« Kong Yiji »
(《孔乙己》)
est une nouvelle de
Lu Xun (魯迅)
écrite en mars 1919 : c’est sa deuxième nouvelle en baihua
(白话)
après « Le Journal d’un fou » (《狂人日记》).
Elle figure dans le premier recueil de nouvelles de l’auteur :
« L’appel
aux armes » (《呐喊》),
publié en 1923.
I. La
nouvelle « Kong Yiji » (《孔乙己》)
Kong Yiji
« Kong Yiji » signifie « Kong le deuxième », c’est-à-dire
Confucius, et l’histoire se passe dans le bourg de Lu (Luzhen
鲁镇),
en écho au village natal de Confucius. Les traits
satiriques dont Lu Xun émaille son récit et le ridicule de son
personnage sont des caractéristiques traditionnelles du lettré à
l’ancienne recalé aux examens : amère frustration de n’obtenir
aucun poste après des années d’études, de ne réussir à avoir
aucun statut, aucune reconnaissance sociale, jargon prétentieux
calqué sur les classiques.
La scène
initiale se passe dans une taverne de bas étage où, pour
quelques pièces, les clients viennent prendre un bol de vin
chaud en sortant du travail, en se racontant les potins du jour.
Kong Yiji apportait un peu de fantaisie dans ce morne décor,
c’était à peu près la seule chose qui les faisait rire. Quand il
arrivait, avec sa longue robe toute usée alors que les clients
de la taverne étaient des travailleurs en vêtements de travail,
tout le monde lui lançait des quolibets : « Eh, Kong Yiji, t’as
des nouvelles cicatrices sur la figure ! » et quand il avançait
neuf pièces pour payer son écot : « Ah, mais tu as encore
volé ! ». En fait, il s’était fait prendre à voler des livres de
la famille où il était employé, et il s’était fait battre.
Malgré des
années d’études, il n’avait pas réussi à décrocher un poste au
gouvernement, et comme il avait une assez bonne calligraphie, il
en était réduit à être copiste. Mais il était paresseux et
trouvait ce travail fastidieux ; après quelques jours de
travail, il avait pris l’habitude de prendre le large avec
livre, pinceaux, encre et pierre à encre. Il s’était fait
prendre plusieurs fois et plus personne ne voulait l’employer.
Il était de plus en plus pauvre, et cachait sa misère sous des
dehors de lettré au langage châtié. Même les enfants se riaient
de lui.
Un jour, peu
avant la fête de la Mi-Automne, la taverne faisant ses comptes,
on se rend compte qu’il a accumulé des dettes, et qu’il n’est
pas venu depuis un certain temps. Bien sûr, dit quelqu’un, il a
encore été pris à voler, et cette fois chez un personnage en
vue. Il l’a fait battre par ses gens, et ils lui ont cassé les
jambes.
Kong Yiji
réapparaît au début de l’hiver, en se traînant, jambes repliées
sur une natte attachée au épaules. Il est à nouveau l’objet de
la risée publique. Puis il disparaît à nouveau. À la fin de
l’année, sa dette n’était toujours pas acquittée. On n’a plus
jamais entendu parler de lui.
Kong Yiji est
devenu l’emblème du lettré misérable, attaché à un reste
d’idéalisme et vivant toujours dans ses rêves de reconnaissance
sociale alors qu’il n’est plus qu’un mendiant pathétique,
symbolisé par sa « longue robe » (长衫).
Quand Lu Xun écrit sa nouvelle, les examens impériaux ont été
supprimés depuis 14 ans, mais l’esprit demeure. Peu à peu, les
examens universitaires vont prendre la relève et réinstaurer un
esprit de compétition dans les études et de course au diplôme,
avec des phénomènes semblables de marginalisation sociale et de
frustration.
II. La
littérature Kong Yiji (孔乙己文学)
Dans les
années 2010, le ralentissement de la croissance commence à
entraîner des problèmes de recrutement chez les jeunes diplômés,
de plus en plus nombreux. Ces problèmes deviennent aigus au
début des années 2020, au point que, le 15 mars 2023, les
statistiques officielles font état d’un taux de chômage de près
de 20 % chez les jeunes ; le gouvernement préfère interdire
dorénavant la publication de ces chiffres.
Kong
Yiji et le « rêve chinois » : un jeune chinois
dans
un bureau d’embauche (photo rfa)
C’est dans ce
contexte qu’apparaît chez les jeunes chinois un mouvement de
résistance passive qui se traduit par le phénomène médiatisé du
tangping
(躺平),
qui fait tache d’huile : plus question de se tuer à poursuivre
des études qui ne mènent à rien et à travailler dans des jobs de
misère dans un climat de compétition acharné, il vaut mieux
rester « allongé ». Le gouvernement réagit par des remontrances,
exhortant les jeunes à travailler et cesser de se plaindre :
« Travaillez dur et votre vie va s’adoucir de jour en jour » (《好好干,日子会越来越甜》)
clame le Quotidien du peuple dans un article en février 2023.
