Suo Er
索耳
Présentation
par
Brigitte Duzan, 3 septembre 2026
Né dans le
Guangdong en 1992, Suo Er (索耳)
est l’un des écrivains chinois d’une littérature de
l’imaginaire en plein essor. Son roman « Un monde de triste
solitude » (língdīng shì《伶仃世》)
a été
présélectionné pour le prix Blancpain-Imaginist 2026.
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Suo
Er (photo Dong Yidian) |
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Suo Er a
un master en littérature comparée et littérature mondiale de
l’université de Wuhan, ce qui lui a donné une culture
littéraire très ouverte sur le monde. Il a travaillé comme
rédacteur dans la presse et les médias, mais aussi comme
curateur dans le domaine artistique.
Il a
commencé par publier des nouvelles dans des revues comme
Huacheng (《花城》)
ou Zhongshan (《钟山》),
nouvelles qui ont été primées à de nombreuses reprises. Il
est réputé pour ses recherches stylistiques et ses
expérimentations formelles.
2020 : La nuit de l’abattage des arbres
En 2020,
il publie le roman « La nuit de l’abattage des arbres » (Fámù
zhī yè《伐木之夜》)
qui est le reflet sensible de l’originalité de son
imagination et de la complexité de son écriture.
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La
nuit de l’abattage des arbres |
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Mystère
narratif
La toile
de fond du roman est un verger de lychees, arbre tropical
originaire du Guangdong et du Yunnan – l’œuvre de Suo Er est
étroitement liée à sa région natale. Les lychees revêtent
ici une valeur symbolique et le fil narratif est exposé dès
le départ dans toute son énigmatique complexité.
我不能容忍别人侵犯自己,也不能容忍自己去侵犯别人,因此我远离人群,退出“当代生活”。
毕业后,我勉为其难回到老家,为一个从无来往的亲戚看管荔枝园,尽管我对果木种植一窍不通。管理员的尴尬生活,在遇到钢琴师陆陆后起了变化。
她才华四溢、神秘、孤傲,永远不可接近,她带来了一连串谜题,情妇、山洞、怪人……她让我意识到,这座荔枝园仿佛某个人窥视我的工具,只要置身于此,就会规训和改造这园子,同时不断被园子规训和改造。他无须时刻监视,这里每棵树都是他的监视器。
一切都从踏入荔枝园开始,今夜,我要做点什么,让这一切在荔枝园中结束。
Je ne
supporte pas la moindre atteinte à mon intégrité, et ne
tolèrerais pas plus de porter atteinte à celle d’autrui. Je
me tiens donc à l’écart de la foule, en retrait de la « vie
d’aujourd’hui ». Une fois diplômé, je suis pourtant, bien
malgré moi, retourné chez moi, pour m’occuper d’un verger de
lychees d’un parent que je ne connaissais ni d’Adam ni
d’Eve, et ce bien que ne connaissant strictement rien de la
culture des arbres fruitiers. Ma vie de gestionnaire des
lychees était donc malaisée lorsque la rencontre inopinée de
la pianiste Lulu a tout changé.
Douée,
fière et mystérieuse, difficile à approcher, elle a semé une
série d’énigmes – une maîtresse, une grotte, des gens
étranges. Elle m’a fait réaliser que ce verger de lychees
semblait être un outil pour m’espionner ; si j’étais là,
c’était pour le discipliner et le transformer, mais en même
temps il me disciplinait et me transformait moi-même. Nul
besoin de me surveiller en permanence, chaque arbre faisait
office de caméra de surveillance.
Tout a
commencé lorsque j’ai mis les pieds dans ce verger, alors
cette nuit, je vais faire en sorte que tout s’y termine
aussi.
La
destruction des lychees au cœur de la nuit est aussi
destruction d’un pan du passé et de la mémoire qui y était
enregistrée.
Le roman
reflète bien l’univers de l’auteur : celui du sud, avec ce
qu’il comporte de flou et de mystère, y compris dans la
mémoire, aussi floue que les brumes locales. On est dans le
domaine de l’étrange, mais un nouvel « étrange ». Les thèmes
de Suo Er tournent autour de l’histoire et de la culture du
sud, des communautés de la diaspora, de l’esprit des marges
et des confins, y compris les confins des genres
littéraires. Il est au cœur d’une génération qui recherche
les traces d’un passé évanescent, avec tout ce que cette
quête comporte de douleur cachée, d’anxiété latente.
Originalité stylistique et formelle
Le style
de cet extrait est cependant relativement classique. Suo Er
est célèbre pour ses récits sans paragraphes, ce qui a fini
par définir son style. Il faut un auteur tout aussi original
que lui,
Zhu Yue (朱岳),
pour donner une appréciation en profondeur de cette écriture
:
索耳的写作,是未来的钟表里核心、细密的晶体。你可能在路边散步时见到它的碎片,捡起来时,还有温度,并带有内在的回响。
L’écriture
de Suo Er, c’est le cœur de l’horlogerie du futur, un
cristal d’une grande finesse. On peut en apercevoir des
éclats au bord de la route, en se promenant, et si on les
ramasse, ils sont encore chauds et on les sent résonner en
soi.
