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Dong Lai 东来

Présentation

par Brigitte Duzan, 28 août 2026

 

Écrivaine née dans les années 1990, Dong Lai (东来) est de la génération internet : elle a été lauréate en 2019 du premier prix du concours Douban Reading où elle a commencé à publier ses nouvelles avant d’être remarquée par un éditeur. En 2026, son premier roman, « Graine de phénix » (《凤凰籽》), figurait dans la présélection du prix Blancpain-Imaginist.

 

 

Dong Lai

 

 

Une écrivaine post’90

 

Dong Lai a commencé à écrire au lycée, sans avoir beaucoup lu. Son père avait un diplôme de littérature, mais ses livres étaient surtout de la littérature russe et des classiques chinois. Ensuite est venue la mode Mo Yan (莫言) [1], ses livres étaient dans toutes les librairies ; Dibg Lai a commencé par « La dure loi du karma » (《生死疲劳》), puis a lu « Beaux seins, belles fesses » (《丰乳肥臀》), paru en 1996 mais mis à l’index par les censeurs avant d’être réédité en 2003 ; elle était encore au collège quand elle l’a lu, et le livre l’a beaucoup choquée.

 

Ces années-là, elle a aussi lu les romans des écrivains plus âgés comme Su Tong (苏童), Yu Hua (余华), Liu Zhenyun (刘震云) ; elle en a surtout retenu les qualités stylistiques, et la manière dont ces auteurs parvenaient à dresser un tableau du monde où ils vivaient. Elle considère que les auteurs post’90 comme elle sont les héritiers de cette génération, mais leurs problèmes sont différents : les auteurs anciens avaient à rendre compte de la mémoire traumatisante de leur passé ; aujourd’hui le monde littéraire est façonné par internet, pour les jeunes auteurs la société est donc plus complexe, et en même temps le facteur internet apporte une certaine homogénéisation, mais le défi d’en rendre compte en termes historiques est le même que pour la génération précédente.

 

Il reste que le processus de publication, qui implique un regard extérieur et critique, est assez effrayant ; elle a de nombreux brouillons inachevés…

 

2019 : Premier recueil de nouvelles

 

Dong Lai a publié ses premières nouvelles sur Douban Reading (Douban dushu豆瓣阅读), à commencer par « Au plus profond de la rivière » (《大河深处》) [2]. Cette nouvelle a attiré l’attention d’un éditeur (les Éditions des lettres et des arts du Sichuan 四川文艺出版社) qui a publié son premier recueil, sous le même titre, en mai 2019. Le recueil a eu le premier prix du concours Douban dushu.

 

 

Au plus profond de la rivière, mai 2019

 

 

Ce sont six nouvelles, avec la première : « Au plus profond de la rivière » (《大河深处》), « Une soirée anonyme » (没有名字的傍晚), « Au revoir, papillon » (再见了,蝴蝶), « Hugo » (雨果), « L’abricot et le lotus » (杏与莲) et « Des tas de cendres de brocart » (锦灰堆).

 

2021 : Deuxième recueil de nouvelles

 

Son deuxième recueil est paru en avril 2021, aux éditions Littérature du peuple (人民文学出版社) : « L’année des miracles » (《奇迹之年》).

 

 

L’année des miracles, avril 2021

 

 

C’est un recueil de quatre nouvelles courtes : « Voyage en lieu et place de printemps » (代春日行), « L’année des miracles » (ou du miracle《奇迹之年》), « Ambre » (琥珀) et « Vortex » (洄流), plus un zhongpian (novella) de 60 000 caractères : « Vers le sud » (南奔).

 

Ce sont cinq récits comme écrits par cinq personnes différentes tentant d’explorer différentes thématiques et différents styles, en partant de l’idée liminaire du titre qui donne le ton et une toile de fond commune à l’ensemble : ce monde où nous vivons a-t-il jamais connu de miracle ? À notre époque de désenchantement provoqué par les changements extrêmement rapides que Dong Lai a elle-même subis dans son enfance, pendant les années 1990, elle va à la recherche du miracle disparu.

 

La première nouvelle rappelle la pensée de Laozi, « Ambre » explore la frontière entre la vie et la mort avec des moments de suspense, et « Vortex » recrée la formation d’une tragédie comme un cyclone ; quant à la novella conclusive, elle relie histoire, mémoire et réalité à travers trois périodes entre présent et passé, en testant la frontière ténue entre réel et irréel : par le biais d’une longue conversation entre deux personnages dans un hôtel désert évoquant la vogue du réalisme magique des années 1980 et 1990, le récit part d’une histoire légendaire pour, là aussi, ébranler notre perception des limites de la réalité.

