Nouvelles de a à z

 

« Il ne faut jamais manquer de répéter à tout le monde les belles choses qu’on a lues »

Sei Shōnagon (Notes de chevet)

 
 
 
     

 

 

铁凝《树下

Tie Ning « Au pied de l’arbre »

par Brigitte Duzan, 08 juin 2012

 

Introduction

 

Cette nouvelle est un très bon exemple du style des nouvelles de Tie Ning. C’est un portrait de la société chinoise au début du deuxième millénaire, à travers celui de deux personnages : Lao Yu (老于) et son ancienne camarade de classe Xiang Zhuzhu (项珠珠). Le « vieux » Yu était au moins aussi brillant qu’elle, mais elle a réussi, lui est resté petit professeur de collège, pauvre et complexé.

 

La nouvelle est loin de la satire sociale : pas d’attaque contre la corruption des nantis, ou contre les inégalités sociales. Xiang Zhuzhu a gravi les échelons de la nomenklatura du Parti, mais elle est restée sympathique et ouverte, une vrai « fumuguan » comme on disait des magistrats autrefois, dans la Chine impériale : des parents pour le peuple. Si Yu n’a pas réussi dans sa carrière, semble vouloir dire Tie Ning, c’est plus à cause de son caractère velléitaire que pour toute autre raison. Il est gêné  vis-à-vis des autres, mais n’est pas contestataire.

 

Entre les lignes apparaissent de ci de là des allusions rapides à des traits de société qui, chez d’autres écrivains, auraient été développées en critique sociale : le retour de Yu de la campagne après la Révolution culturelle, avec une campagnarde qu’il a épousée là-bas, la BMW du copain qui s’est lancé dans les affaires et s’est de toute évidence enrichi, l’américanisation à peine effleurée du mode de vie de Xiang Zhuzhu … Il s’agit d’un cadre, réaliste mais non critique.

 

Le rythme fléchit légèrement dans la troisième partie, mais, vite relancé, le récit se conclut par une note positive dans la logique du personnage. La nouvelle se présente ainsi comme un portrait réaliste et doux-amer, bien campé et sans aspérités. Il n’y a pas de sacrifiés ou de laissés pour compte : juste la vie qui passe…

 


 

Texte, vocabulaire et traduction

 

I.

   老于一向1不喜欢参加同学聚会一类的活动。快五十岁的人了,弄那个干什么?他常跟家里人说,口气里带出点不屑2。好像同学一词只能和青少年发生联系,同学聚会一类的活动也只有他们那个年龄段的人才搞。

 

1. 一向 yíxiàng toujours   2. 不屑 búxiè  mépriser

 

Yu n’aimait toujours pas prendre part aux réunions d’anciens camarades de classe ou autres manifestations du même genre. Quand on va bientôt avoir cinquante ans, à quoi cela peut-il servir ? disait-il souvent à ses proches, d’un ton légèrement méprisant. Le terme même de camarade de classe impliquait, selon lui, qu’il ne pouvait s’agir que de jeunes gens, et les réunions de camarades de classe ne pouvaient, de même, intéresser que des jeunes.


    
老于被迫参加过一次初中同学的聚会,两、三年前的事了。发起者是班中一个绰号1小狼的男生。小狼上中学时就是一个瘦得皮包骨头2却精力充沛的3坏小子,这几年做生意赚了些钱,还是瘦得皮包骨头,精力十分充沛。小狼为聚会的事很是把老于寻找了一番,最后才在城郊一所中学里找到了老于。原来老于成人之后就和所有同学断了联系,现在他是这所中学的语文教师,同时也是一个家庭妇女的丈夫,两个孩子的爸爸。虽说老于和小狼二十多年不见,但小狼走进老于的教研室,他们还是一眼就把彼此认了出来。

 

1. 绰号 chuòhào surnom   2.  皮包骨头 píbāogǔtou qui n’a que la peau sur les os

3.  精力充沛 jīnglìchōngpèi plein d’entrain et d’énergie 4. 教研室 jiàoyánshì bureau des enseignants

 

Yu avait été obligé de participer une fois à une réunion d’anciens camarades de collège, trois ou quatre ans auparavant. L’organisateur était un garçon surnommé P’tit Loup, au collège. C’était alors un mauvais garnement maigre comme un clou, mais plein de vitalité ; ces derniers temps, il avait gagné pas mal d’argent en faisant du  commerce,  mais était resté tout aussi maigre et débordant d’énergie. P’tit Loup tenait à voir Yu pour l’inviter à la réunion des anciens camarades de classe ; il l’avait donc cherché longtemps avant de le trouver, finalement, dans un collège de banlieue. Arrivé à l’âge mûr, Yu avait rompu toute relation avec ses anciens camarades de collège, et il était maintenant lui-même professeur de chinois dans le secondaire, tout en étant marié et père de deux enfants. Yu et P’tit Loup ne s’étaient pas vus depuis plus de vingt ans, mais dès que P’tit Loup apparut dans la salle des professeurs, ils se reconnurent tout de suite.