Il faut
attendre trois ans pour que paraisse une nouvelle
publication de Suo Er, et c’est un recueil de nouvelles,
intitulé « Ni parents ni amis » (fēi qīn fēi gù
《非亲非故》)
qui, justement, est écrit dans son style « sans
paragraphes ».
2023 : Ni parents ni amis
Il s’agit
d’un recueil de huit nouvelles publié en juin 2023 :
nouvelles courtes et novellas (中短篇小说),
et un épilogue.
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Fēi qīn fēi gù
《非亲非故》juin
2023 |
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Le
style d’abord
Suo Er a
annoncé d’emblée qu’il a particulièrement travaillé le
style, avec des suites continues de virgules. C’est une
manifestation de sa résistance au « langage standard » (‘标准语’),
mais qui passe par le style, la construction des phrases, et
non ici par l’emprunt de formes dialectales. Cette
originalité formelle crée un espace spécifique qui permet au
lecteur de se déconnecter de son univers ambiant, pour
entrer dans un autre univers, celui du Guangdong de
l’auteur, la région du Lingnan (岭南),
avec ses personnages hauts en couleur tirés du non-dit de
l’histoire locale, et de l’imagination de Suo Er.
Et
l’épilogue (后记) :
En attendant que la glace fonde (等冰层消融).
Dans
l’épilogue, avant d’expliquer et d’analyser chacune des
nouvelles, Suo Er commence par en raconter la genèse : un
voyage à Xiamen, dans l’extrême sud-est ; le dernier jour,
dans un village, était représenté un opéra taïwanais sur une
estrade de fortune devant un temple, les chants et la
musique étant toutes les cinq minutes noyés dans le bruit
des avions décollant de l’aéroport tout proche. Les
habitants du village sont habitués, mais pour Suo Er,
c’était l’image du mélange de tradition et de modernité, de
sacré et de profane, qui est le propre du monde moderne, et
plus spécifiquement de l’intrusion du hasard et de l’étrange
dans le quotidien. Il développe ensuite l’idée de tradition
profondément ancrée dans le quotidien comme étant une
caractéristique propre au sud de la Chine et à ses
populations venues d’ailleurs, en vagues migratoires
successives. La tradition étant une protection, mais
devenant aussi bien un monstre à affronter.
En ce
sens, les récits de Suo Er sont ancrés au plus profond de la
culture et de l’histoire locales, magnifiés par son
imagination et son écriture. Ce qu’il dit aussi, à la fin de
cet épilogue, c’est qu’il a la chance de pouvoir publier ces
histoires, mais que c’est chaque fois une véritable bataille
avec l’éditeur qui cherche à lui imposer ses « normes de
publication » (“出版文字规范”) ;
il est régulièrement obligé d’expliquer ses propres
exigences de style, mais doit finalement accepter des
compromis, en enviant l’autorité des grands écrivains comme
António Lobio Antunes ou Thomas Bernhard, deux écrivains qui
sont pour lui des modèles.
On
retrouve Thomas Bernhard dans ses textes sans paragraphe,
ses phrases articulées à force de virgules, comme une pensée
qui se déploie en « flux de conscience ». Quant à António
Lobio Antunes, il a posé la nécessité « de rompre avec le
récit linéaire classique et l’ordre naturel des choses » et
fait de ses romans des exercices de « délire contrôlé »,
l'univers familier étant mêlé indistinctement au fantasme,
au rêve, à l'hallucination. Qui plus est, les phrases d’
Antunes sont aussi dénuées de points, l’histoire peut
changer de narrateur au milieu d’un chapitre… On est dans
le même univers narratif hors normes.
Exercice de style
La
première nouvelle du recueil, « Vagabondage en pensée » (shényóu
神游), est
un excellent exemple de ce style narratif typique d’une
écriture en « flux de conscience », mêlant mémoire, fiction
et autofiction dans une tentative du narrateur de mieux
comprendre son père.
Les
phrases semblent ne jamais finir, la pensée progressant par
association d’idées, comme un ruban de Möbius, le narrateur
rapportant les dires de personnages autour de lui, parents
et amis. On a l’impression d’un texte écrit d’un seul
souffle, et qu’on lit de la même manière. La lecture
terminée, il en reste l’impression de souvenirs confus qui
hantent la mémoire du narrateur et finissent par dresser un
tableau de sa vie sans qu’il soit possible d’en rien
séparer : tout se tient
.
2025 : autre exercice de style
Dans
l’anthologie des meilleures nouvelles et novellas de l’année
2025 publiée en avril 2026 par la revue Shouhuo
(收获文学榜2025中短篇小说),
une nouvelle de Suo Er figure parmi les dix nouvelles
sélectionnées (pp. 69-82).