 

On peut déceler un point commun à tous ces récits : la perte de la mémoire collective dans une période de changement très rapide – période qui est celle de son enfance, les années 1990. C’est la toile de fond de ses récits, comme elle l’explique elle-même dans sa présentation du recueil :

 

 

Présentation du recueil « L’année des miracles » par l’auteure

 

2025 : Premier roman

 

Ce premier roman, « Graine de phénix » (《凤凰籽》), paru en juin 2025, a pour thème un phénomène d’actualité : celui des étudiants ruraux qui réussissent à intégrer de grandes universités, mais qui, une fois diplômés, n’arrivent pas à trouver un emploi. Ils ont été baptisés sur douban « Jeunes surdoués des petits bourgs » (小镇做题家) ou encore « Phénix mâles » (凤凰男), d’où le titre du roman.

 

 

Graine de phénix

 

 

Le roman est plus précisément inspiré d’un reality show de la TV chinoise : X-Change. Dans le cadre de l’émission, des jeunes ruraux et de jeunes citadins, soigneusement sélectionnés, échangeaient leurs vies pendant quelques semaines, avec le plus souvent des conséquences importantes sur leur existence – c’était en fait le but de l’opération. Mais, en dépit de sa popularité, lancée en 2006, l’émission a été supprimée en 2018 après 18 saisons parce qu’elle était accusée de perpétuer les stéréotypes concernant le fossé villes-campagnes ; de leur côté, les réalisatrices de l’émission ont prétendu qu’il était de plus en plus difficile de trouver des villages chinois vraiment pauvres en raison du programme d’élimination de la pauvreté dans les campagnes, les familles les plus pauvres recevant des aides du gouvernement.

 

Dans le roman, un échange de ce genre perturbe la vie de deux garçons qui représentent deux familles typiques, l’une qui a migré en ville, l’autre qui est toujours à la campagne, ou plutôt dans une petite ville. Le narrateur, né dans une famille de paysans, dont la mère est en outre attardée mentale, voit donc l’échange comme la possibilité d’échapper à sa condition misérable. Mais, quand il rencontre la famille où il doit vivre quelques semaines, il réalise l’insondable fossé qui sépare leurs deux mondes. Il réussit malgré tout à grimper dans l’échelle sociale et à devenir un col blanc, mais son passé continue de le hanter ; il est constamment obligé de se réinventer et d’aller de l’avant : « Je n’ai nul point de départ où revenir, je ne peux qu’avancer le long du chemin » (“我没有原点可以回去,只能沿着道路向前。”).

 

Il n’est pas seul. Dong Lai dissèque la peine latente dans ce processus de migration intérieure, et met en question les définitions du succès dans une société obsédée par le progrès, la compétition et la méritocratie. Outre sa thématique, sa qualité d’écriture a valu au roman de figurer dans la présélection du prix Blancpain-Imaginist 2026.

 

2026 : Encore deux recueils de nouvelles

 

1. En mars 2026, Dong Lai publie un troisième recueil : « Sa détermination et elle » (她和她的决心).

 

 

Sa détermination et elle, mars 2026

 

 

C’est un recueil de six nouvelles, chacune ayant un titre de deux caractères : « Le cours du fleuve » (《川流》), « La perle » (《明珠》), « Le Bélier [3] » (《白羊》), « Détermination » (《决心》), « Abandons » (《放弃》), « Disciple » (《高徒》), plus une postface : « Peurs » (《恐惧》).

 

En présentant « L’année des miracles », Dong Lai a évoqué son refus, pendant longtemps, de dévoiler son identité : elle a réalisé que ses nouvelles avaient peu de personnages féminins, et qu’elle préférait donner à penser qu’elle était un écrivain, en se cachant derrière une identité floue. Elle a alors pris conscience de son « formatage », que son attitude était un désir de conformité, aux normes et à ce qu’elle sentait que l’on attendait d’elle. Elle dit que, quand elle a décroché le prix douban, personne n’était conscient qu’elle était écrivaine.

 

Ce troisième recueil semble donc marquer une rupture, et en ce sens une maturation, la trentaine passée, fondée sur une introspection : « Une personnalité d’écrivain jusqu’ici offusquée a finalement mûri ; les femmes de ces récits n’ont plus besoin de se prouver, elles ont juste besoin de déployer leurs propres destinées. » ( “一个被遮蔽的写作人格终于成长起来,而小说中的女性也不再需要自证,只需要展现自身的命运即可”). Ainsi, dit Dong Lai dans sa postface, « j’ai pu finalement affronter mes peurs en face et en reconnaître les véritables sources….  » (“我终于能够直面内心的恐惧,并认识到恐惧的现实来源。”).