 
    
小狼说,看是吧,还是把你给找到了吧。老于笑着,搓着沾满粉笔末的手1,不知说什么好。小狼对老于讲了聚会的事,说,山南海北的2同学都让我招呼来了,就差你一个了。新疆远不远?×××,他说了一个男生的名字,在乌鲁木齐呢3,这次专程飞回来4;海口远不远?×××,他又说了一个男生的名字,这次也专程飞回来。还有项珠珠,小狼对老于说,项珠珠你应该记得,写作文专和你较劲的那个女生,期末考试总分老比你少两分的那个女生,人家现任省外贸厅副厅长,也亲口答应从省会赶来参加咱们的聚会,所以老于你不能不去,谁不知道你是当年咱们班的高材生呀。小狼末尾这句话说得老于怪不痛快,怎么听怎么像是对他老于的讥讽7

 

1. cuō frotter  粉笔末 fěnbǐmò (poussière de) craie  

2. 山南海北 shānnánhǎiběi de tous les coins du pays

3. 乌鲁木齐 wūlǔmùqí  Urumqi (capitale du Xinjiang 新疆)

4. 专程 zhuānchéng (voyage) spécialement 5. 较劲 jiàojìn  être en concurrence

6. 期末 qīmò fin de semestre 7. 讥讽 jīfěng  ironiser, railler

 

Tu vois, je t’ai trouvé ! lui dit P’tit Loup. Yu se mit à rire en frottant ses mains couvertes de craie sans trop savoir quoi dire. P’tit Loup lui parla de la réunion, lui disant que tous leurs camarades de classe, où qu’ils soient, avaient répondu à son appel, sauf lui. C’est loin, le Xinjiang, non ?  Eh bien, cette fois, X (et il prononça le nom d’un élève) va venir spécialement d’Urumqi. C’est loin, Haikou, hein ? Eh bien, Y (et il prononça un autre nom) lui aussi va faire le voyage exprès. Et puis, il y a aussi Xiang Zhuzhu, dit P’tit Loup, tu t’en souviens certainement, c’est elle qui était en concurrence directe avec toi pour les dissertations, et qui avait toujours deux points de moins aux examens de fin de semestre ; maintenant, elle est directrice adjointe du département provincial du commerce hors province ; elle a personnellement accepté de venir directement d’une réunion officielle pour participer à la nôtre. Alors toi, mon vieux Yu, tu ne peux pas refuser, tout le monde sait que tu étais le plus brillant d’entre nous. Mais ces dernières paroles, en fait, eurent pour effet de contrarier Yu qui y vit du persiflage.

 

    但那次的聚会老于还是去了,也许他真是为了项珠珠而去。他想起了中学时项珠珠的样子,大脑门,薄嘴唇1,小辫子编得紧紧的,背一只洗得发白的帆布2书包说不出哪儿有那么点儿与众不同3。
    那时老于暗暗把项珠珠看作学习上的对手4,别的同学呢,全不在话下5。中学时的老于很有些目空一切的气势6。一次项珠珠的一篇作文被老师当作范文在全班朗读7,老于便在下一次作文课上
一口气写出两篇内容不同且立意都不低的作文交与课代表以压倒项珠珠的风头8他这种令人意外的出众才华当即受到语文老师的赏识和表扬9,并给全班同学留下了不可磨灭的印象。那时的老于,还萌生过成为作家的念头。

    记得有一回,几个同学在一起议论文学名著,老于说了陀思妥耶夫斯基11,项珠珠连忙问道:谁?老于故作漫不经心13且快而流利地又说了一遍陀氏大名,项珠珠就对他说,你能不能念慢一点?老于内心得意着,那一次的得意始终存在老于的记忆里。几十年过后,当了中学教师的老于回想起中学时光,仍能清晰地记起项珠珠当时的表情和她的问句:谁?----俱往 矣!现在的老于感叹着。

 

1. báo fin  2. 帆布 fānbù toile  3. 与众不同 yǔzhòngbùtóng à nul autre pareil, distinct

4. 对手 duìshǒu  concurrent  5. 不在话下 búzàihuàxià qui ne vaut pas la peine d’être mentionné

6. 目空一切的 mùkōngyíqiède fier, arrogant  气势 qìshì  élan, force

7. 朗读 lǎngdú lire à voix haute 8. 压倒 yādǎo l’emporter sur, écraser 风头 fēngtóu situation /épate

9. 赏识 shǎngshí  reconnaître à sa juste valeur 表扬 biǎoyáng louer 10. 萌生 méngshēng former

11. 陀思妥耶夫斯基 Tuósītuǒyēfūsījī  Dostoievsky  12. 故作 gùzuò faire comme si

13. 漫不经心地 mànbùjīngxīnde  négligemment 

 

Il y alla pourtant, à cette réunion, peut-être, effectivement, pour voir Xiang Zhuzhu. Il repensa à l’allure très  spéciale qu’elle avait, du temps du collège, avec son large front, ses lèvres fines, ses petites nattes tressées très serré, et son cartable de toile délavée sur le dos. 