En réaction
s’est développée la « littérature Kong Yiji » (孔乙己文学)
qui est vite devenue populaire sur l’internet chinois, reflétant
l’inquiétude et le sentiment d’insécurité de toute une
génération[1].
Kong Yiji est symbolisé par sa « longue robe » qui le distingue
de la masse du petit peuple, mais on l’a aussi rapproché du
tireur de pousse de la nouvelle de
Lao She (老舍)
« Le pousse-pousse » (《骆驼祥子》 ),
écrite en 1936, mais se passant dans le contexte des années
1920 : ce personnage qui n’a lui aussi qu’un surnom, « le
chameau », apparaît comme un Kong Yiji qui aurait enlevé sa
robe, mais, confronté à l’impossibilité de réussir à posséder
son propre pousse, tout aussi incapable de gagner décemment sa
vie.
Le
gouvernement a réagi en publiant une série d’articles diffusés
sur les réseaux sociaux : Kong Yiji ne peut s’en prendre qu’à
lui ; ce n’est pas parce qu’il a étudié en vain qu’il s’est
retrouvé dans la misère, au bas de l’échelle sociale, mais parce
qu’il a persisté à prendre des airs de lettré d’un autre âge et
qu’il a considéré comme n’étant pas digne de lui de se
retrousser les manches et de travailler. L’intellectuel moderne
ne doit pas se laisser enfermer dans une mentalité de « lettré
en robe longue ». L’un des articles de mars 2023, sous la plume
d’un certain Xiao Jian (萧剑),
membre de la Ligue de la jeunesse communiste, allait jusqu’à
donner les nouveaux paysans comme modèles aux jeunes : la
campagne est encore un domaine plein de potentiel, il y a
toujours de l’espoir dans la terre (乡村仍然是一片大有可为的土地、希望的田野”) !
(sous-entendu : si vous n’avez pas de boulot, rentrez au village
travailler la terre !).
En mars 2023,
la chanson « Ce joyeux optimiste de Kong Yiji » (《阳光开朗孔乙己》)
est devenue virale : satirisant le problème du chômage chez les
jeunes, la chanson a fait de Kong Yiji l’alter ego symbolique
revendiqué par les jeunes sans emploi, victimes de la même
manière de l’obsession illusoire des études qui ne mènent à rien
: diplômés mais chômeurs (“毕业即失业”).
Initialement
diffusée sur la plateforme bilibili, par un internaute
publiant sous le pseudonyme guishange (@鬼山哥),
ou « le chant des montagnes fantômes », la chanson a été
expurgée du net chinois après quelque 3 millions de vues, mais
elle a été
sauvegardée par le China Digital Times (CDT)
qui en a en outre donné une traduction en anglais.
Le dénommé
guishange a non seulement vu sa chanson rayée du net, mais
son compte également interdit et supprimé. Il avait prévu que sa
chanson serait censurée, d’où son image finale où il se compare
à Shang Yang, ce politicien légiste de la dynastie des Qin
devenu tellement impopulaire qu’il a été exécuté par la populace
et écartelé.
Ce joyeux
optimiste de Kong Yiji
《阳光开朗孔乙己》
Les paroles
(texte chinois, ma traduction en français)
穿上一件破旧的长衫 径直来到鲁镇酒店
Vêtu de ma vieille robe de lettré toute usée,
à la taverne du bourg de Lu je vais tout droit
叫来伙计 温两碗酒 一碟茴香豆九文大钱
Garçon ! chauffe-moi deux bols de vin,
voilà
neuf sapèques pour quelques zakouskis aussi.
我说着之乎者也 惹来嘲笑 不知不觉涨红了脸
De mon discours pompeux les voilà qui se moquent
et
moi le rouge me monte au visage.
你怎么这样污我的清白 喝口酒与他们继续争辩
Comment osez-vous ainsi bafouer mon honneur ?
Buvons
un coup et poursuivons le débat.
骆驼祥子之所以死 是因为他拉车不够努力
Si le tireur de pousse est mort,
阳光开朗孔乙己 阳光开朗孔乙己
moi, ce joyeux optimiste de Kong Yiji
ce
joyeux optimiste de Kong Yiji
你开着兰博基尼 却笑我不够努力
Au volant de ta Lamborghini,
tu
as le cran de me dire feignant
阳光开朗孔乙己 阳光开朗孔乙己
moi, ce joyeux optimiste de Kong Yiji
ce joyeux optimiste de Kong Yiji
这腐朽的旧社会 和我有寄吧关系
Cette vieille société gangrenée,
j’en
ai rien à cirer
虽然我每天都洗脸 但口袋比脸还干净
mais j’ai beau tous les jours me laver le visage,
mes
poches, elles, sont nettes : vides !
我只好穿着长衫 替官老爷抄书忙个不停
Il ne me reste qu’à enfiler ma robe
et
copier sans fin pour les autorités.
