ne soit
pas contrôlé par la raison. Selon elle, c’est quand on parvient
à briser les limites de la raison que naît l’imagination. Chez
elle, l’irrationnel côtoie le rationnel, et l’on passe
insensiblement de l’un à l’autre sans pouvoir en définir la
frontière exacte. Et comme Borges, elle peut partir d’une
histoire ancienne, comme pour son roman paru en janvier 2008,
« Frontière » (Biānjiāng《边疆》),
qui plonge ses racines dans la culture de l’ancien État de Chu,
la frontière étant celle, ténue, entre le rêve et la vie, le
passé mythique et le présent avec sa dose d’absurde.
Frontière, 2008
On trouve une
interprétation directe de nouvelles de Borges dans deux textes
de Can Xue, qui représentent comme des rêves partagés entrant en
résonance
[22].
1) L’un de ces
textes est une interprétation du « Jardin aux sentiers qui
bifurquent » (Xiǎojìng fēnchà de huāyuán《小径分岔的花园》)
[23]
dont Can Xue traduit en chinois les termes et les noms. C’est
comme un retour aux origines, Can Xue se plaçant aux confins de
l’auteur et du lecteur. Elle renverse la chronologie textuelle
et incorpore de manière créative dans le schéma narratif
borgésien ses propres connaissances de la langue et de la
culture chinoises. Il y a là un effet de miroir, légèrement
déformant, comme chez Borges où le miroir sépare le rêve de la
réalité, et le récit du rêve de son actualisation dans la Buenos
Aires des années 1940. On a ainsi un motif intertextuel qui
résonne à travers les siècles, l’espace et les cultures.
C’est cette
même résonance qui se poursuit sous la plume de Can Xue, à
travers sa lecture des deux œuvres, comme au travers d’un
labyrinthe. Car Can Xue se replace au centre même du « Jardin »
de Borges, l’histoire de Yu Tsun, espion pour l’Allemagne nazie
vivant en Angleterre, et de son arrière-grand-père Ts’ui Pén
(rebaptisé Cui Peng
崔朋 par
Can Xue), ancien gouverneur provincial du temps des Qing,
créateur d’un mystérieux labyrinthe où tous les hommes se
perdraient, et qui n’est autre que le roman laissé inachevé à sa
mort.
2) L’autre
texte de Can Xue inspiré par Borges – la nouvelle « Paysage
de rêve encore jamais dépeint » (Cóngwèi miáoshùguò de
mèngjìng《从未描述过的梦境》)
[24]
– est construit en résonance avec « Les ruines
circulaires »
[25]
et l’utilisation créative (et répétée) par Borges du thème du
rêve emprunté au Zhuangzi. Chez Borges, il s’agit d’une
expérience de création onirique matérialisée dans un espace
concret, symbole du temps qui passe : un vieux temple en ruine
qui tient de l’espace de la mémoire, entre la vie et la mort.
Dans la nouvelle de Can Xue, cet espace est lui-même onirique et
intemporel. Un homme à l’identité imprécise se tient au bord de
la route, dans une cabane où il reçoit les passants qui
s’arrêtent pour lui raconter leurs rêves, qu’il note verbatim,
dans un carnet noir ; mais il attend en fait le récit d’un rêve
qui est le sien, et qu’il doit entendre pour pouvoir le noter.
Peu à peu, cependant, les visiteurs se font rares, l’homme finit
par jeter son carnet. Il sombre dans le rêve, en attendant que
prenne forme le sien, une image vide.