A l’époque, en lui-même, Yu se voyait comme son rival, en classe ; les autres élèves ne leur arrivaient pas à la cheville. Collégien, Yu avait tendance à se croire supérieur aux autres. Un jour, leur professeur avait cité en exemple le devoir de Xiang Zhuzhu et l’avait lu devant toute la classe. Au cours suivant, Yu rédigea d’un trait deux essais sur des sujets différents, et aussi ardus l’un que l’autre, qu’il remit au représentant de la classe, annihilant ant ainsi la supériorité acquise par Xiang Zhuzhu. Cet incroyable et exceptionnel talent fut reconnu à sa juste valeur et dûment loué par le professeur de chinois, et laissa un souvenir inoubliable à toute la classe. Yu avait alors dans l’idée de devenir écrivain.

Il se rappelait qu’un jour, alors que certains de ses camarades étaient en train de discuter d’écrivains célèbres, il avait cité le nom de Dostoïevski, et Xiang Zhuzhu lui avait aussitôt demandé : qui ? Yu avait négligemment prononcé très vite, et sans hésiter, le nom de l’écrivain, sur quoi Xiang Zhuzhu lui avait demandé s’il ne pourrait pas parler un peu moins vite. Yu était très fier de lui, en son for intérieur, et il ressentait encore la même fierté en pensant à cela. Quelques dizaines d’années plus tard, se souvenant de sa gloire de collégien, le petit prof de collège qu’était devenu Yu se rappelait encore très nettement l’expression de Xiang Zhuzhu quand elle lui avait demandé : qui ? ---ah,  c’était il y a longtemps ! pensa maintenant Yu en soupirant. 


    
在小狼操持的那次聚会上1,项珠珠姗姗来迟2,比原定时间竟晚出六个小时。几十位同学围坐在一家中档3酒店的包间里4,听小狼一直用手机和她联络,却原来,是厅里又有了临时的会。好不容易开完会上了路,又遇到高速公路堵车5。这样,本来是中午的聚餐就推到了下午。大伙饿得头昏眼花6,小狼只给每人叫了一份手擀面7,还劝大伙耐心等待,还说谁让项珠珠是咱们当中官职最高的人呢。老于想,什么话,官职高就可以让别人饿着肚子等她?我们是她的同学,又不是她的下级。想着,几次抬屁股8要走,见大伙情绪都还高昂饱满,似是专心等待项珠珠,又似是借等待项珠珠再细聊彼此10现在的日子。人又这么齐全11,还有从新疆、海南飞来的同学也在场,老于就不好告辞了。他听着大伙的闲聊,觉得他这一班同学平庸的居多12,话题也琐碎13、无趣,这其实是他预料之中的14。但他深信他的生活水准在他们之下,这其实也不在他预料之外。比方说他至今租着两间没有暖气的民房,他的老婆是当年他插队15从乡下带回来的一个乡村姑娘,现在靠给附近一个农贸市场16打扫卫生挣点钱。这些事老于的中学同学不知道。用不着17,他想,让他们怜悯他么18,那又何必。只待大伙话题一转说起彼此的下一代时,老于才提起点兴致。

   他的一儿一女都是聪明过人的孩子,大儿子这年刚考入人民大学经济系,小女儿正上初中,老于认为她形象思维19的细胞20实在活跃21。他想起女儿两岁时,有天晚上他抱着女儿出门散步,指着满天星星问女儿是什么,女儿说,满天都是大米花呀!老于认为一个能把星星说成大米花的孩子,你怎么会不去设想她应该是个诗人呢……

 

1. 操持 cāochí organiser, préparer 2. 姗姗来迟 shānshānláichí  arriver en retard

3. 中档 zhōngdàng de niveau/standing moyen  4. 包间 bāojiān salle séparée (restaurant)

5.  堵车 dǔchē embouteillage 6. 头昏眼花 tóuhūnyǎnhuā avoir des vertiges/des éblouissements

7. 手擀面 shǒugǎnmiàn  pâtes plates (roulées et non étirées)

8. 抬屁股 tái pìgu lever le derrière (de son siège) = se lever

9. 情绪高昂 qíngxù gāo’áng sentiment d’exaltation 10. 彼此 bǐcǐ l’un l’autre

11. 齐全 qíquán  (au) complet 12 平庸 píngyōng médiocre, banal  居多 jūduō en majorité

13. 琐碎 suǒsuì  minable, petit  14. 预料 yùliào  anticiper, prévoir

15. 插队 chāduì  litt. être inséré dans une équipe – terme s’appliquant, pendant la Révolution culturelle, aux jeunes assignés à un travail à la campagne.