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Anthologie Shouhuo 2025 |
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La
nouvelle est intitulée « L’imitatrice » (《声音模仿者》),
cette imitatrice étant une chanteuse célèbre pour imiter le
chant du rossignol… Le récit, fondé sur une illusion, est
replacé dans le contexte des années 1920 où le duo
« rossignol »-violoncelle aurait été enregistré par la BBC,
et aurait ensuite aidé une Londonienne à survivre sous les
bombes des raids allemands dans les années 1940… On est ici
aussi aux marges de l’histoire, dans la fiction-autofiction.
Le texte
donne d’autant plus l’impression d’un exercice de style
qu’il existe un recueil de textes brefs (de deux phrases à
deux pages) de Thomas Bernhardt publié en 1978 et portant le
même titre : Der Stimmenimitator/ en français
L’Imitateur
.
2026 : Un monde de triste solitude
« Un monde
de triste solitude » (língdīng shì《伶仃世》)
est un roman, publié en mars 2026, que Suo Er a commencé à
écrire en 2021 et achevé en 2025.
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Un
monde de triste solitude, mars 2026 |
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Pour
écrire ce roman réellement expérimental, où cette fois la
langue est primordiale, l’auteur a parcouru diverses
provinces du sud de la Chine (Guangdong, Yunnan, Guizhou,
Guangxi, Fujian, Hainan) et divers lieux à l’étranger, en
combinant ces recherches de terrain avec des documents
historiques. Dans ce roman, il a intégré le rythme et les
sonorités des dialectes min et yue du
Guangdong et du Fujian, des langues miao et
vietnamiennes, et alterné des passages en langue soutenue et
d’autres en langue courante, en tentant de retrouver des
prononciations anciennes pour rendre par ce biais les sons
de la vie urbaine du passé.
On n’est
donc pas étonné de voir ce roman figurer dans la
présélection du prix Blancpain-Imaginist 2026.
Il est proche de la littérature d’avant-garde de la fin des
années 1980.
Ge Fei (格非)
lui-même, juré du prix, a déclaré que c’était la plus
« spéciale » de toutes les œuvres reçues pour le prix, dont
l’imagination, la construction narrative autant que le
langage étaient totalement nouveaux.
Suo Er
déroule une histoire sur près d’un siècle, de l’île de
Penang en Malaisie dans la première moitié du 20e
siècle à l’estuaire de la rivière des Perles dans les années
1950, de Saigon dans les années 1970 à la Zone économique
spéciale de Shenzhen au tournant du 21e siècle.
Le roman dépasse le sud de la Chine ; les personnages et
leurs langues convergent à travers frontières et limites
territoriales ; on perd le sens de la réalité historique, au
croisement avec la fiction et l’imaginaire. Il y a plus
d’une quarantaine de personnages, marchands, lettrés,
vieillards, pirates, exilés, migrants venus d’autres
provinces, et quelques femmes aussi. C’est une histoire de
migrations, sur fond de solitude de personnages en marge,
toujours en quête d’un nouveau lieu où pouvoir s’installer,
où pouvoir se dire « chez soi ».
C’est le
sud de la Chine, mais en fait c’est l’histoire des
migrations constantes de populations qui ont forgé la Chine,
brassages de populations mais de langues aussi, on a
tendance à l’oublier.
《伶仃世》展现出了一部后现代小说杰作的全部企图心。凭借小说家碾压式的智力与博学,编织最为繁复的“南方”历史叙事,模糊历史与现实的区隔,带领读者穿越“瘴气”,去遍历光怪陆离的南中国世界。一部南方叙事的奇迹之作,每一个字词都在诉说着小说家罕见的语言才能,以及,那种在语言水流中的彻底自由。
但汉松 (“鲤·伏笔计划”初审评委)
« Un monde
de triste solitude » reflète l’ambition d’un chef-d’œuvre
postmoderne. Avec son intelligence et son incroyable
érudition, l’auteur nous brosse un tableau de l’histoire du
« Sud » d’une extrême complexité, en brouillant les limites
entre histoire et réalité, et en entraînant le lecteur dans
un maelstrom de « brumes toxiques » pour lui faire parcourir
l’univers fantasmagorique de la Chine méridionale. C’est un
véritable miracle narratif où chaque mot est l’expression du
talent linguistique rare de l’auteur, et de sa totale
liberté au sein de ce flot langagier.
(Dan
Hansong, chargé de cours à l’École des langues et cultures
étrangères de l’université de Nankin, juré de présélection
du prix de la revue littéraire « Newriting » de
Zhang Yueran).
Traductions en anglais
Deux
nouvelles à lire en ligne :
Coming Around,
traduction par Grace Najmulski de la nouvelle shényóu
神游,
suivie
d’une interview de la traductrice.
All the Whales Below the Surface
(所有鲸鱼都在海面以下),
traduction par
Irene
Chen, Chen Bo et Bradford Philen suivie d’une note de
l’auteur.
- Husband
and Wife (伉俪),
tr.
Zhi Hui Ho, in Ten Thousand Miles of Clouds and Moons,
New Chinese Writing, Honford Star, 2025, pp. 140-156.