Écrivaine
née dans les années 1990, Dong Lai (东来)
est de la génération internet : elle a été lauréate en 2019
du premier prix du concours Douban Reading où elle a
commencé à publier ses nouvelles avant d’être remarquée par
un éditeur. En 2026, son premier roman, « Graine de phénix »
(《凤凰籽》),
figurait dans la
présélection du prix Blancpain-Imaginist.
Dong
Lai
Une
écrivaine post’90
Dong Lai a
commencé à écrire au lycée, sans avoir beaucoup lu. Son père
avait un diplôme de littérature, mais ses livres étaient
surtout de la littérature russe et des classiques chinois.
Ensuite est venue la mode
Mo Yan (莫言)
[1],
ses livres étaient dans toutes les librairies ; Dibg Lai a
commencé par « La dure loi du karma » (《生死疲劳》),
puis a lu « Beaux seins, belles fesses » (《丰乳肥臀》),
paru en 1996 mais mis à l’index par les censeurs avant
d’être réédité en 2003 ; elle était encore au collège quand
elle l’a lu, et le livre l’a beaucoup choquée.
Ces
années-là, elle a aussi lu les romans des écrivains plus
âgés comme
Su Tong (苏童),
Yu Hua (余华),
Liu Zhenyun (刘震云) ;
elle en a surtout retenu les qualités stylistiques, et la
manière dont ces auteurs parvenaient à dresser un tableau du
monde où ils vivaient. Elle considère que les auteurs
post’90 comme elle sont les héritiers de cette génération,
mais leurs problèmes sont différents : les auteurs anciens
avaient à rendre compte de la mémoire traumatisante de leur
passé ; aujourd’hui le monde littéraire est façonné par
internet, pour les jeunes auteurs la société est donc plus
complexe, et en même temps le facteur internet apporte une
certaine homogénéisation, mais le défi d’en rendre compte en
termes historiques est le même que pour la génération
précédente.
Il reste
que le processus de publication, qui implique un regard
extérieur et critique, est assez effrayant ; elle a de
nombreux brouillons inachevés…
2019 : Premier recueil de nouvelles
Dong Lai a
publié ses premières nouvelles sur Douban Reading (Douban
dushu豆瓣阅读),
à commencer par « Au plus profond de la rivière » (《大河深处》)
[2].
Cette nouvelle a attiré l’attention d’un éditeur (les
Éditions des lettres et des arts du Sichuan
四川文艺出版社)
qui a publié son premier recueil, sous le même titre, en mai
2019. Le recueil a eu le premier prix du concours Douban
dushu.
Au
plus profond de la rivière, mai 2019
Ce sont
six nouvelles, avec la première : « Au plus profond de la
rivière » (《大河深处》),
« Une soirée anonyme » (没有名字的傍晚),
« Au revoir, papillon » (再见了,蝴蝶),
« Hugo » (雨果),
« L’abricot et le lotus » (杏与莲)
et « Des tas de cendres de brocart » (锦灰堆).
2021 : Deuxième recueil de nouvelles
Son
deuxième recueil est paru en avril 2021, aux éditions
Littérature du peuple (人民文学出版社) :
« L’année des miracles » (《奇迹之年》).
L’année des miracles, avril 2021
C’est un
recueil de quatre nouvelles courtes : « Voyage en lieu et
place de printemps » (代春日行),
« L’année des miracles » (ou du miracle《奇迹之年》),
« Ambre » (琥珀)
et « Vortex » (洄流),
plus un zhongpian (novella) de 60 000 caractères :
« Vers le sud » (南奔).
Ce sont
cinq récits comme écrits par cinq personnes différentes
tentant d’explorer différentes thématiques et différents
styles, en partant de l’idée liminaire du titre qui donne le
ton et une toile de fond commune à l’ensemble : ce monde où
nous vivons a-t-il jamais connu de miracle ? À notre époque
de désenchantement provoqué par les changements extrêmement
rapides que Dong Lai a elle-même subis dans son enfance,
pendant les années 1990, elle va à la recherche du miracle
disparu.
La
première nouvelle rappelle la pensée de Laozi, « Ambre »
explore la frontière entre la vie et la mort avec des
moments de suspense, et « Vortex » recrée la formation d’une
tragédie comme un cyclone ; quant à la novella conclusive,
elle relie histoire, mémoire et réalité à travers trois
périodes entre présent et passé, en testant la frontière
ténue entre réel et irréel : par le biais d’une longue
conversation entre deux personnages dans un hôtel désert
évoquant la vogue du réalisme magique des années 1980 et
1990, le récit part d’une histoire légendaire pour, là
aussi, ébranler notre perception des limites de la réalité.