16. 农贸市场 nóngmàoshìchǎng marché paysan (marchés à nouveau autorisés après la Révolution culturelle, où les paysans avaient le droit de venir vendre les produits de leur lopin personnel)

17. 用不着 yòngbuzháo pas besoin de, pas la peine de  18. 怜悯 liánmǐn avoir pitié

19. 形象思维 xíngxiàngsīwéi imagination  20. 细胞 xìbāo cellule  21. 活跃 huóyuè vif

 

A la réunion organisée par P’tit Loup, Xiang Zhuzhu était arrivée en retard, six heures après l’heure fixée initialement. Assis dans une salle privée d’un restaurant de catégorie moyenne, la dizaine de camarades présents entendirent P’tit Loup joindre Xiang Zhuzhu sur son portable ; le problème, c’est qu’elle avait eu une autre réunion de son département. Une fois la réunion terminée tant bien que mal, elle s’était retrouvée dans la rue au milieu des embouteillages. Ainsi, ce qui était prévu pour être un déjeuner avait été repoussé à la fin de l’après-midi. Tout le monde crevait de faim, mais P’tit Loup ne commanda qu’un plat de pâtes par personne, en encourageant chacun à attendre patiemment car, dit-il, Xiang Zhuzhu était parmi nous celle qui avait le poste officiel le plus important. Comment cela, pensa Yu, parce qu’elle est haut placé, elle a le droit de faire crever les autres de faim en l’attendant ? Nous sommes ses camarades de classe, pas ses inférieurs hiérarchiques. A cette pensée, il se leva plusieurs fois pour partir, mais vit que ses camarades étaient toujours absorbés, dans une sorte de ferveur, dans l’attente de Xiang Zhuzhu, et profitaient de cette attente pour se raconter en détail leur vie actuelle. Tout le monde était là au complet, y compris les camarades venus du Xinjiang, de Hainan : Yu pouvait difficilement s’esquiver. En entendant leurs discussions à bâtons rompus, il pensa que la majorité de ses camarades de classe étaient des minables, leurs sujets de conversation étaient d’une banalité sans intérêt, tout ce qu’il y a de plus prévisible. Mais ce qui était aussi prévisible, il en était persuadé, c’est que son niveau de vie était inférieur au leur. Par exemple, il louait encore un petit appartement de deux pièces sans chauffage ; sa femme était une villageoise qu’il avait ramenée avec lui quand il était rentré de sa période de travail obligatoire à la campagne, et qui se faisait un peu d’argent, maintenant, en assurant le nettoyage du marché paysan à côté de chez eux. Ses camarades ne savaient rien de cela. Ce n’était pas nécessaire, pensait Yu, pas la peine de leur faire pitié, à quoi bon ? Ce n’est que lorsque la conversation se porta sur la génération montante que Yu s’y intéressa.

Son fils et sa fille étaient des enfants exceptionnellement intelligents ; l’aîné venait d’entrer cette année à l’université du Peuple, en section économie ; sa fille n’était encore qu’au collège, mais Yu trouvait qu’elle était douée d’une imagination très vive. Il se rappelait être sorti, un soir, se promener en la tenant dans ses bras, quand elle n’avait que deux ans ; lui montrant le ciel constellé d’étoiles, il lui avait demandé ce que c’était, et elle lui avait répondu que le ciel était plein de grains de riz blanc ! A entendre un enfant vous dire que les étoiles sont des grains de riz blanc, se dit Yu, comment ne pas penser que c’est un poète….

 

II.

   还没容老于向同学们介绍自己的孩子,项珠珠的车到了。项珠珠的到来使全班同学的精神为之一振,连老于也觉得眼前一亮。项珠珠没变,大伙儿都说。何止没变1,简直比中学时更、更、更什么呢,总之,包括老于在内,所有同学都觉得项珠珠和他们不是一种人。她站在你的面前,神清气爽的样子2,你不会觉得她疏远你3,可你又决不能轻易亲近她4。她和每个同学握了手,跟老于握手时,还特意对他说,她记得他一堂课能写出两篇作文。项珠珠吃饭时也挺随和6,小狼说些在老于听来十分俗气的话,项珠珠也不在意。

   比如他说要论同学呀,大学、小学都不行,大学时都太精,小学时都太傻,惟有中学同学最亲呀!比如他说有项珠珠这样的同学是我们全体的荣耀8,老同学之间可得互相提携呀9等等。老于坚信项珠珠的不在意是有意作出来的,越是不在意,越显得她比他们高。

 

1. 何止 hézhǐ  plus que… 2. 神清气爽 shénqīngqìshuǎng l’esprit frais et dégagé

3. 疏远 shūyuǎn distant  4. 轻易 qīngyì aisément  亲近 qīnjìn proche, intime

6. 随和 suíhé agréable, charmant  7. 不在意 búzàiyì ne pas faire attention

8. 荣耀 róngyào gloire, honneur  9. 提携 tíxié soutenir et guider

 

Yu n’avait pas encore eu le loisir de parler de ses enfants à ses camarades quand arriva la voiture de Xiang Zhuzhu. Son arrivée provoqua un frémissement d’énergie dans toute l’assemblée ; même Yu pensa que l’air devant lui devenait lumineux. Xiang Zhuzhu, tu n’as pas changé, fut le cri général. Mais c’était plus que cela : tout simplement, par rapport au reste de la classe, elle était bien plus, bien plus,  elle avait quelque chose de plus, quoi… toute la classe, y compris Yu, trouvait qu’il y avait une différence entre Xiang Zhuzhu et eux. Elle était là, devant eux, la mine fraîche et sereine, impossible de la trouver distante, mais il n’était pas aisé non plus de la sentir proche. Elle serra la main de chacun, et, en serrant celle de Yu, lui glissa tout spécialement qu’elle se rappelait qu’il avait un jour réussi à écrire deux dissertations pendant un cours. Pendant le repas aussi, Xiang Zhuzhu fit preuve d’une grande amabilité, les propos de P’tit Loup semblèrent à Yu extrêmement vulgaires, mais elle ne parut pas y prêter attention.