Paysage de rêve encore jamais dépeint, 2004
On est bien
dans la continuité des « Ruines circulaires », mais
différemment : chez Borges, il y a un personnage rêvé qui prend
corps, et qui est un double de son créateur ; chez Can Xue,
c’est une vieille femme énigmatique aux cheveux blancs et aux
yeux morts, mais qui n’est pas aveugle, une vieille femme venue
plusieurs fois, qui reste de plus en plus longtemps. Dans le
premier cas, on a dédoublement de personnalité et disparition
progressive du créateur au profit de sa créature ; dans la
fiction de Can Xue, on a deux personnages qui sont comme deux
aspects d’une même personne (comme dans « Borges y Yo »)
et qui tendent vers l’unité, le créateur originel finissant par
être perçu comme une « fabrication » (Xūgòu
虚构), un
être dont on ne peut prouver l’existence mais dont on continue à
se souvenir. Finalement, les deux créateurs-démiurges, chez
Borges et chez Can Xue, disparaissent comme fiction de
l’imagination, mais le rêve peut se poursuivre, ad infinitum,
chez le lecteur entrant en résonance avec ces textes.
On est frappé,
en lisant les nouvelles de Can Xue, de trouver des motifs
borgésiens récurrents sur fond d’absurde défiant la
compréhension, avec des retours narratifs en boucle pour tenter
de déchiffrer un sens, comme Freud dans son « Interprétation des
rêves » (Traumdeutung). Can Xue a réussi une véritable
transmutation de l’œuvre de Borges où reste une part inaliénable
d’ombre et de mystère.
·Ge
Mai, Xi Chuan : rêves de poètes
C’est aussi
avec un léger recul par rapport aux premières traductions en
chinois que Borges a été découvert par les poètes chinois : il
aura fallu attendre le déclin de la poésie dite « obscure » (ménglóng
shī
朦胧诗),
née
spontanément comme un cri de profundis après la mort de Mao. En
1996, on trouve un recueil de poèmes et d’essais de Borges
publié à Hainan qui frappe par la récurrence du « rêve » dans
ses pages : Borges est celui « qui ne cesse de rêver », le
« poète des poètes » selon l’intitulé d’une journée d’étude de
mai 2025 sur la réception de Borges par les poètes contemporains
chinois
[26].
Le poème du
jeu d’échecs (Qi《棋》)
de Borges est représentatif de l’aura exercée par l’écrivain
argentin, avec son image du joueur qui contrôle les pièces, mais
qui est à son tour contrôlé par une puissance supérieure, un
Dieu suprême (Shangdi
上帝).
Sauf que, dans le poème de Borges, ce dieu n’est ni omniprésent
ni omnipotent ; dans une mise en abyme comme infinie, il est
lui-même contrôlé par une divinité supérieure, un esprit (Shenqi
神祇)
plus mystérieux encore, un « maître inconnu », « étranger » donc
étrange (mòshēng de zhǔ “陌生的主”)
[27].
Ce « maître
étrange », et inquiétant, on le retrouve, par exemple, sous la
plume du poète Ge Mai (戈麦)
[28],
un de ces poètes chinois contemporains prématurément disparus :
le 24 septembre 1991, à l’âge de 24 ans, il s’est noyé dans la
rivière Wanquan (万泉河),
dans les faubourgs de Pékin, avec des petits cailloux dans ses
poches comme Virginia Woolf. Il reste l’éternel « poète du
campus de l’université de Pékin » dont il était juste diplômé.
Son œuvre est occultée par celle de
Hai Zi (海子),
mort deux ans plus tôt. Or, elle est ouvertement influencée par
celle de Borges dont il a traduit des poèmes
[29].
Selon lui, en ouvrant l’espace de l’âme, la poésie pouvait
rendre l’impossible possible ; c’est l’un de ses leitmotivs.
Chacun de ses poèmes est une ode à l’imaginaire et au rêve, et
chaque mot, chaque thème (le sable, la mer, le tigre…) renvoie,
sans fin, à Borges.
Pendant sa
brève existence, Ge Mai a été en contact avec l’autre poète de
sa génération, de quelques années son aîné,
Xi Chuan
(西川),
qui a ouvertement déclaré avoir été influencé par Borges ; étant
lui aussi également traducteur, il a même traduit, de l’anglais,
un recueil d’interviews et de notes diverses : « Borges,
souvenirs à 80 ans » (Bo’erhesi bashi yijiu《博尔赫斯八十忆旧》)
[30].
