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Wang Jibing et l’ère des livreurs-poètes

Par Zhang Guochuan et Brigitte Duzan, 5 juin 2026, actualisé 9 juin 2026

 

En février 2023, un recueil de poèmes fait sensation en Chine : « Ceux qui courent après le temps » (《赶时间的人》), sous-titré : « Poèmes d’un livreur » (一个外卖员的诗).

 

 

Ceux qui courent après le temps

 

 

Moi, Wang Jibing, livreur-poète

 

L’auteur s’appelle Wang Jibing (王计兵). À la publication de son recueil, il avait 54 ans. Né dans une famille paysanne de Xuzhou (徐州), dans le Jiangsu, il n’a pas terminé ses études secondaires. Il a exercé de nombreux métiers : ouvrier de chantier, extracteur de sable, chiffonnier, vendeur ambulant, chauffeur de camion-benne. Puis, faute de mieux, il est devenu livreur – livreur de repas à domicile.

 

Or, un jour de novembre 2019,  alors qu'il doit livrer un repas au sixième étage d'un immeuble, il découvre, après avoir monté les escaliers, que le client a indiqué une mauvaise adresse. Il le contacte, obtient une nouvelle adresse et s'y rend, pour constater qu'elle est elle aussi erronée. Ce n'est qu'après une troisième tentative, et avoir gravi dix-huit étages, qu'il finit par trouver le destinataire. C’est un jeune homme qui, loin de s'excuser, l'accable d'insultes et le traite d'idiot : comment un livreur peut-il être incapable de trouver une adresse ?

 

À cause de cet incident, les deux commandes suivantes sont livrées en retard, ce qui vaut une lourde pénalité à Wang Jibing. Marié et père de trois enfants, ayant passé sa vie à enchaîner les emplois précaires, Wang Jibing n'ose pourtant pas protester. Craignant une nouvelle sanction, il se contente de baisser la tête en présentant ses excuses. Sur le chemin du retour, incapable d'exprimer autrement son amertume, il écrit un poème intitulé « Ceux qui courent après le temps » (《赶时间的人》). Ce poème est relayé sur les réseaux sociaux et rencontre un écho considérable, touchant des dizaines de millions de lecteurs.

 

《赶时间的人》

从空气里赶出风

从风里赶出刀子

从骨头里赶出火

从火里赶出水

赶时间的人没有四季

只有一站和下一站

世界是一个地名

王庄村也是

每天我都能遇到

一个个飞奔的外卖员

用双脚锤击大地

 

Ceux qui courent après le temps

Ils font se lever le vent 

en font surgir les lames

font surgir le feu dans les os

surgir l'eau du feu.

Ceux qui courent après le temps n'ont pas de saisons,

seulement un arrêt puis le suivant.

Le monde est un lieu-dit,

Le village de Wangzhuang aussi [1].

Chaque jour d’aventure je croise

des livreurs au pas de course

de leurs pieds martelant la terre. [2]

 

Il publie alors un premier recueil qui porte le titre emblématique de ce poème, recueil suivi de deux autres : « J'aime ce monde comme un idiot » (《我笨拙地爱着这个世界》) en avril 2023, aux éditions Fenghuang du Jiangsu (江苏凤凰文艺出版社), et « Vol au ras du sol » (《低处飞行》) en février 2024, cette fois aux éditions des Écrivains (作家出版社).

 

J’aime ce monde comme un idiot

《我笨拙地爱着这个世界》

 

Vol au ras du sol 《低处飞行》

 

Il est vrai que, l’effet de surprise et d’engouement passé, le succès s’est atténué de recueil en recueil, comme le montrent les notes indicatives sur douban : le premier recueil est noté 8,2 avec 8 171 commentaires, le deuxième 7,7 avec 1 056 commentaires, et le troisième 7,3 avec seulement 164 commentaires. Le troisième est moins bien noté, mais surtout a été beaucoup moins lu. Il y a là un effet de saturation.

 

Malgré tout, il semble bien qu’un nouveau genre soit né : la « poésie des livreurs » (外卖诗), comme on a eu, il y a une dizaine d’années, la « poésie des travailleurs migrants » (打工诗), nouveaux sous-prolétaires de la Chine urbaine érigés en poètes. Poésie des livreurs reposant elle aussi sur un phénomène de société qui a par ailleurs trouvé son expression, ces derniers temps, en littérature et au cinéma.

 

Livreurs, travailleurs migrants, même combat

 

Xu Lizhi (许立志) est l'un des représentants les plus connus de cette « poésie des travailleurs migrants ». Entré en 2011 chez Foxconn, à Shenzhen, comme simple ouvrier sur une chaîne de montage, il mène une vie marquée par la précarité et les déplacements à la recherche de travail. Le 1er octobre 2014, quelques jours seulement après avoir signé un nouveau contrat de trois ans avec Foxconn, il trouve la mort après une chute d'un immeuble. La police conclut à un suicide.

 

Sa poésie s’inscrit dans un mouvement plus vaste qui a fait l’objet en 2015 d’un documentaire sur six ouvriers-poètes présenté en juin au festival de cinéma de Shanghai : « The Verse of Us » (《我的诗篇》). Son suicide marque à la fois la fin du rêve et le début d’une prise de conscience de vies sacrifiées sur l’autel de la croissance, comme des « soldats de terre cuite des lignes d’assemblage » (流水线上的兵马俑), comme le dit Xu Lizhi dans l’un de ses poèmes.

 

Les poèmes de ces travailleurs migrants ont été traduits en anglais par Eleanor Goodman, et le recueil publié sous le titre « Iron Moon », en référence à l’un des poèmes emblématiques de Xu Lizhi : « J’ai avalé une lune de fer » (我咽下一枚铁做的月亮). Des poèmes de Xu Lizhi ont également été traduits en français et le recueil, « La machine est ton seigneur et ton maître », est paru en 2022 aux éditions Agone.