Il dit, par exemple, que serait bien de parler un peu de leurs études, mais en supérieur, pas à l’école primaire, le supérieur, ça c’est super, à l’école primaire, on est trop bête, et finalement il n’y a que les camarades de collège qui se sentent proches. Autre exemple, il dit qu’avoir quelqu’un comme Xiang Zhuzhu comme camarade de classe, c’était un honneur pour toute la classe, qu’entre vieux camarades on pouvait se soutenir et se guider, etc... etc… Yu était convaincu que le manque de réaction de Xiang Zhuzhu était voulu, et plus elle affectait le

détachement, plus elle sortait grandie vis-à-vis des autres.
  
 
聚会结束时,项珠珠让随行的办公室主任把带来的小礼品分赠大家----一种小巧1的真皮名片夹。一切都很得体2,老于想。只是他没有名片,名片夹他回家后就转赠给了女儿。
 那次聚会之后,两年之间小狼他们又搞过两回,老于不再参加,受了伤似的。其实谁伤了他呢,他也不知道。后来的那两次,小狼把宝马3开到他家门口来接都没能接动,仿佛就因为小狼看见了他的破院子,他的满手长着冻疮的女儿4,还有院子里几只下蛋的母鸡。这没什么,老于心想,住在城郊是可以养鸡的,孩子正长着身体需要鸡蛋补养啊。冻疮不好,那是因为屋里太冷,烧煤又太贵。

 

1. 小巧 xiǎoqiǎo délicat, exquis 2. 得体 détǐ  approprié 3. 宝马 bǎomǎ BMW

4.  冻疮 dòngchuāng engelures 3. 烧煤 shāoméi  charbon

 

Une fois le repas terminé, Xiang Zhuzhu demanda au chef de bureau qui l’accompagnait de distribuer à tout le monde les cadeaux qu’elle avait apportés : des étuis en cuir véritable pour mettre ses cartes de visite. Tout cela est très pertinent, se dit Yu. Seulement, il n’avait pas de cartes de visite, lui, alors, de retour chez lui, il fit cadeau de l’étui à sa fille.

Au cours des deux années qui suivirent cette réunion, P’tit Loup en organisa encore deux autres, mais Yu n’y revint pas, il se sentait blessé. Blessé par qui, il n’en savait rien.  Les deux fois suivantes, P’tit Loup était venu jusqu’à sa porte avec sa BMW, mais il n’était pas allé plus loin, sans doute parce que ce qu’il avait vu l’en avait dissuadé : la cour toute défoncée, la fille de Yu, les mains pleines d’engelures, et, dans la cour, les quelques poules pondeuses. Pas de quoi en faire des histoires, se dit Yu, vivre en banlieue permet justement d’élever des poules, quand les enfants sont en pleine croissance, ils ont besoin de manger des œufs. Les engelures, elles,  étaient un problème, sa fille en avait parce que leur logement était trop froid, et le charbon trop cher.

 

   自从儿子去北京念大学,一家人得全力以赴1供应儿子每月的开销,老于连烟都戒了,哪儿还能挤出取暖的煤钱。冻疮是不好啊,一个女孩子家…………老于安慰着自己,又谴责着2自己,坚持不去参加小狼他们的聚会,脸上几乎带出宁死不屈的神情3,以后小狼再也没有找过老于。又过了些时候,项珠珠从省会调至老于的城市,作了这城市的副市长。自此,老于和家人常在电视屏幕上看见她。老于的老婆说,这个女市长和你不是同学么。老于说是。老于的女儿说,中学还是大学,老于说,中学,同班。女儿说,人家都说中学同学比大学同学亲。老于的老婆就说,能不能跟市长说说,给咱们找两间有暖气的房。老于说,怕不好开这个口。女儿说,又不是别人,她不是你的中学同学么。此时全家正吃晚饭,老于盯住4女儿的双手,手肿着,青一块紫一块的。再看看孩子的耳朵,也冻了。女儿吃饭却挺香,不挑食5,呼呼噜噜地喝粥6,喝得脸蛋子通红。女儿没写过诗,自从两岁时管天上的星星叫大米花之后,再也没有过类似的诗意。可女儿有数学天才,前不久参加全省高中组奥林匹克数学竞赛,女儿拿了个第二,回家后她对老于说,她的目标是北大、清华7,非这两个学校不考。老于支持女儿,可他拿什么支持呢,至少他应该让女儿住在有暖气的房子里吧,至少他不该让女儿冻得攥不住笔吧。明年女儿高中毕业,最关键的一年8,老于拿什么来支持女儿的关键时刻?也许真应该去找项珠珠同学,项珠珠市长。