Xi Chuan s’est
élevé contre la théorie énoncée par Harold Bloom dans son
ouvrage de 1973 : « The Anxiety of Influence »
[31].
Selon Bloom, en effet, tout poète est inspiré par ses
prédécesseurs dont l’ombre plane sur sa propre inspiration qui
court donc le risque d’en être affaiblie. Xi Chuan offre un
argument contraire : il reconnaît ses prédécesseurs, en les
nommant même, mais sans se laisser impressionner par leur
formidable présence : il s’agit d’abord de s’affirmer soi-même,
en lien avec les figures du passé, dans un processus en abîme
tenant de l’infini. C’est ce que suggère son poème « Bloom »
dont le titre chinois joue sur la signification de « bloom » (Kaihua开花),
comme en anglais, à la fois verbe et substantif :
开花就是解放开花就是革命 /
一个宇宙的诞生不始于一次爆炸而始于一次花开…
to bloom is liberation to bloom is revolution
the universe did not begin with a bang but a bloom …
Xi Chuan se
veut héritier des voix du passé et partie intégrante de ce
passé. On retrouve en filigrane dans ses vers l’ombre de Thomas
More aussi bien que celle de la poésie des Han. Inspiré par
Borges, il tend à déstructurer le temps en jouant sur ses
« bifurcations » qui sont celles de la mémoire. C’est ce qu’il
suggère en particulier dans son poème en hommage à Borges écrit
en janvier 1997 :
Cette
déclaration précise émerge du chaos du passé
Cette force pure, rythmée comme un robinet qui fuit,
marque en cadence les déficiences de l’histoire.
Touchant la
lumière des étoiles je laisse la nuit à la terre,
la nuit qui en lèche les fissures : souvenir qui bifurque.
Nul homme qui soit un homme, nulle part qui soit un endroit,
c’est cet homme qui n’est pas, n’est nulle part, qui a écrit
tout cela
ces vers qu’il
me faut déchiffrer dans la pénombre.
Renonçant à
sonder la poussière du monde en quête de l’auteur, je lève la
tête et vois
un
bibliothécaire qui, négligemment, pour sa seule survie
quotidienne,
s’attache à préserver l’ordre des livres et celui de l’univers.
Poème qui
renvoie directement à Borges à travers l’image finale du
bibliothécaire, mais qui respire littéralement l’esprit de
Borges et de ses écrits, en renvoyant à d’autres poèmes et
d’autres thèmes – les déficiences de l’histoire, ou encore ces
« fissures » (hendiduras,
裂纹)
dans la nuit, qui peuvent résulter d’une inattention (en
algún recodo de tu encierro / Puede haber un descuido, una
hendidura….)
et où dieu guette (en las grietas está Dios, que acecha),
comme le dit Borges dans « Para una versión del "I King"».
Le souvenir
bifurque, comme les sentiers du jardin, mais ces bifurcations
créent des convergences, c’est aussi le titre d’un autre poème
de Xi Chuan : Huìhé《汇合》.
Et ces bifurcations se poursuivent aujourd’hui encore, chez des
auteurs qui ont tout juste l’âge de rêver devant le tableau
noir, comme Chen Chuncheng.
·Chen
Chuncheng : autres bifurcations, autres rêves
Né en 1990, il
est encore tout jeune,
Chen Chuncheng (陈春成),
et il a pourtant déjà une œuvre singulière à son nom : publié en
2020, pour son trentième anniversaire, son recueil de nouvelles
« Le sous-marin de la nuit » (Yèwǎn de qiánshuǐ tǐng《夜晚的潜水艇》)
a été lauréat de l’un des prix les plus prestigieux pour les
jeunes auteurs aujourd’hui en Chine, le prix
Blancpain-Imaginist. Parmi les membres du jury figurait entre
autres l’écrivain Ge
Fei (格非),
comme pour un adoubement ou une passation de relais.
