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Guo Xuebo 郭雪波
Présentation
par Brigitte Duzan, 1er mars 2015

           

Guo Xuebo est un écrivain mongol dont de nombreuses nouvelles ont été traduites en français, qui a été l’un des invités du Salon du livre, à Paris, en 2004, et a participé aux deuxièmes rencontres littéraires franco-chinoises en 2011. Il reste pourtant très peu connu.

     

Il est revenu sur le devant de la scène pour s’élever contre les idées développées par Jiang Rong (姜戎) dans son roman « Le Totem du loup » (《狼图腾》), qu’il considère comme une falsification de la culture mongole. Il est donc intéressant de le (re)lire alors que se déchaînent les passions attisées par la sortie de l’adaptation cinématographique du roman par Jean-Jacques Annaud.

     

Ecrivain et chercheur mongol

 

Guo Xuebo

    

Guo Xuebo (郭雪波) est né en juin 1948 dans la bannière de Hure, ou Kulunqi (库伦旗), au sud-est de la Mongolie intérieure.

    

En 1968, il participe à la création de la troupe de chant et de danse de Zhemeng (哲盟歌舞团) dont il devient l’un des membres. Il commence alors des recherches sur la culture et la littérature mongoles et, à partir de 1975, publie des nouvelles qui en sont inspirées.

      

Il reprend des études à la fin de la Révolution culturelle et, en 1980, achève un cursus d’écriture scénaristiques à l’Institut central d’art dramatique de Pékin (中央戏剧学院编剧专业). Il entre ensuite comme chercheur à l’Institut des Sciences sociales de Mongolie intérieure.

            

Membre de l’Association des écrivains chinois depuis 1988, émargeant à la rédaction de plusieurs maisons d’édition, il est l’une des figures de proue de la littérature mongole contemporaine.

     

Romans et nouvelles puisant aux sources de la culture mongole

     

Thèmes animaliers traditionnels

         

Guo Xuebo a publié une dizaine de romans ancrés dans la culture mongole, comme « La déesse de la rivière Xilin » (《锡林河女神》) ou « La maison en feu » (《火宅》), mais dont les deux plus célèbres sont certainement « Le renard argenté » (《银狐》) et « L’enfant loup du désert » (大漠狼孩》).

 

Le renard argenté

     

L’enfant loup

 

Le premier est une légende qui a pour thème la destruction de la nature par les hommes, ici une forêt dont l’incendie oblige les renards à fuir dans le désert et à en faire leur habitat.

                

« L’enfant loup » est un conte qui oppose le loup à l’homme : c’est l’histoire d’une louve dont la portée de louveteaux a été tuée par un chasseur ; l’un des petits loups est cependant sauvé en cachette par l’un des fils du chasseur, tandis que son petit frère est enlevé et élevé par la louve ; dix ans plus tard, c’est un être sauvage, à moitié loup à moitié homme…

         

Ces thèmes animaliers qui opposent l’homme à l’animal, et l’homme à la nature sur fond de désert, sont l’inspiration fondamentale des nombreuses nouvelles de Guo Xuebo.

 

                    

Publié en 1993, le recueil « Le loup des sables » (《沙狼》) en réunit sept des plus célèbres, avec une introduction de Wang Meng (王蒙) [1] ; outre la nouvelle titre, ce sont : « Les rites des sables »《沙祭》,« Les funérailles des sables »《沙葬》,« La renarde des sables » (狐》),  « Les grandes eaux »《大水》, « L’aigle bleu »苍鹰et « Le bouvier des sables » 沙地牛仔.

     

Dans son introduction, Wang Meng souligne l’importance de ces nouvelles :

« 需要郭雪波和他的小说。越是现代化,越是需要郭雪波,需要他把我们带进另一个世界里去,更纯朴,更粗犷,更困惑,更浪漫,更有想象力,也更温柔。 »

Nous avons besoin de Guo Xuebo et de ses nouvelles. Plus nous nous modernisons, plus nous avons besoin de lui, pour qu’il nous fasse pénétrer dans un monde différent, plus simple, plus sauvage, plus difficile, plus romantique, plus doux aussi et d’un imaginaire bien plus riche.