 

1. 全力以赴 quánlìyǐfù ne pas épargner ses efforts  2. 谴责 qiǎnzé condamner, dénoncer

3. 宁死不屈 nìngsǐbùqū plutôt mourir que se rendre 4. 盯住 dīngzhù fixer (son regard sur)

5. 挑食 tiāoshí  être difficile (pour manger) 6. zhōu gruau (de riz ou de millet)

7. 北大=北京大学 Běijīng Dàxué, ou Běidà  l’université de Pékin (l’une des plus anciennes et des plus réputées universités de Pékin, fondée en 1898)

     清华=清华大学 Qīnghuá Dàxué  l’université Qinghua (ou Tsinghua selon l’ancienne transcription), l’autre université prestigieuse de Pékin, fondée en 1900.

8. 关键 guānjiàn clef, crucial.

 

Depuis que leur fils était parti à l’université à Pékin, les deux époux devaient se saigner pour payer ses frais mensuels, Yu avait même cessé de fumer, alors, où aurait-il pu trouver l’argent pour le charbon ? Les engelures, c’était une plaie ; quand une famille a une fille……. Tout en se réconfortant, mais en se condamnant aussi, Yu refusa catégoriquement d’aller à leur réunion, affichant un air inébranlable, et, finalement, P’tit Loup n’était pas revenu. Quelque temps plus tard, Xiang Zhuzhu fut transférée des instances provinciales à la ville de Yu, comme maire adjoint. Dès lors, la famille Yu la vit souvent à la télévision. La femme de Yu lui demanda : cette mairesse, vous étiez bien en classe ensemble, non ? Yu opina. Sa fille lui demanda : au collège ou à l’université ? Au collège, dit Yu, dans la même classe. Ah, au collège, dirent les deux, ah le collège, c’est bien mieux que l’université, on s’y fait des amis bien plus proches. Alors, la femme de Yu lui dit : tu ne pourrais pas aller la voir, pour lui demander de nous trouver un deux-pièces avec le chauffage ?  J’ai bien peur, répondit Yu, de ne pas être très bon pour quémander ainsi. Mais, dit sa fille, ce n’est pas comme si c’était une inconnue, vous avez été au collège ensemble. Ils étaient en train de dîner ; le regard de Yu s’arrêta sur les mains de sa fille, enflées, avec des plaques sombres, d’autres violacées ; ses oreilles aussi étaient gelées. Sa fille, pourtant, avait bon appétit et n’était pas difficile ; elle engloutit son gruau à grands renforts de glouglou, sur quoi son visage s’empourpra. Elle n’avait jamais écrit de poèmes, depuis ce soir où, à deux ans, elle avait dit que les étoiles étaient des grains de riz blanc, et n’avait plus fait preuve du moindre sentiment poétique. Mais elle était brillante en maths ; peu de temps auparavant, elle avait participé à une compétition de mathématique pour les lycées, au niveau provincial, organisée dans le cadre des Jeux olympiques et elle était arrivée deuxième ; de retour chez elle, ensuite, elle avait dit à son père qu’elle avait pour objectif d’entrer à Beida ou Qinghua, qu’elle ne postulerait à aucune autre université. Yu lui apportait tout son soutien, mais quel soutien ? Il aurait dû au moins lui permettre de travailler dans des pièces chauffées, pour qu’elle n’ait pas du mal à tenir son stylo tellement elle avait les doigts gelés. L’année prochaine serait sa dernière année de lycée, une année décisive : quel soutien pouvait-il lui apporter dans cette étape cruciale ? Peut-être devrait-il aller voir sa camarade de classe Xiang Zhuzhu, maintenant qu’elle était maire.

 

找找她又有何妨1?谁让她总在电视屏幕上出现呢,谁让她是这城市的父母官呢,难道老于不是归她管辖的一个市民么。再说找她又不是为我老于,是为我的女儿啊,她是个人才,人才不是父母的私有财产3,是属于民族属于国家的,让属于民族和国家的人有好一点的居住条件又有什么不对呢?
 他想起前两天,深夜苦读书的女儿双脚踩
4在炭火盆的边沿上5,炭火烤着了女儿的棉鞋,差点烧着女儿的脚。要是房间有暖气,何至于女儿要围着一只小小的炭盆取暖呢。老于越想越觉得理直气壮,便有些后悔前两次同学聚会没去参加。那本是联络感情的形式之一啊,倘若8在那样的场合不断见面,再开口求人办事就显得很自然。不过,即使没有参加那几次的聚会,项珠珠也否认不了老于是她的中学同班同学。这么一想,老于心里安定了。

 

1. 何妨 héfáng quel mal y a-t-il ? pourquoi pas ?