« Le
sous-marin de la nuit » est un recueil de neuf nouvelles qui
débordent d’imagination. Chen Chuncheng a expliqué qu’il s’est
inspiré de sa propre histoire : quand il était collégien, il se
passionnait pour les récits et bandes dessinées comme « Vingt
mille lieues sous les mers » ; féru de dirigeables et
d’astronefs, il imaginait sa chambre comme un sous-marin et se
nourrissait des histoires imaginées autour des mystères comme
ceux des pyramides égyptiennes ou d’Atlantis, ou encore des
civilisations préhistoriques, voire extra-terrestres.
Chaque récit a
son atmosphère propre, mais l’ensemble esquisse un univers entre
rêve et réalité, borgésien dès la première nouvelle. Chen
Chuncheng y dépeint un jeune garçon qui lui ressemble, doté
d’une telle imagination qu’il en arrive à transformer la réalité
autour de lui et qu’elle finit par lui jouer des tours. Le
sous-marin de cette première nouvelle – baptisé Aleph – a été
acheté et retapé par un riche homme d’affaires australien pour
le lancer dans les profondeurs de l’océan, à la recherche… de la
fameuse pièce que Borges est censé y avoir jetée.
C’est bien sûr
le Zahir, cette pièce fabuleuse qui finit par tourner à
l’obsession chez le narrateur « Borges » dans la nouvelle
éponyme : « El Zahir »,
onzième nouvelle du recueil « L’Aleph » publié en 1949.
Cependant, quand on lit la nouvelle, on se rend compte que, pour
s’en libérer, ledit Borges choisit de perdre la pièce (resolví
librarme de la moneda que tanto me inquietaba. …Preferí perderla).
Il se rend dans un lointain faubourg et là, dans un tripot
anonyme, paie une bière avec la pièce. Ce qui n’empêche pas son
obsession de revenir le hanter.
À la fin de sa
nouvelle, Borges s’imagine ne percevant plus l’univers, mais le
Zahir :
Otros
soñarán que estoy loco y yo con el Zahir. Cuando todos los
hombres de la tierra piensen, día y noche, en el Zahir, ¿cuál
será un sueño y cuál una realidad, la tierra o el Zahir?
D’autres
rêveront que je suis fou, moi je rêverai au Zahir. Lorsque tous
les hommes ici-bas penseront nuit et jour au Zahir, lequel sera
un songe et lequel la réalité, la terre ou le Zahir ?
Chen
Chuncheng, lui, part d’un autre texte, un poème de Borges
intitulé « A una moneda » (À une pièce) dont il cite
précisément le titre, dans sa traduction en chinois (Zhi yi
mei yingbi《致一枚硬币》)
[32].
Les pièces abondent dans l’œuvre de l’écrivain, il lui arrivait
même de baptiser ses nouvelles « monedas ». Or, dans ce poème
précis, « Borges » jette effectivement la pièce à la mer :
Fría y
tormentosa la noche que zarpé de Montevideo.
Al doblar el Cerro,
tiré desde la cubierta más alta
una moneda que brilló y se anegó en las aguas barrosas,
una cosa de luz que arrebataron el tiempo y la tiniebla.
Tuve la sensación de haber cometido un acto irrevocable,
de agregar a la historia del planeta
dos series incesantes, paralelas, quizà infinitas:
mi destino,
hecho de zozobra, de amor y de vanas vicisitudes
y el de
aquel disco de metal ….
A
cada instante de mi sueño o de mi vigilia
corresponde otro de la ciega moneda.
A
veces he sentido remordimiento
y otras envidia,
de ti que estás, como nosotros, en el tiempo y su laberinto
y que no lo sabes.
Lecture du poème
Froide et
houleuse était la nuit quand j’ai pris la mer à Montevideo.
