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Feng Yuanjun 冯沅君

Présentation

Par Brigitte Duzan, 28 décembre 2018

 

Feng Yuanjun est l’une des grandes écrivaines de la Chine moderne : ses premiers écrits de fiction ont marqué la scène littéraire chinoise des années 1920, mais elle a ensuite poursuivi sa carrière en faisant des recherches sur la littérature classique et le théâtre ancien chinois.

 

Entre études et écriture

 

Née en 1900 dans une famille de lettrés de Tanghe dans le Henan (河南唐河), elle est la sœur du grand philosophe Feng Youlan (冯友兰) et du géologue Feng Jinglan (冯景兰). Ils ont tous trois été encouragés à poursuivre des études par leur mère, une femme de caractère qui était veuve et directrice d’école.

 

Théâtre

 

Feng Yuanjun jeune

  

Après avoir étudié sous la férule de sa mère, Feng Yuanjun est envoyé à Pékin avec ses frères ; elle était pourtant promise en mariage, mais sa mère n’a pas informé la famille du jeune homme car elle savait qu’ils se seraient opposés à ce que leur future bru aille faire des études dans la capitale. En 1917, Yuanjun entre à l’Ecole normale supérieure de filles de Pékin (北京女子高等师范学校), véritable vivier de talents féminins dans l’orbite du mouvement du 4 mai.

 

Une manifestation d’étudiantes au moment du 4 mai

 

Pendant ses années à l’Ecole, elle participe aux manifestations du 4 mai et commence à écrire. Elle met en scène une pièce de théâtre parlé (huaju 话剧) dont elle a elle-même écrit le texte, adapté d’une ancienne ballade populaire datant des Han de l’Est (3e siècle) : « Le Paon vole vers le sud-est » (《孔雀东南飞》) [1]. C’est l’histoire d’un jeune marié, Jiao Zhongqing (焦仲卿), obligé par sa mère à répudier sa jeune épouse Liu Lanzhi (刘兰芝) parce que sa mère ne la supporte pas ; comme son frère veut la remarier, Liu Lanzhi préfère se suicider, et Jiao Zhongqing la suit dans la mort.

 

Le thème des drames provoqués par les mariages arrangés est courant dans la littérature féminine de l’époque, mais, comme le montre cette ballade, il ne date pas d’hier. Elle a été maintes fois adaptée à l’opéra, mais Feng Yuanjun a traité le sujet de manière originale, en pièce de théâtre parlé, en interprétant elle-même le rôle de la marâtre. C’est son premier succès.  

 

Nouvelles

 

Elle sort diplômée de l’Ecole en 1922 et entre alors comme chercheuse en littérature classique dans la section Etudes chinoises de l’Institut de recherche de l’Université de Pékin. Cependant, elle se tourne vers l’écriture plutôt que la recherche et commence dès 1923 à publier ses premières nouvelles dans la revue trimestrielle et le bulletin hebdomadaire de la Société de création (《创造季刊》/《创造周报》) : les plus connues, « Voyage » (《旅行》), « Séparation » (《隔绝》) et « Après la séparation » (《隔绝以后》), la rendent célèbre ; c’est ce qu’on a appelé les « nouvelles à problèmes » (wenti xiaoshuo 问题小说) car elles traitent essentiellement de problèmes familiaux, et en particulier du problème des mariages arrangés. C’est le cas en particulier de la seconde.

 

1. « Séparation » (Géjué《隔绝》) connaît un grand succès dès sa parution non tant pour les thèmes explorés - refus du mariage arrangé et exaltation de l’amour libre - que pour la manière de les explorer : sur fond de tradition toujours aussi forte, créant une crise de conscience dramatique, car l’opposition à la tradition émerge là du sein même de la tradition (在传统中反传统).

 

Elle y dépeint le désespoir d’une jeune femme soumise à une insupportable pression familiale pour qu’elle se marie avec l’homme choisi par sa famille, alors qu’elle en aime un autre. Revenue voir sa mère qu’elle a quittée depuis plusieurs années, elle se retrouve enfermée dans sa chambre, sa mère préférant la voir sombrer dans le désespoir plutôt que d’avoir à rompre ses engagements et être ainsi déshonorée. La fille exprime dans une lettre à l’homme qu’elle aime le dilemme qui la laisse partagée entre son amour pour lui et celui pour sa mère : tout amour est sacré, dit-elle, que ce soit l’amour d’un homme pour une femme, ou celui d’une mère pour son enfant.