 

 

La Machine est ton seigneur et ton maître

 

 

Son célèbre poème « Les soldats en terre cuite de la chaîne de montage » (流水线上的兵马俑) compare les travailleurs à la chaîne à l'armée de terre cuite du Premier Empereur de Chine. Ils y apparaissent comme des rouages anonymes de la machine industrielle, des êtres identiques, privés de libre arbitre, réduits à l'obéissance et à la répétition des mêmes gestes au nom de la croissance.

 

 

《流水线上的兵马俑》

沿线站着

夏丘

张子凤

肖朋

李孝定

唐秀猛

雷兰娇

许立志

朱正武

潘霞

苒雪梅

这些不分昼夜的打工者

穿戴好

静电衣

静电帽

静电鞋

静电手套

静电环

整装待发

静候军令

只一响铃功夫 悉数回到秦朝

 

Les soldats de terre cuite de la chaîne de montage

Le long de la chaîne se tiennent

Xia Qiu

Zhang Zifeng

Xiao Peng

Li Xiaoding

Tang Xiumeng

Lei Lanjiao

Xu Lizhi

Zhu Zhengwu

Pan Xia

Ran Xuemei

ces travailleurs qui peinent jour et nuit

Revêtus de

blouse antistatique

charlotte antistatique

chaussures antistatiques

gants antistatiques

bracelet antistatique

prêts au départ

dans l'attente des ordres

Il suffit qu'une sonnerie retentisse pour que tous retournent à l'époque des Qin [3].

 

Cependant, ce sont les livreurs qui sont aujourd’hui à l’avant-garde de la critique sociale, dans une Chine de plus en plus divisée entre riches et pauvres, avec tout un sous-prolétariat exploité, comme autrefois les paysans, pour nourrir la croissance à moindres frais. Et ce nouveau phénomène de sous-prolétariat urbain est soudain devenu de notoriété publique grâce à la littérature, mais surtout grâce au cinéma, et ce involontairement, à la faveur non d’un suicide, mais de l’indignation provoquée par un film…

 

Livreurs en littérature et au cinéma

 

Récit autobiographique

 

C’est en mars 2023, un mois après le premier recueil de poèmes de Wang Jibing, qu’est paru un récit autobiographique racontant les péripéties et aléas de la vie d’un livreur ordinaire dans la capitale : « Ma vie de livreur à Pékin » (我在北京送快递》), de Hu Anyan (胡安焉) [4].

 

 

Ma vie de livreur à Pékin, éditions des lettres

et des arts du Hunan, mars 2023

 

 

Film satirique

 

Un an plus tard, en août 2024, sort sur les écrans chinois une comédie adaptée d’un roman paru sur internet : « Upstream » (《逆行人生》), littéralement « une vie à contre-courant » . Le film a été tourné par Xu Zheng (徐峥) , le réalisateur de la série des très populaires « Lost in… », à commencer par « Lost on Journey » (《人在囧途》) en 2010.

 

 

Upstream

 

 

Cette comédie a en quelque sorte mis le feu aux poudres. Ciblant le secteur non régulé et hyperconcurrentiel des livraisons de nourriture à domicile, la satire est particulièrement grinçante et le rire forcé. Xu Zheng, en fait, est allé un peu trop loin en tirant la satire de son personnage de livreur vers le ridicule. Xu Zheng s’est fait écharper par la critique sur les réseaux sociaux au point que le film est loin d’avoir été un succès et que le réalisateur est revenu vers sa formule gagnante des « Lost in… ». Bien plus, cependant, « Upstream » a provoqué une telle polémique que le secteur est en voie de régulation, très modérée, bien sûr, mais au moins pour calmer les esprits.

 

Signe des temps, ce n’est pas la poésie qui a suscité une prise de conscience de l’exploitation à laquelle sont soumis les livreurs, mais le cinéma.

 


 

À lire en complément

 

Le renouveau de la littérature des travailleurs en Chine

China’s Workers’ Literature Revival (21 mai 2026)

avec une recension des traductions en anglais :

I Deliver Parcels in Beijing (《我在北京送快递》de Hu Anyan 胡安焉), tr. Jack Hargreaves, Astra House, Oct. 2025.

- Adrift in the South (深圳南流記de Xiao Hai 小海), tr. Tony Hao, Granta 169, Nov. 2024, Granta Magazine Editions 2026..

 


 

Nota

- Ma vie de livreur à Pékin (《我在北京送快递》), trad. Lucie Modde, sera au programme du Club de lecture de littérature chinoise le 23 juin 2027.

 

 

 


[1] Il s’agit du village natal de Wang Jibing, dans le Jiangsu.

[2] Traduction Zhang Guochuan/Brigitte Duzan.

C’est un poème tout en allusions, avec la répétition cyclique aux quatre premiers vers de l’expression gǎnchū 赶出 (faire jaillir, surgir) : dans leur course, les livreurs font naître le vent (赶出风) qui leur fouette le visage, coupant comme une lame (赶出刀子) ; à force de courir, il sentent comme un feu intérieur (赶出火) et ce feu engendre une sueur (赶出水), glacée au contact du vent. Cette expression reprend le verbe gǎn du titre, mais il y a un sens différent, étant là employé dans l’expression idiomatique gǎn shíjiān 赶时间 courir après le temps.

[3] Traduction Zhang Guochuan. Le poème n’a pas été retenu dans le recueil publié aux éditions Agone.

[4] Traduit en français par Lucie Modde, Autrement, coll. Littératures, 2026.
Le livre est au
programme du Club de lecture de littérature chinoise
le 23 juin 2027.

 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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