Au large du
Cerro,
j’ai jeté depuis
le pont le plus haut
une pièce qui
brilla puis disparut dans les profondeurs boueuses des eaux,
une chose
lumineuse dont s’emparèrent le temps et les ténèbres.
J’ai eu la
sensation d’avoir fait là un acte irréversible
qui ajoutait à
l’histoire de la planète
deux séquences
sans fin – parallèles peut-être à l’infini :
mon propre
destin, fait d’angoisse, d’amour et de tourments inutiles,
et celui de ce
disque de métal…..
À chacun de mes
instants, en songe ou en éveil,
en correspond un
autre de la pièce aveugle.
J’ai parfois
ressenti du remords
et parfois de
l’envie
envie de toi qui
es comme nous autres dans le temps et son labyrinthe
mais qui ne le
sais pas.
Borges conclut
en présageant que, dès lors, à chaque moment de son destin
correspondra un autre moment de la pièce invisible.
Chen Chuncheng
repart de là, en parfaite symbiose avec la conclusion du poème,
comme si le destin de Borges et celui de la pièce étaient
désormais aussi le sien :
Par une froide
nuit de 1966, alors qu’il était sur le pont d’un navire, Borges
jeta une pièce de monnaie à la mer. Gardant encore un peu de la
chaleur de ses doigts, la pièce disparut dans les eaux noires.
Borges écrivit plus tard un poème dans lequel il dit que, par le
fait même de lancer ainsi la pièce, il avait ajouté deux séries
parallèles et consécutives à l’histoire de la planète : son
destin et le destin de la pièce. Chaque instant de joie, de
colère, de chagrin et d’effroi qu’il éprouvera sur la terre
correspondra dès lors à un instant d’ignorance et d’inconscience
de la pièce au fond de la mer.
Chen Chuncheng
part de ces prémices pour imaginer son personnage et son
histoire comme le fait souvent Borges lui-même en partant de
faits historiques, ou préjugés tels :
En 1985, un an
avant la mort de Borges, un riche homme d’affaires australien
qui s’ennuyait lors d’un voyage en voilier emprunta un livre à
un compagnon de voyage. Il ne s’était jamais intéressé à la
littérature, mais il fut frappé par un poème intitulé « A una
moneda »…
Il va dès lors
être obsédé par la pièce et rêver de la retrouver. Même s’il est
présenté comme réel, ce riche homme d’affaires est cependant une
fiction de l’imagination du jeune narrateur qui passe ses nuits
à en inventer l’histoire et se complait tellement dans son rêve
qu’il en finit par ne plus savoir où commence et où finit sa
fiction sous-marine et à avoir le plus grand mal à reprendre
pied dans la « réalité » au quotidien.
Le
« Sous-marin de la nuit » est une ode à Borges pour commencer un
recueil qui cultive de même l’invincible force de
l’imagination. Comme Borges, Chen Chuncheng revisite à sa
manière des histoires, des légendes et des œuvres célèbres,
vraies ou fausses : la légende entourant une stèle disparue d’un
monastère de montagne, l’histoire d’un tailleur de nuages qu’une
nuit pluvieuse à Leningrad fait soudain resurgir, ou encore,
borgésien en diable, le récit du conflit, en 4876, entre une
société secrète et un empire dictatorial qui s’affrontent pour
récupérer les fragments perdus du « Rêve dans le pavillon
rouge » censés détenir les clés du pouvoir.
On a
l’impression de lire du Borges, recréé en version chinoise par
un jeune écrivain qui en est possédé au point de s’en être
approprié l’écriture. On ne peut qu’attendre la suite. On sait
que Chen Chuncheng a travaillé dans un jardin botanique, dans
une ville proche de sa ville natale du sud où il vivait dans le
calme, avec la même indolencia que celle de la nouvelle
éponyme de Borges. On imagine des histoires d’animaux comme
celles du « Manuel de zoologie fantastique » écrit par Borges
avec Margarita Guerrero
[33].