 

Le loup des sables

     

Cet imaginaire est celui de l’ancienne tradition littéraire mongole ; les thèmes essentiels concernent les relations entre l’homme et l’animal, et, au-delà, entre l’homme et son environnement naturel, dans le désert, comme l’explique l’ethnomusicologue Alain Desjacques :

     

« [Guo Xuebo] perpétue, à sa manière et avec succès, l'authentique tradition littéraire mongole, connue sous le nom de domog et üligher [2], où les thèmes animaliers ont une place prépondérante. À partir de l'observation aiguë de la nature changeante du fameux désert de Gobi, […] Guo Xuebo met ses personnages dans des conditions de vie extrêmes, qui interrogent sur la vraie nature de l'homme et sa bestialité. Sur fond mythologique de l'origine animale des ancêtres, l'opposition humanité/animalité se trouve au cœur d'une réflexion qui offre de multiples facettes poétiques, transportant le lecteur à la fois au plus profond de lui-même vers les racines de la condition humaine, et dans les espaces infinis de ces paysages magnifiquement désertiques où l'imagination […] retrouve son caractère épique et merveilleux. »

     

Thèmes chamaniques et sujets historiques

     

Le chariot du bélier d’or du grand chamane

 

Cette tradition repose sur d’anciennes croyances et pratiques chamaniques où l’identification à un animal était fondamentale. C’est une véritable culture, qui a survécu dans les mentalités, tout spécialement dans la région de Horqin (科尔沁草原) que Guo Xuebo connaît bien pour y avoir vécu et travaillé à partir de 1968. C’est ce qui a été le principal sujet de ses recherches ces trente dernières années et lui a finalement inspiré son dernier recueil de nouvelles, six récits publiés en 2011 sous le titre de l’un d’eux : « Le chariot du bélier d'or du grand chamane » (大萨满之金羊车).

     

Ces récits mettent en scène diverses pratiques chamaniques comme la danse d’Andai (pour guérir certaines maladies), ou certains arts traditionnels commeceux du combat au sabre ou du chant de gorge diphonique.

 

    

Le thème principal du recueil, cependant, est plutôt dans les menaces que fait peser le monde moderne sur cette culture ancestrale, et dans ses derniers sursauts pour y résister. Ainsi, dans la nouvelle qui a donné son titre au recueil, un vieux chamane pratique un ancien rituel pour défendre une montagne sacrée que le commissaire du district rêve de transformer en carrière de pierre. Il rassemble tous les membres du clan autour d’un autel dressé sur un « aobao », un monticule de pierres sacrées, pour y sacrifier un mouton et prier les divinités tutélaires.

 

Guo Xuebo dans la prairie de Horqin

La nouvelle s’achève avec la mort du neveu du commissaire du district…

    

Gada Meilin

 

Plus récemment, Guo Xuebo a évolué vers des sujets historiques. En 2012, il a pris pour sujet de romanun héros de la résistance mongole au début des années 1930 : Gada Meilin (《青旗·嘎达梅林》) [3]; c’est un personnage iconique qui a fomenté un soulèvement contre les extorsions des seigneurs de guerre Zhang Zuolin et Zhang Xueliang et la multiplication des ventes de terres cultivables à des colons chinois, tout en luttant contre la désertification. Il était originaire d’une bannière proche de celle de Guo Xuebo.

     

C’est une autre manière de défendre la culture mongole. Comme l’est sa virulente contestation des idées développées par Jiang Rong (姜戎) dans son best-seller « Le totem du loup » (《狼图腾》).

     

Contestation des thèses du « Totem du loup »

     

Comme beaucoup d’autres, Jiang Rong garde une profonde nostalgie des années qu’il a passées en Mongolie intérieure comme ‘jeune instruit’ pendant la Révolution culturelle. Elle se reflète dans ce roman qui traduit la profonde impression que lui ont laissée ces années de jeunesse au contact de la nature sauvage, et en particulier des loups. Le problème est qu’il en a fait une thèse du loup comme animal totémique mongol, symbole

 

Le Totem du loup : Guo Xuebo contre Jiang Rong

de liberté, de compétition et de force de la culture nomade contre celle des cultivateurs, thèse que rien, semble-t-il, ne corrobore, et contre laquelle s’est violemment élevé Guo Xuebo sur weibo :

     

狼从来不是蒙古人图腾......蒙古人最早信萨满后佛教。狼是蒙古人生存天敌,狼并无团队精神两窝狼死磕,狼贪婪自私冷酷残忍,宣扬狼精神是反人类法西斯思想。我们保留诉诸法律捍卫祖先和民族文化的权利。