2. 父母官 fùmǔguān  magistrats dans la Chine ancienne : selon la tradition, ils devaient veiller au bien-être de la population comme s’ils en étaient les pères et mères (父母)

3. 私有财产 sīyǒucáichǎn propriété privée   4. cǎi marcher sur

5. 炭火盆 tànhuǒpén brasero (courant l’hiver dans les campagnes chinoises où il n’y a pas de chauffage ni de kang – ils sont posés par terre, sur des trépieds)

6. 理直气壮 lǐzhíqìzhuàng avoir pleine confiance  7. 联络 liánluò contact

8. 倘若 tǎngruò si, à condition de

 

Aller la voir, et pourquoi pas ? Après tout, quand elle apparaissait à la télévision, c’était en tant que haut magistrat de la ville, protecteur du peuple, et lui, Yu, était bien son administré. Qui plus est, ce n’était pas pour lui qu’il allait la voir, mais pour sa fille, un tel talent ne pouvait pas rester la propriété privée des parents, c’était un bien du peuple, un bien national ; était-il anormal de demander de meilleures conditions de logement pour un  être dont les dons appartenaient au peuple, à la nation ?

Un incident survenu deux jours auparavant lui revint en mémoire : sa fille était en train d’étudier en pleine nuit quand elle s’était pris les pieds dans le brasero ; les braises lui avaient brûlé ses chaussures de toile, ses pieds l’avaient échappé belle. Si l’appartement était chauffé, sa fille n’aurait pas besoin d’un minuscule brasero pour se réchauffer un peu. Plus Yu y pensait, plus il était sûr de son affaire, en regrettant de ne pas être allé aux deux dernières réunions. C’est le moyen idéal de maintenir des contacts : si l’on se voit régulièrement dans des occasions de ce genre, quand on a quelque chose à demander, ensuite, cela semble tout à fait naturel. Néanmoins, bien qu’il n’ait pas assisté aux dernières réunions, Xiang Zhuzhu ne pouvait pas dénier que Yu était dans la même classe qu’elle, au collège. A force d’y réfléchir, Yu finit par se décider à y aller.


  
老于家中无电话,第二天他特意早些上班,趁同事们还没进教研室,他给项市长打了电话。秘书问明姓名身份后,老于直接和项市长通了话。应该说,电话里的项珠珠是很热情的,热情而不嗦1。稍事寒暄2,便问老于是不是有什么事找她。这边老于连连说着没事没事真没什么事,声音挺大就好像谁说有事谁就是诬陷了他似的3。那边项市长说有事也没关系只要她能帮忙。这边老于仍高声坚持说没事,只是想见面聊聊。那边项珠珠就把家里电话、地址告诉了老于,欢迎老同学有时间到家里去。这边老于硬着头皮4问今晚行不行,那边项珠珠沉吟片刻5答应了。这边老于急忙挂断电话,急忙到有点不礼貌,生怕项市长变卦6。

 

1. 不嗦 bùsuō bref, concis  2. 稍事 shāoshì un tout petit peu 寒暄 hánxuān échanger de menus propos

3. 诬陷 wūxiàn accuser à tort  4. 硬着头皮 yìngzhetóupí prendre son courage à deux mains

5. 沉吟 chényín marmonner en signe de perplexité 6. 变卦 biànguà revenir sur une promesse

 

Yu n’avait pas le téléphone chez lui. Le lendemain, il partit donc travailler très tôt, pour arriver dans la salle des professeurs avant ses collègues et pouvoir passer un coup de téléphone au bureau du maire. Le secrétaire lui demanda son nom et sa fonction, puis lui passa tout de suite Xiang Zhuzhu. Il faut reconnaître que celle-ci fut très cordiale, au téléphone, mais concise : après quelques rapides civilités, elle demanda à Yu si elle pouvait lui être de quelque service. Sur quoi Yu rétorqua que non, pas du tout, ce n’était pas ça, et le répétant d’une voix très forte, comme s’il avait été accusé à tort de vouloir demander quelque chose. Xiang Zhuzhu lui répondit que, s’il avait un problème et si elle pouvait l’aider, elle le ferait volontiers. Yu répéta tout aussi fort qu’il n’avait pas de problème, qu’il voulait juste la voir pour discuter un peu avec elle. Xiang Zhuzhu lui donna alors son numéro de téléphone et son adresse personnels, et invita son vieux camarade à passer la voir quand il aurait le temps. Yu prit son courage à deux mains et lui demanda si c’était possible le soir même. Après un instant d’hésitation, Xiang Zhuzhu accepta. Yu raccrocha très vite le téléphone, plus vite que la politesse l’eût voulu, mais il avait trop peur que Xiang Zhuzhu revienne sur sa proposition.

 

III.