L’imagination est contagieuse.
Et l’influence
de Borges ne s’arrête pas là. Il faudrait continuer avec
d’autres auteurs encore, dans des genres émergents, la
littérature « de l’imaginaire » en particulier.
·Tang
Fei et la littérature de l’imaginaire
C’est en effet
dans ce domaine en plein essor en Chine de la littérature de
l’imaginaire que se situe une jeune écrivaine qui écrit des
contes très borgésiens :
Tang Fei (糖匪)
– littérature de l’imaginaire et non de science-fiction de la
même manière que Borges n’entre pas dans la case du réalisme
magique.
Elle a encore
peu publié, mais elle a commencé à acquérir une certaine
notoriété au milieu des années 2010. Une nouvelle comme « Une
histoire porno » (Huangse gushi《黄色故事》)
est apparemment une histoire de mœurs relatant les faits et
gestes d’une jeune collégienne qui se fait de l’argent en
monnayant ses relations avec des « protecteurs », comme les
courtisanes autrefois. Cependant, derrière ce fil narratif s’en
profile un autre, très borgésien : l’histoire de Shéhérazade
sauvant sa peau en racontant des histoires… ce qui est pour elle
« la voie de la liberté » (《自由之路》),
autre nouvelle de Tang Fei.
Sa nouvelle
« Un amour total » (《完整的爱》)
est contée par un narrateur en qui on ne peut avoir confiance :
la narration est bâtie à partir de citations indirectes, avec
parfois des points d’interrogation. Tang Fei dit que toute
histoire est fondée sur l’impossibilité pour l’auteur de
comprendre le monde. Donc, comme Borges, tout ce qu’elle peut
faire est de l’imaginer …
Bibliographie
Principales
œuvres citées et leurs traductions
Borges :
- Le Livre de
sable, trad. Françoise Rosset, Gallimard, 1978, Folio (nouvelle
édition révisée par Jean-Pierre Bernès), 2018.
- L’Aleph,
traduit par Roger Caillois et René L.F. Durand, Gallimard/
L’imaginaire, 1967.
- L’Autre, le
même, in : Borges : œuvres complètes, Jean-Pierre Bernès
éd., Gallimard/ La Pléiade (t. 2), 1999.
- Manuel de
zoologie fantastique, trad. Gonzalo Estrada et Yves Péneau,
Julliard 1970, Christian Bourgois, 1980. - Le Livre des êtres
imaginaires, trad. Gonzalo Estrada, Yves Péneau et Françoise
Rosset, Gallimard/ L’imaginaire, 1987/2007.
Ma Yuan :
- Vieille
chanson himalayenne 《希玛拉雅古歌》,
trad. Chantal Chen-Andro, in Annie Curien (ed.), Anthologie
de nouvelles chinoises contemporaines, Gallimard, 1994, pp.
211-230.
- Fabrication Xugou《虚构》,
tr. J.Q. Sun, in Henry Zhao, ed., The Lost Boat: Avant-garde
Fiction from China, Wellsweep, 1993, pp. 101-144.
- More Ways
Than One to Make a Kite
《叠纸鹞的三种方法》,
tr. Zhu Hong / A Wandering Spirit《游神》,
tr.
Caroline Mason, in : China’s Avant-Garde Fiction, Jing
Wang ed., Duke University Press, 1998, pp. 246-263/264-283.
Ge Fei :
-
À la mémoire du docteur Wu
《追忆乌攸先生》,
trad. Isabelle Bijon, in Annie Curien (ed.), Anthologie de
nouvelles chinoises contemporaines, Gallimard, 1994, pp.
323-332.
-
La barque égarée
《迷舟》et
Nuée d’oiseaux bruns
《褐色鸟群》,
in : Nuée d’oiseaux bruns, trad. Chantal Chen-Andro, éd.
Philippe Picquier, 1996.