 

Dans la nouvelle « La perle » (《明珠》), elle s’explique ainsi :

我们不约而同地感到骄傲,,骄傲是因为我们真正明白,自己或多或少经历过筛选,带着幸运和慈恩降生,如负有使命来到世上,以女孩而非男孩的身份接受家人的爱,这一点已弥足珍贵,我们受的期待和男孩一样多,不,应该是更多,要做得更好,以证明父母选得没错。小男孩们在课间大喊大叫,疯跑在楼道间,勾起脚来玩斗鸡,看上去无忧无虑,他们永远也不会明白,我们这样的女孩已经怀抱着一重不安的心事,这重心事并不时常显现,偶尔蹦出来,吓人一跳:凭什么是我生在世上? 幸运也是一根针芒。我一直试图证明自己并不输给任何一个男孩。我暗自较劲,试图在每个方面都超过他们。我自尊心过剩,什么都要拔尖,要争第一,学习要超过他们,体育要赛过他们,乃至游戏也要做得比他们好。但总有做不到的时候,那时候我又被那根针芒刺痛,继而是无法遏制的愤怒和惭愧,凭什么的疑问又在脑中叩得嗡嗡作响。我总是存有某种期待,期待谁对我说一句你比男孩厉害,爸妈留下你来是对的

Nous ressentions toutes une sorte de fierté… fierté qui venait du sentiment profond qu’en un certain sens nous étions le résultat d’un processus de sélection, comportant grâce et compassion, comme si nous était conférée une mission, mais recevoir l’amour de nos parents en tant que filles et non en tant que garçons était déjà infiniment précieux. On attendait de nous que nous fassions autant que les garçons, et même plus, pour que nos parents aient la preuve que leur choix était le bon. Les petits garçons qui couraient et criaient comme des fous dans les couloirs pendant les récréations, apparemment libres de tout souci, ne pourraient jamais comprendre l’anxiété lovée au cœur des filles, une anxiété qui se manifestait parfois, à l’occasion, en surprenant. Pourquoi donc suis-je née en ce monde ? Même la chance est alors comme une épine. Il me fallait toujours prouver que je n’étais pas inférieure à un garçon, que dans toutes les compétitions que je m’imposais en secret, j’étais la meilleure. J’étais d’une excessive fierté, il fallait que j’excelle en tout, que je sois la première dans toutes les matières, mais que je les batte aussi en sport et même dans les jeux. Cependant, il y avait toujours des moments où je n’y arrivais pas, alors je sentais l’épine me piquer, ce qui déclenchait une colère et une honte incontrôlables tandis que revenait hanter mon esprit la question du « pour quelle raison ? », et j’attendais, j’espérais que quelqu’un vienne me dire : » Mais oui, tu es meilleure que les garçons, tes parents ont bien fait de te garder. »

 

Elle considère que le désir profond, la nécessité intérieure de tout le monde est le calme et la stabilité, citant Su Dongpo (苏东坡) qui disait : « C’est là où j’ai l’esprit en paix que je suis chez moi. » (“此心安处是吾乡”).

 

2. Ce recueil de nouvelles courtes a été suivi d’un recueil de trois novellas publié en août 2026 : « Juste comme un vent violent revenant à l’eau » (《就像烈风归于水》). Dong Lai semble vouloir répondre à la question : une fois que les femmes se sont libérées de leurs « peurs », comment peuvent-elles vivre dans la société patriarcale qu’est la société chinoise ?

 

 

Juste comme un vent violent revenant à l’eau, août 2026

 

 

La première novella, « Scandale » (《丑闻》), est construite comme un récit complexe autour du décès soudain d’un écrivain célèbre et du scandale qui s’ensuit, qui implique une actrice inconnue et l’épouse anéantie par cette histoire. La deuxième novella, celle du titre du recueil, est le portrait d’une artiste aspirant à une retraite solitaire, mais créant sans le vouloir une mode culturelle. La troisième – « Rencontre avec un dieu dans une auberge solitaire » (《孤馆遇神》) – est un récit qui prend pour thème central l’histoire d’une assiette de porcelaine comme lien entre trois personnages de différentes périodes et de différents pays.

 

Dong Lai dépasse ses écrits antérieurs pour atteindre là une certaine maîtrise de la narration historique. Et comme toujours, c’est dans le genre de la nouvelle, courte ou moyenne, qu’elle développe peu à peu un style propre et des thématiques originales.


 

 


[1] Après la consécration du prix Nobel, en 2012.

[2] D’autres nouvelles sont sur sa page Douban dushu, cotées entre 8 et 9 : « Vagues sans vent » (无风之浪), « Fuite loin de l’île caniculaire » (逃离热岛), histoire de la fuite de deux amies, racontée par la survivante (2018), « Relation durable » (永久关系), une liaison comme un esclavage mutuel (2017), « Un homme seul et une veuve » (孤男寡女), novella écrite pendant des périodes d’insomnie (2017), « En attrapant le vent » (《捕风》), recueil de quatre nouvelles (2016).

[3] Le signe astral.

 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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