 

Incapable de résoudre son dilemme, elle accuse la société d’être trop rétrograde. Sa sœur et sa cousine offrent de l’aider à échapper au mariage arrangé, voire à s’enfuir de la maison. Mais il est clair que ce n’est pas une solution, car le couple ne pourrait pas alors vivre au grand jour. Comme toujours, la seule solution est la mort : les deux amoureux finissent par se suicider. Si la fin est habituelle, le récit est représentatif d’une nouvelle conscience de la nécessité de se libérer de la tradition pour pouvoir, en modernisant les esprits et les mœurs, moderniser la société.

 

Dans la nouvelle, l’homme est aussi victime que la femme, il lutte avec elle, mais c’est la femme qui est enfermée et stigmatisée. Elle en est encore au premier stade de l’émancipation de la femme dans la société patriarcale chinoise : l’émancipation du carcan familial et de l’autorité parentale – autorité représentée par la mère en l’absence du père [2].

 

2. « Voyage » (Lüxing《旅行) raconte l’histoire d’un couple de jeunes étudiants de Pékin qui vont passer dix jours dans une petite ville du sud, où ils se retrouvent ensemble, à l’hôtel, pour la première fois. Le récit est conté avec des flashbacks remontant à leurs années d’études, et le narrateur exprime leur détermination à ne pas se soumettre à un système marital entraînant des relations artificielles entre les époux.

 

Mariage, recherche et enseignement

 

En 1925, elle obtient son diplôme de littérature de l’Université de Pékin et commence à enseigner à l’université Jinling de Nankin (金陵大学). Mais elle revient à Pékin l’année suivante pour enseigner à l’université franco-chinoise (中法大学).

 

A l’Université de Pékin, Feng Yuanjun a fait la connaissance de Lu Xun qui l’aide à publier ses nouvelles. En 1926 et 1927, elle publie les deux recueils Juanshi (《卷葹) et Chunhen (《春痕》), le premier comprenant ses trois premiers récits. Autant de nouvelles qui continuent à traiter des mêmes thèmes.

 

 

Feng Yuanjun et Lu Kanru

 

 

Puis elle va enseigner à Shanghai, et elle est rejointe là par un diplômé du département d’Etudes chinoises de l’Université de Pékin, Lu Kanru (陆侃如), avec lequel elle se marie en 1929. Elle a raconté leur histoire dans la nouvelle "moyenne" « Cicatrices de printemps » (Chunhen《春痕》) qui a donné son titre à son second recueil. Cette même année 1929, elle publie un troisième recueil de nouvelles :  Jiehui  (《劫灰》). Mais elle abandonne ensuite l’écriture de fiction pour se consacrer à la recherche.

 

Cicatrices de printemps

 

Histoire de la poésie chinoise

 

Feng Yuanjun et son mari à l’université du Shandong

 

A Shanghai, elle collabore avec Lu Kanru à une « Histoire de la poésie chinoise » (《中国诗史》) publiée en 1932. Lui a écrit les parties concernant la période pré-Tang, tandis qu’elle traitait la période ultérieure. 

 

En 1932, elle part à Paris avec lui poursuivre ses études et, en 1935, obtient un doctorat en littérature chinoise classique, avec une thèse consacrée à « La technique et l’histoire du ts’eu ». A Paris, elle participe aussi à un mouvement pacifiste antifasciste mené par Henri Barbusse en éditant une lettre d’information ronéotypée pour la section chinoise du mouvement dont les membres comprennent le poète Dai Wangshu (戴望舒) et le dramaturge et critique littéraire Li Jianwu (李健吾).

 

Après quoi, elle rentre en Chine et, de 1935 jusqu’au début de la guerre en 1937, enseigne à l’Ecole normale de jeunes filles du Hebei, à Tianjin. Pendant ces deux années, elle passe son temps libre, avec son mari, à rechercher et compiler des éditions rares de « pièces de théâtre du Sud » (南戏), finalement éditées dans un recueil intitulé « Recueil de pièces retrouvées du théâtre du Sud »

 

Recueil de textes publié après sa mort

 

Biographie en hommage à Feng Yuanjun

 

(Nanxi shiyi 《南戏 拾遗》). Ces recherches éveillent son intérêt pour le théâtre traditionnel qu’elle va étudier pendant les années qui lui restent à vivre.