本以为工作很清闲 不曾想却是玖玖陆
Je pensais que ce serait douce détente
mais
c’est le trois huit six jours sur six
干完后因恶意讨薪 饥饿的我被官兵抓走
et quand j’ai l’audace de demander ma paie
affamé, par la police me fais coffrer.
这万恶的旧社会 为什么会没有劳动法
Cette vieille société gangrenée,
pourquoi
n’a-t-elle pas de lois sur le travail ?
我们寻常百姓的尊严 为何会轻易被肉食者践踏 Notre dignité à nous, petit peuple,
pourquoi est-il si aisé
à ces carnivores de s’en repaître ?
这些离谱的故事与遭遇 现在也没人敢回答
Tant d’amères et incroyables histoires
que
plus personne aujourd’hui n’ose dire.
最后食客们目光移向我 问我你为何一点也不怕
Autour de moi les gens ébahis
me
demandent : tu n’as pas peur ?
我笑着说因为我是 En
riant je leur réponds : c’est parce que je suis
阳光开朗孔乙己 阳光开朗孔乙己
ce joyeux optimiste de Kong Yiji,
ce
joyeux optimiste de Kong Yiji.
势单力薄的枝丫 早已放弃了挣扎
Les branches fragiles et isolées
ont vite abandonné la lutte,
阳光开朗孔乙己 阳光开朗孔乙己
mais moi je suis ce joyeux optimiste de Kong Yiji.
ce
joyeux optimiste de Kong Yiji.
棱角被岁月冲刷 徒留了几道伤疤
Le temps a érodé mes aspérités,
dont
il reste les cicatrices.
阳光开朗孔乙己 阳光开朗孔乙己
Moi, ce joyeux optimiste de Kong Yiji,
ce
joyeux optimiste de Kong Yiji,
乐观是我的爪牙 面具下眼泛泪花
l’optimisme est ma défense,
mais
derrière le masque coulent les larmes,
阳光开朗孔乙己 阳光开朗孔乙己
moi ce joyeux optimiste de Kong Yiji.
ce
joyeux optimiste de Kong Yiji.
你问我幸不幸福 我只想说句脏话
Vous demandez si je suis heureux,
mais
je n’ai qu’insultes en tête.
听我说完了之后 店内充满快活的空气
Quand j’ai fini de parler
la
taverne est gagnée d’une grande gaieté.
那些谩骂质疑反驳嘲笑 与我有何关系
Mais tous ces quolibets, toutes ces moqueries
ne
me concernent pas.
读书是为了中华崛起 而不是去送外卖快递
J’ai étudié pour aider la Chine à se relever,
pas
pour être livreur.
所有人听完后露出放肆的笑容
À l’entendre, tout le monde s’esclaffe.
除了那个傻逼的
Tout le monde sauf cet imbécile,
阳光开朗孔乙己 阳光开朗孔乙己
ce joyeux optimiste de Kong Yiji.
撕开这腐朽的墙 寻一丝正道的光
Il continue à attaquer le mur pourri,
en
cherchant un rai de lumière et de justice,
阳光开朗孔乙己 阳光开朗孔乙己
ce joyeux optimiste de Kong Yiji.
无论批评和赞扬 都需要有人鼓掌
Pour critiquer ou pour louer,
il faut que quelqu’un m’applaudisse,
阳光开朗孔乙己 阳光开朗孔乙己
moi ce joyeux optimiste de Kong Yiji.
ce
joyeux optimiste de Kong Yiji.
精选的评论之上 有多少热血难凉
Parmi les commentaires soigneusement expurgés,
combien
reste-t-il de braises encore chaudes ?
阳光开朗孔乙己 阳光开朗孔乙己
Joyeux optimiste de Kong Yiji,
孔明是我的理想 商鞅是我的下场
j’ai voulu être un Zhuge Liang*,
de moi on a fait un Shang Yang*.
* Zhuge Liang
(諸葛亮),
nom de courtoisie Kong Ming (孔明) :
stratège renommé, conseiller et chancelier de Liu Bei (劉備),
fondateur de l’État de Shu-Han (蜀漢),
l’un des
Trois Royaumesaprès
la chute de la dynastie des Han de l’Est.
* Shang Yang (商鞅) :
chancelier de l’État de Qin, pendant la période des Royaumes
combattants ; ses réformes de type légiste ont permis à cet État
de s’enrichir et de renforcer son armée, permettant
l’unification sous son égide. Mais, ayant accumulé les haines et
les rancœurs en raison de la sévérité des peines liées à la
radicalité de ses mesures, il est victime du système même qu’il
a mis en place : tué au cours d’une ultime bataille, il est
écartelé entre deux chariots, et sa famille exterminée en
application de la loi que lui-même a fait promulguer.
[1]
Voir l’article de RFA (Radio Free Asia) du 20 mars
2023 : « La "littérature Kong Yiji" contre "l’énergie
positive" de Xi Jinping : les jeunes confrontés à un
avenir sans espoir ». (「孔乙己文學」VS「正能量」 分析:習近平治下年輕人前途絕望)