Cui Xin
崔欣
Présentation
par
Brigitte Duzan, 4 septembre 2026
Née en
1981 à Shanghai, Cui Xin (崔欣)
est titulaire d’une maîtrise de philologie de l’université
Fudan de Shanghai. Son roman « Poisson d’argent » (yín《蟫》)
a été
présélectionné pour le prix Blancpain-Imaginist 2026.
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Cui Xin |
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De
la philologie à la presse littéraire
Elle a
obtenu son diplôme de philologie en 2006. Elle a ensuite
travaillé dans une maison d’édition, Century Publishing (上海世纪出版集团)
sur Fuzhou Road (福州路)
à Shanghai. Puis, en 2007, elle est entrée à la rédaction de
la revue « Littérature de Shanghai » (《上海文学》杂志)
dont elle est aujourd’hui rédactrice en chef. À l’époque,
les rédacteurs étaient encore des vétérans des années 1940
et 1950 qui ont pris peu à peu leur retraite. Quand elle est
arrivée, le plus jeune avait 52 ans, c’était
Jin Yucheng (金宇澄)
avec lequel elle a fait ses débuts. C’était donc une période
de transition. La rédaction a été renouvelée en grande
partie en 2012. Mais elle a préservé l’esprit de la maison,
dont le premier rédacteur en chef a été
Ba Jin (巴金)
en 1953.
C’est la
revue qui a redécouvert
A Cheng (阿城)
et
publié son « Roi des échecs » (《棋王》)
en juillet 1984. La revue a toujours soutenu les jeunes
écrivains. En tant qu’éditrice, Cui Xin a contribué à faire
connaître de nouveaux talents, dont l’écrivaine
Mo Yin (默音).
Depuis 2016, sous son impulsion, « Littérature de Shanghai »
publie un numéro spécial annuel « des nouveaux talents » (“新人场特辑”).
En
septembre 2023, elle a été lauréate du prix du meilleur
éditeur lors de la 20e édition du Prix littéraire
des Cent Fleurs (百花文学奖).
En même
temps, en 2019, Cui Xin a succédé à
Jin Yucheng pour encadrer « off campus »
les ateliers d’écriture créative de Fudan, avec un œil, bien
sûr, sur les meilleurs étudiants pour alimenter le numéro
spécial de « Littérature de Shanghai ».
Nouvelles et roman
Cui Xin
est elle-même écrivaine, membre de l’Association des
écrivains de Chine.
Elle a
publié des nouvelles dans des revues et été primée, mais
sans être encore très connue. Son premier roman va
certainement la faire connaître.
Ce premier
roman est paru en décembre 2025 aux Éditions des lettres et
des arts de Shanghai (上海文艺出版社).
C’est celui, au titre énigmatique, qui figure dans la
présélection du prix Blancpain-Imaginist 2026 :
« Poisson d’argent » (yín《蟫》).
Un premier roman qui est loin d’être un roman de débutante :
il témoigne de la maturité acquise par Cui Xin à titre
d’éditrice.
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Poisson d’argent, déc. 2025 |
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Ce yín
désigne des petits insectes qui rongent les livres
(aussi bien que les vêtements). On trouve le terme dans les
anciens dictionnaires comme le
Shuowen jiezi
(《說文解字》)
ou le
Er ya
(《尔雅》)
dans la catégorie des insectes, défini comme « poisson
blanc » (白魚),
ce qu’on appelle couramment « poisson
d’argent »
.
Ces insectes sont craints des bibliothécaires et archivistes
car ils peuvent causer des dommages irréparables dans les
livres et documents anciens. Ils étaient particulièrement
redoutés autrefois dans les bibliothèques des monastères :
on les considérait comme symbole du temps qui passe en
détruisant tout.
C’est de
cette idée qu’est né le roman de Cui Xin. Mais en faisant de
ces bestioles papivores l’ultime mémoire des pages
ingurgitées :
也许哪一天,纸书会彻底消亡,到那时,蟫也就灭族了,蟫族累计几千年的记忆,终还是会灭失的。它不能细想这渺茫的未来,一想就觉得浑身关节都痛。
Peut-être
qu’un jour les livres-papier vont disparaître, ce qui
entraînera la disparition de tous ces insectes. La mémoire
accumulée par la race au cours de milliers d’années sera
ainsi perdue. J’ai du mal à m’imaginer cet avenir lointain ;
à cette seule pensée, je sens une douleur gagner toutes mes
articulations.