« Le loup n’a jamais été un totem pour les Mongols !… Les Mongols ont d’abord pratiqué le chamanisme, puis le bouddhisme. Le loup est pour eux un ennemi mortel. Les loups n’ont pas du tout l’esprit d’équipe, ils sont même capables de s’entretuer ; ce sont des animaux avides, égoïstes, cruels et sanguinaires ; défendre l’esprit du loup relève d’une idée fasciste, préjudiciable à l’espèce humaine. Nous gardons le droit de défendre la culture ancestrale de notre peuple. »

     

Il n’est pas le seul à s’être insurgé contre une vision réductrice de la culture mongole. Dès la publication du roman, un autre écrivain mongol a élevé la voix : Mala Qinfu (玛拉沁夫). C’est pourtant une personnalité respectée, mais les intérêts sont tels, derrière « Le Totem des loups », que ces voix ont été étouffées. Mais la polémique persiste.

      

L’histoire secrète des Mongols

 

Elle s’est déchaînée, en particulier, sur la place du loup dans la culture et l’histoire mongoles, et entre autres sur l’interprétation à donner aux premières lignes de l’ouvrage fondamental sur le sujet : « L’histoire secrète des Mongols » (《蒙古秘史》) ; c’est une histoire plus ou moins légendaire de Gengis Khan et de l’empire mongol, vraisemblablement achevée d’écrirepeu après la mort de Gengis Khan (en 1227), par un auteur anonyme et sans doute en script uyghur, mais le texte qui

nous en reste est une édition en chinois en douze chapitres, compilée sous les Ming et portant le titre « Histoire secrète de la dynastie des Yuan » (《元朝秘史》) [4].

     

Cette histoire commence par une généalogie de Gengis Khan et les premières lignes lui donnent pour ancêtres primordiaux un couple animal formé d’un loup (gris-) bleu et d’un daim blanc (苍狼/白鹿). Le texte fait par ailleurs allusion plus loin à un chien (donc proche d’un loup), pour justifier la naissance sans père avéré de deux descendants de ce couple originel.

     

Même si des interprétations ultérieures font du loup et du daim de départ deux personnages humains portant des noms d’animaux, selon des pratiques chamaniques usuelles, cela suffit pour soutenir des opinions divergentes sur l’importance du loup dans la culture mongole, tout au moins du point de vue des origines, mythiques sinon historiques.

     

Le film de Jean-Jacques Annaud n’a fait que déchaîner encore plus les passions.

      

Il reste à lire Guo Xuebo.

     

     

Traductions

     

En français :

La Renarde du désert, deux nouvelles (La Renarde du désert et Les Loups du désert) traduites du chinois par Chun Dong, Bleu de Chine 1999.

     

En anglais :

The Desert Wolf, recueil de quatre nouvelles (‘The Sand Fox’, ‘The Desert Wolf’, ‘Sand Burial’, ‘Sand Rites’), Panda Books, 1996.

     

     

    


[1] Voir le texte de l’introduction : http://www.yimiwang.com/Reader/Reader/Book.00002253.1.html

Nota : dans tous ces titres,peut aussi bien être traduit par ‘désert’沙漠.

[2] домогүлгэр - Il s’agit du fond de mythes et légendes populaires mongoles (Mongol ardyndomogulger).

[3] Célèbre héros mongol qui a aussi inspiré un film de Feng Xiaoning (冯小宁) sorti en 2002 : 《嘎达梅林》

Voir : http://www.chinesemovies.com.fr/cineastes_Feng_Xiaoning.htm

[4] L’une des traductions de référence est celle de Francis Woodman Cleaves, sur laquelle s’est basé Paul Kahn dans son édition en anglais de l’Histoire : The Secret History of the Mongols : The Origin of Chinghis Khan, Cheng & Tsui 1998. Extraits en ligne, donc le début :
https://books.google.fr/books?id=GKCtl8BLaEsC&pg=PR16&lpg=PR16&dq=ancestors+of+the+mongols

&source=bl&ots=HBp3c-zv5v&sig=KMRzlclJO0IJgtJ1xPiawB6vFT0&hl=fr&sa=X&ei=AIvvVObIDITLaJ

73gcgP&redir_esc=y#v=onepage&q=ancestors%20of%20the%20mongols&f=false

Une version plus récente est celle du professeur Urgunge Onon, éditée avec une longue introduction :

http://www.amazon.com/The-Secret-History-Mongols-Institute/dp/0700713352

     

    

           

    

 

 

 

 

     

 

 

 

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