On peut
déceler un point commun à tous ces récits : la perte de la
mémoire collective dans une période de changement très
rapide – période qui est celle de son enfance, les années
1990. C’est la toile de fond de ses récits, comme elle
l’explique elle-même dans sa présentation du recueil :
Présentation
du recueil « L’année des miracles » par l’auteure
2025 : Premier roman
Ce premier
roman, « Graine de phénix » (《凤凰籽》),
paru en juin 2025, a pour thème un phénomène d’actualité :
celui des étudiants ruraux qui réussissent à intégrer de
grandes universités, mais qui, une fois diplômés, n’arrivent
pas à trouver un emploi. Ils ont été
baptisés sur douban
« Jeunes surdoués des petits bourgs » (小镇做题家)
ou encore « Phénix mâles » (凤凰男),
d’où le titre du roman.
Graine de phénix
Le roman
est plus précisément inspiré d’un reality show de la TV
chinoise :
X-Change.
Dans le cadre de l’émission, des jeunes ruraux et de jeunes
citadins, soigneusement sélectionnés, échangeaient leurs
vies pendant quelques semaines, avec le plus souvent des
conséquences importantes sur leur existence – c’était en
fait le but de l’opération. Mais, en dépit de sa popularité,
lancée en 2006, l’émission a été supprimée en 2018 après 18
saisons parce qu’elle était accusée de perpétuer les
stéréotypes concernant le fossé villes-campagnes ; de leur
côté, les réalisatrices de l’émission ont prétendu qu’il
était de plus en plus difficile de trouver des villages
chinois vraiment pauvres en raison du programme
d’élimination de la pauvreté dans les campagnes, les
familles les plus pauvres recevant des aides du
gouvernement.
Dans le
roman, un échange de ce genre perturbe la vie de deux
garçons qui représentent deux familles typiques, l’une qui a
migré en ville, l’autre qui est toujours à la campagne, ou
plutôt dans une petite ville. Le narrateur, né dans une
famille de paysans, dont la mère est en outre attardée
mentale, voit donc l’échange comme la possibilité d’échapper
à sa condition misérable. Mais, quand il rencontre la
famille où il doit vivre quelques semaines, il réalise
l’insondable fossé qui sépare leurs deux mondes. Il réussit
malgré tout à grimper dans l’échelle sociale et à devenir un
col blanc, mais son passé continue de le hanter ; il est
constamment obligé de se réinventer et d’aller de l’avant :
« Je n’ai nul point de départ où revenir, je ne peux
qu’avancer le long du chemin » (“我没有原点可以回去,只能沿着道路向前。”).
Il n’est pas seul. Dong Lai dissèque la peine latente dans
ce processus de migration intérieure, et met en question les
définitions du succès dans une société obsédée par le
progrès, la compétition et la méritocratie. Outre sa
thématique, sa qualité d’écriture a valu au roman de figurer
dans la
présélection du prix Blancpain-Imaginist 2026.
2026 : Encore deux recueils de nouvelles
1. En
mars 2026, Dong Lai publie un troisième recueil : « Sa
détermination et elle » (她和她的决心).
Sa
détermination et elle, mars 2026
C’est un
recueil de six nouvelles, chacune ayant un titre de deux
caractères : « Le cours du fleuve » (《川流》),
« La perle » (《明珠》),
« Le Bélier
[3] »
(《白羊》),
« Détermination » (《决心》),
« Abandons » (《放弃》),
« Disciple » (《高徒》),
plus une postface : « Peurs » (《恐惧》).
En
présentant « L’année des miracles », Dong Lai a évoqué son
refus, pendant longtemps, de dévoiler son identité : elle a
réalisé que ses nouvelles avaient peu de personnages
féminins, et qu’elle préférait donner à penser qu’elle était
un écrivain, en se cachant derrière une identité
floue. Elle a alors pris conscience de son « formatage »,
que son attitude était un désir de conformité, aux normes et
à ce qu’elle sentait que l’on attendait d’elle. Elle dit
que, quand elle a décroché le prix douban, personne
n’était conscient qu’elle était écrivaine.