-
Impressions à la saison des pluies《雨季的感觉》,
trad. Xiaomin Giaferri-Huang et Marie-Claude Cantournet-Jacquet,
L’Aube, 2003.
-
Poèmes à l’idiot《傻瓜的诗篇》,
trad. Xiaomin Giaferri-Huang, L’Aube, 2007.
Can Xue :
-
The Embroidered Shoes, tr. Ronald R. Janssen and Jian Zhang,
Henry Holt and Co, 1997.
Tang Fei :
- La voie de
la liberté
《自由之路》,
trad. Coraline Jortay, Jentayu n° 10 (été 2019).
Bloom, Harold : The Anxiety of Influence: A Theory of Poetry,
Oxford University Press, 1973/1997.
Dutrait, Noël
: Petit précis à l’usage de l’amateur de littérature chinoise
contemporaine, éd. Philippe Picquier, 2002/2006.
Robbe-Grillet,
Alain : Dans le labyrinthe, Éd. de Minuit, 1959.
Yan Lianke, À
la découverte du roman , trad. Sylvie Gentil, éd. Philippe
Picquier, 2017.
[Révision du
chapitre « La Chine et Borges : de l’autre côté du miroir » de
l’ouvrage « Borges et la Chine », Hémisphères, 2025, pp.
203-227]
[1]D’abord,comme l’a
souligné Juan Pablo Canala, à travers l’ « Histoire
générale de la philosophie » de Jakob Deussen (Allgemeine
Geschichte der Philosophie unter besonderer
Berücksichtigung der Religionen,
parue en 1894-1917) – histoire de la philosophie qui, a
relevé Borges, ne commence pas comme les autres par la
philosophie grecque, mais par la philosophie indienne.
[2]Antología de
la literatura fantásticaécrite
avec Silvina Ocampo et Adolfo Bioy Casares, rééditée en
1965 avec des textes supplémentaires et une présentation
par ordre alphabétique ; Cuentos breves y
extraordinarios écrits avec Adolfo Bioy Casares,
réédités en 1967 et 1973, la 3e édition
comportant deux nouveaux textes traduits, toujours, …
d’une traduction d’Arthur Waley.
[3]Wang
Yangle (1925-1998), diplômé en 1947 du département de
littérature étrangère de l’université Fudan. Éditeur de
littérature latino-américaine à partir de 1956, il avait
appris seul l’espagnol, le portugais et le catalan…
[4]Le
terme ayant été lancé en 1925 par un critique d’art
allemand, Franz Roh, puis repris en 1948, dans le
domaine littéraire cette fois, par l’écrivain
vénézuélien Arturo Uslar Pietri.
[5]Ou
plutôt « À la découverte de la fiction », le roman n’en
étant qu’une partie du xiaoshuo du titre chinois.
[6]
L’analyse de Yan Lianke part de la distinction de quatre
schémas narratifs fondée sur la notion de causalité, le
« magico-réalisme » latino-américain étant fondé sur la
« semi-causalité » en rupture avec la causalité absolue
qui se veut totalement rationnelle (c’est celle du roman
du 19e siècle), la causalité zéro étant celle
de Kafka.
[7]Nouvelle publiée
en mars 1985 dans la revue Littérature du Tibet (Xizang
wenxue 《西藏文学》).
[10]D’après la
traduction de Liou Ka-hway (Tchouang-tseu, œuvre
complète, Gallimard-UNESCO /Connaissance de l’Orient,
1969, p. 63). Dans ce chapitre 5, Confucius s’entretient
avec le duc Ai de Lu d’un personnage hideux et d’autres
amputés qui, malgré tout, sont appréciés pour leur
« vertu invisible » (dé bù xíng德不形).
[11]La rosa
profunda,
Borges, 1975. Ma traduction, comme toutes celles
illustrant cet article.