Le roman
est construit autour d’une double ligne narrative, entre
dynastie des Song (période d’essor en Chine des livres
imprimés) et temps présent, dans un style précis, reposant
sur des recherches historiques, mais remarquable par son
humour – humour qui commence dès le titre, homophone de
yín (淫),
la luxure, la convoitise, nom de la tribu abandonné pour
être trop vulgaire, mais rejoignant le sens de yín (《蟫》)
recouvrant cette immense lubricité de dévoreurs de papier.
Cet humour fait de subtils jeux de mots de philologue fait
feu de tout bois dès les premières pages :
独须蟫是蟫族公认的美食家,认为棉纸、竹纸、茧纸、白鹿纸…各种纸味大不一样。自乾隆年间,上海成为南、北洋贸易的交汇点,云阶公也结交了不少海客,其中一位来访时,带来一厚本洋装画册,独须蟫立刻阻止近旁几条贪婪的幼蟫,喂,绝对不能碰啊,这整本洋书,用的都是道林纸,那是毒品。表面上,它肥美丰腴,如果吃下去,立刻撑死。道林纸原料里有矾土,所以书特别重。印书的洋油墨,也是石头炼的油,都是碰不得的。只有中国纸才养胃,入口即化,包括中国墨,油烟所聚,安全适口,你们看,人也经常舔食蘸墨的笔尖,所以尽可放心吃用,最多就是墨胶轻一点、重一点,吃口不同罢了。再比如书里那种红字,你们也吃,我是从来不碰的,因为含了朱砂,人用来炼丹,好上口,难脱手,你吃了就上瘾,有毒。
Duxu Yin
[le poisson d’argent solitaire] est reconnu comme étant un
gourmet dans le clan des Yin, soutenant que les différentes
sortes de papier – de coton, de bambou, de cocon, de cerf
blanc
– ont des goûts différents. Depuis l’ère Qianlong
,
Shanghai est devenue un carrefour au croisement des routes
maritimes du nord et du sud, et Yun Jiegong avait beaucoup
d’amis parmi les marchands. Lors d’une de ses visites, l’un
de ces marchands lui apporta un jour un épais livre illustré
de style occidental. Comme quelques jeunes Yin affamés qui
étaient là se précipitaient, il les arrêta en leur disant :
« Ah, n’y touchez pas ! Ce livre est fait d’un bois qui est
un vrai poison. Il a l’air délicieux, mais si vous en
mangez, vous en mourrez, car il contient de l’alumine (fántǔ
矾土)
.
L’encre occidentale utilisée pour l’imprimer est tout aussi
dangereuse, car elle est faite d’huile raffinée d’origine
minérale
.
Seul le papier chinois se digère facilement, il fond dans la
bouche, y compris l’encre chinoise, qui est à base de suie,
donc parfaitement sûre et digestible. On le voit bien : qui
n’a pas porté son pinceau imbibé d’encre à la bouche ? Vous
pouvez en consommer sans crainte. Les bâtons d’encre ont
juste un goût un peu différent selon qu’ils sont un peu plus
lourds ou un peu plus légers. C’est comme ces caractères
rouges, dans le livre, vous pouvez en manger, mais moi je
n’y toucherai jamais car cela contient du cinabre (zhūshā
朱砂),
qu’on utilisait autrefois pour faire des élixirs
d’immortalité (liàndān
炼丹) :
c’est bon, mais si vous en prenez, vous devenez addict,
c’est une drogue. (《蟫》p.
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Tout cela
nécessite bien sûr une petite connaissance de la pharmacopée
chinoise, à commencer par la thèse de
Frédéric Obringer
publiée sous le titre « L'aconit et l'orpiment. Drogues et
poisons en Chine ancienne et médiévale » (Fayard, 1997)
.
Mais ce début du roman donne aussitôt envie de lire la
suite, qui se lit comme une histoire romancée du papier et
de l’édition en Chine, sous l’angle très original de ces
bestioles papivores en quête d’anciennes éditions de luxe
car promettant le meilleur papier. C’est aussi une narration
contée par un étudiant en philologie de Fudan travaillant
sur un recueil de documents anciens. avec un effet de miroir
brouillant réalité et fiction.