 

En attendant, trouvant étouffante l’atmosphère dans le Nord sous occupation japonaise, elle part à Kunming avec son mari, en passant par Shanghai, Hong Kong et le Vietnam. Pendant le reste de la guerre, ils vivent et enseignent tous deux dans le Guangdong, le Guizhou, le Yunnan et le Sichuan en suivant les universités transférées vers le sud et l’intérieur du pays pour échapper aux bombardements japonais. En 1942, elle prend un poste à l’université du Dongbei installée dans le nord du Sichuan, et là fonde avec Lu Kanru une Association de résistance littéraire qui a son siège chez eux, où ils organisent des rencontres et des conférences.

 

Cela ne l’empêche pas de continuer ses recherches sur

le théâtre classique. Les essais qu’elle écrit pendant cette période sont édités dans un recueil publié en 1945 : « Recueil de textes sur le théâtre ancien » (《古剧说汇》) [3]. A la fin de la guerre, en 1945, elle revient à Shenyang avec l’université, puis, en 1946, est mutée à l’université du Shandong à Qingdao, puis Jinan en 1958. Dans les années 1960, elle remplit diverses fonctions officielles dans le Shandong, dont la vice-présidence de la Fédération des femmes de la province et, en 1963, est nommée vice-doyenne de l’université du Shandong. Ses ouvrages sur le théâtre et la littérature sont utilisés comme manuels scolaires, certains sont même traduits en plusieurs langues.

 

Pendant la Révolution culturelle, elle est déclarée réactionnaire et « cible vivante de la ligne noire de l’enseignement bourgeois ». Elle meurt d’un cancer en juin 1974.

 

 

Feng Yuanjun et son époux,

lettrés à l’ancienne

 

Feng Yuanjun et son frère aîné Feng Youlan

 

Après sa mort, deux de ses anciens élèves à l’université du Shandong publient un recueil de traductions de ses textes (《冯沅君创作译文集》) ainsi qu’une biographie (《冯沅君传》). Elle est immortalisée dans une statue qui la représente avec son époux, comme les couples de lettrés de la Chine ancienne.

 

Elle est la tante de l’écrivaine Zong Pu (宗璞) fille de Feng Youlan.

 


 

Traductions en anglais

 

- The Journey, in : Chinese Women Writers : a Collection of Short Stories by Chinese Women Writers of the 1920’s and 1930’s, ed. and tr. by J. Anderson and T. Mumford, San Francisco, China Books and Periodicals, 1985, pp. 168-178

- Separation, tr. Janet Ng, in : Writing Women in Modern ChinaAn Anthology of Women's Literature from the Early Twentieth Century, eds. Amy D. Dooling, Kristina M. Torgeson, Columbia University Press, 1998, pp. 105-113.

 


 

Eléments bibliographiques

 

Feng Yuanjun by Kirk A. Denton, in Biographical Dictionary of Chinese Women, the Twentieth Century 1912-2000, ed. by Lily Xiao Hong Lee, M.E. Sharpe, East gate Book, 2003, p. 166-169

 

 

 


[1] L’une des deux ballades populaires (ou yuefu 乐府) les plus célèbres de l’histoire de la littérature chinoise, l’autre étant la ballade de Mulan (《木兰诗》). 

[2] L’amour mère-fille célébré dans la nouvelle a un côté autobiographique, sans l’être totalement : sa mère a joué un rôle important dans la formation de la personnalité de Feng Yuanjun, mais c’est elle qui a envoyé sa fille étudier à Pékin, sans prévenir la famille du jeune homme auquel Yuanjun avait été promise en mariage. C’est donc sa mère qui l’a affranchie du mariage arrangé par son père avant de mourir.

[3] Elle s’intéresse en particulier à l’ancienne dénomination de yōu () dans un sens proche de celui de bouffon, en lien avec les débuts du théâtre, donnant ensuite le terme de yōulíng (优伶) pour désigner un acteur.

 

 

 

     

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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