Ce
troisième recueil semble donc marquer une rupture, et en ce
sens une maturation, la trentaine passée, fondée sur une
introspection : « Une personnalité d’écrivain jusqu’ici
offusquée a finalement mûri ; les femmes de ces récits n’ont
plus besoin de se prouver, elles ont juste besoin de
déployer leurs propres destinées. » ( “一个被遮蔽的写作人格终于成长起来,而小说中的女性也不再需要自证,只需要展现自身的命运即可”).
Ainsi, dit Dong Lai dans sa postface, « j’ai pu finalement
affronter mes peurs en face et en reconnaître les véritables
sources…. » (“我终于能够直面内心的恐惧,并认识到恐惧的现实来源。”).
Dans la
nouvelle « La perle » (《明珠》),
elle s’explique ainsi :
Nous
ressentions toutes une sorte de fierté… fierté qui venait du
sentiment profond qu’en un certain sens nous étions le
résultat d’un processus de sélection, comportant grâce et
compassion, comme si nous était conférée une mission, mais
recevoir l’amour de nos parents en tant que filles et non en
tant que garçons était déjà infiniment précieux. On
attendait de nous que nous fassions autant que les garçons,
et même plus, pour que nos parents aient la preuve que leur
choix était le bon. Les petits garçons qui couraient et
criaient comme des fous dans les couloirs pendant les
récréations, apparemment libres de tout souci, ne pourraient
jamais comprendre l’anxiété lovée au cœur des filles, une
anxiété qui se manifestait parfois, à l’occasion, en
surprenant. Pourquoi donc suis-je née en ce monde ? Même la
chance est alors comme une épine. Il me fallait toujours
prouver que je n’étais pas inférieure à un garçon, que dans
toutes les compétitions que je m’imposais en secret, j’étais
la meilleure. J’étais d’une excessive fierté, il fallait que
j’excelle en tout, que je sois la première dans toutes les
matières, mais que je les batte aussi en sport et même dans
les jeux. Cependant, il y avait toujours des moments où je
n’y arrivais pas, alors je sentais l’épine me piquer, ce qui
déclenchait une colère et une honte incontrôlables tandis
que revenait hanter mon esprit la question du « pour quelle
raison ? », et j’attendais, j’espérais que quelqu’un vienne
me dire : » Mais oui, tu es meilleure que les garçons, tes
parents ont bien fait de te garder. »
Elle
considère que le désir profond, la nécessité intérieure de
tout le monde est le calme et la stabilité, citant Su Dongpo
(苏东坡)
qui disait : « C’est là où j’ai l’esprit en paix que je suis
chez moi. » (“此心安处是吾乡”).
2. Ce
recueil de nouvelles courtes a été suivi d’un recueil de
trois novellas publié en août 2026 : « Juste comme un
vent violent revenant à l’eau » (《就像烈风归于水》).
Dong Lai semble vouloir répondre à la question : une fois
que les femmes se sont libérées de leurs « peurs », comment
peuvent-elles vivre dans la société patriarcale qu’est la
société chinoise ?
Juste comme un vent violent revenant à l’eau, août
2026
La
première novella, « Scandale » (《丑闻》),
est construite comme un récit complexe autour du décès
soudain d’un écrivain célèbre et du scandale qui s’ensuit,
qui implique une actrice inconnue et l’épouse anéantie par
cette histoire. La deuxième novella, celle du titre du
recueil, est le portrait d’une artiste aspirant à une
retraite solitaire, mais créant sans le vouloir une mode
culturelle. La troisième – « Rencontre avec un dieu dans une
auberge solitaire » (《孤馆遇神》)
– est un récit qui prend pour thème central l’histoire d’une
assiette de porcelaine comme lien entre trois personnages de
différentes périodes et de différents pays.
Dong Lai
dépasse ses écrits antérieurs pour atteindre là une certaine
maîtrise de la narration historique. Et comme toujours,
c’est dans le genre de la nouvelle, courte ou moyenne,
qu’elle développe peu à peu un style propre et des
thématiques originales.
[2]D’autres
nouvelles sont sur
sa page Douban dushu,
cotées entre 8 et 9:
« Vagues sans vent » (无风之浪),
« Fuite loin de l’île caniculaire » (逃离热岛),
histoire de la fuite de deux amies, racontée par la
survivante (2018), « Relation durable » (永久关系),
une liaison comme un esclavage mutuel (2017), « Un
homme seul et une veuve » (孤男寡女),
novella écrite pendant des périodes d’insomnie
(2017), « En attrapant le vent » (《捕风》),
recueil de quatre nouvelles (2016).