[12]Il est un autre
écrivain qui a été promu « Borges chinois » (“中国的博尔赫斯”),
à la fin des années 2000, c’est Zhu Yue
(朱岳),
mais c’était une initiative de son éditeur : en décembre
2006, au grand dam de l’auteur lui-même, a été publié
son premier recueil de nouvelles, « Le voyageur à vision
trouble » (《蒙着眼睛的旅行者》),
avec un bandeau en travers de la couverture portant la
mention 中国的博尔赫斯
avec un point
d’exclamation, tandis que le titre même du recueil était
relégué en haut à droite de la page, en tout petits
caractères. Zhu Yue est un auteur de contes fantastiques
pleins d’imagination, mais dans le style très chinois du
zhiguai (志怪),
mâtiné d’absurde. On peut voir dans cette promotion à
fins commerciales un dérivé de la notion de « signifiant
vide » du politologue argentin Ernesto Laclau.
Le voyageur à vision trouble, la couverture de
2006
[14]Par exemple ceux
de Shi Tiesheng (史铁生)
disant que Borges est à la fiction du 20e
siècle ce que Einstein est à la physique moderne.
[15]
Contrairement aux nouvelles de Ma Yuan, celles de Ge Fei
ont été largement traduites en français, essentiellement
par Chantal Chen-Andro pour Philippe Picquier et par
Xiaomin-Giafferi Huang pour L’Aube.
[16]C’est l’un des
poèmesdu
recueil La rosa profunda, Emecé Editores, 1975.
[17]Las ruinas
circulares,
dans : El jardín de senderos que se bifurcan
(1941). Un magicien a pour objectif de « rêver un
homme », en en faisant un être réel ; il y réussit, mais
en réalisant qu’il est lui-même le produit du rêve de
quelqu’un d’autre.
[18]Historia
universal de la infamia,
recueil initialement publié en 1935 et révisé en 1954.
[19]
Traduit « L’auteur et autres textes », trad. Roger
Caillois, Gallimard, 1971, édition bilingue.
[21]Il
l’explique dans sonessai
« Jorge Luis Borges » dans lequel il précise les quatre
éléments borgésiens qui l’ont profondément influencé :
la création d’un univers littéraire gouverné par la
raison ; l’économie d’expression ; l’importance accordée
au mot écrit ; les spéculations sur le temps cyclique et
l’infini. Le roman Se una notte d’inverno un
viaggiatore est un reflet de la narration
borgésienne éclatée en plans multiples, en mettant en
outre le Lecteur en position dominante.
[22]Comme
souligné dans l’article d’Astrid Møller-Olsen qui part
de la notion de « résonance » de Gaston Bachelard [dans
« L’air et les songes. Essai sur l’imagination du
mouvement », 1943] : “Sounding the Dream: Crosscultural
Reverberations between Can Xue and Jorge Luis Borges”,
Canadian Review of Comparative Literature / Revue
Canadienne de Littérature Comparée, vol. 47/4, décembre
2020, pp. 463-479.
[24]Texte
non traduit en français mais que l’on trouve en
traduction anglaise sous le titre « A Dreamland Never
Described » dans le recueil The Embroidered Shoes,
pp. 99-110.
[25]Mais
d’autres sources borgésiennes ont été citées dans les
analyses de la nouvelle par des critiques chinois, du
« Livre de sable » aux textes de non-fiction comme
« Miroir et masque », dans le même recueil.
[30]Publié aux
Éditions des Écrivains (作家出版社),
en 2004.
[31]
The Anxiety of Influence: A Theory of Poetry, Oxford
University Press, 1973/1997.
[32]Poème
qui figure dans le recueil « El otro, el mismo », Émecé
1969, traduit en français « L’autre, le même »,
Gallimard 1999.
[33]Manuale di
zoologia fantastica, 1957. Réédité (et
traduit) dix ans plus tard sous le titre Libro de los
seres imaginarios (Livre des êtres imaginaires).
L’original de 1957 était illustré de dessins de Rodolfo
Nieto rappelant celles du fabuleux « Livre
des monts et des mers » (Shanhaijing《山海经》).