  
这晚老于骑五十分钟自行车,从城郊赶到项市长家。他被一个面孔清秀的小阿姨让进客厅,然后项市长出现了,和老于面对面落座在两张小沙发上。谈话一开始老于就觉得浑身燥热,他没有意识到,那是他穿了厚厚的棉袄、棉裤和棉鞋的缘故。在他的没有炉火的家里,他需整日这样穿戴,老婆和女儿甚至整日把毛线帽扣在头上。而在项市长温暖的家中,一件
薄薄的开司米1就足够了,项珠珠就身穿一件薄薄的开司米圆领衫。老于一下子意识不到这些,他甚至看不见客厅里都摆列了些什么。房间阔大,地板很亮,果盘里的水果鲜美,杯中的绿茶馨香2…………这些和老于无关,或者,越是置身3此情此景,老于便越要使自己的谈话配得上这气氛和这气氛中的女市长。他于是就谈文学。

 

1. 开司米 kāisīmǐ cashmere  2. 馨香 xīnxiāng  parfum, senteur  3. 置身 zhìshēn  prendre une position

 

Ce soir-là, Yu fit cinquante minutes à bicyclette pour aller de chez lui, en banlieue, jusqu’au domicile de la jeune mairesse. Il fut introduit dans le salon par une domestique aux traits délicats, puis Xiang Zhuzhu apparut, et ils s’assirent face à face sur deux petits sofas. Au début de la conversation, Yu se sentit en ébullition car, sans faire attention, il avait mis une chemise, un pantalon et des chaussures d’un coton très épais. Chez lui, en l’absence de chauffage, il avait besoin de vêtements de ce genre ; sa femme et sa fille portaient même toute la journée un bonnet de laine sur la tête. Dans l’appartement bien chaud de la mairesse, cependant, un léger pull de cashmere suffisait, c’est ce que portait Xiang Zhuzhu : un très léger t-shirt de cashmere ras du cou. Yu prit soudain conscience de tout cela, il n’en avait pas eu idée, de même qu’il n’avait aucune idée de qu’étaient tous ces objets posés un peu partout dans le salon. La pièce était vaste, le parquet luisant, il y avait des fruits délicieux dans une vasque, et du thé vert qui embaumait dans sa tasse….  Yu se sentait étranger à tout cela, ou plutôt, plus il se coulait dans cette ambiance et ce décor, plus il souhaitait que sa conversation fût à la hauteur de l’atmosphère du lieu et de sa propriétaire. Alors il se mit à parler littérature.


  
他想起中学时的项珠珠是喜欢文学的,初次把陀思妥耶夫斯基介绍给她的正是他老于。果然,如今的项珠珠对文学仍然保持着并不虚假的爱好,她很轻易地就说出了一大串当代作家的名字和他们的小说,并和老于探讨这些作家的长短、得失1。老于谈着自己的见解,他发现项珠珠脸上是信服的神态。

 

1. 得失 déshī  gains et pertes/bon et mauvais

 

Il se souvenait que, au collège, Xiang Zhuzhu aimait la littérature, et c’était lui, Yu, qui lui avait parlé pour la première fois de Dostoïevski. Xiang Zhuzhu gardait effectivement un intérêt véritable pour la littérature ; elle cita très vite toute une série d’écrivains contemporains et leurs œuvres, pour en discuter avec Yu. Quand il lui donna son avis, il remarqua que Xiang Zhuzhu avait l’air convaincue.

 

他提到了作家的想象力,他说他认为很多当代中国作家是缺乏想象力的,他们用借来的想象力填充1他们的小说。他说到新近读过的一篇美国小说名叫《热冰》的,他称赞《热冰》的想象力,那是一个投湖死亡的少女被父亲藏进冰库永远凝固了青春的故事。老于在讲这个故事的时候想起了自己的女儿,想起了他今晚的使命2。这使他有点内疚,因为直至现在他也没能使谈话赶上正路。可难道项珠珠不该知道这个美国小说么,不该知道他老于涉猎3文学范畴之广么5,不该知道他生活角色的平淡和他内心世界的高贵丰富不成正比么6,那么他应当继续讲下去:[裸体的少女被藏进冰库里一只巨大的冰箱,一个下班时没来得及出去、被误锁进冰库的工人,当他怀着绝望的心情准备被冻死时,他发现了那具被冻住的少女躯体,他伸手触摸她那冰冻的乳房,那乳房居然是温暖的。他依偎住它,那热的冰,竟奇迹般地抗过了一夜寒冷直至第二天上班的人开了冰库的门。]

 

1. 填充 tiánchōng  remplir, bourrer  2. 使命 shǐmìng mission  3. 内疚 nèijiù se sentir coupable

4. 涉猎 shèliè  feuilleter, parcourir  5. 范畴 fànchóu catégorie  6.正比 zhèngbǐ ratio

 

Il souleva la question de l’imagination chez l’écrivain ; selon lui, dit-il, beaucoup d’écrivains chinois contemporains en manquaient, et en empruntaient à d’autres pour en remplir leurs récits. Il parla d’une nouvelle américaine qu’il venait juste de lire, « Glace chaude », qu’il avait trouvée pleine d’imagination ; il s’agissait d’une jeune fille morte en se jetant dans un lac et que son père avait préservée éternellement jeune en la mettant dans un congélateur. En racontant cette histoire, Yu pensa à sa fille, et à la mission qu’il devait remplir ce soir-là. Il en ressentit une certaine culpabilité, car il n’était toujours pas arrivé à amener la conversation sur le bon sujet. Mais peut-être Xiang Zhuzhu ne connaissait-elle pas cette nouvelle, elle n’était pas forcée d’avoir l’étendue des connaissances littéraires de Yu, pas forcée de savoir que la platitude de son existence était sans rapport avec la noblesse et la richesse de son monde intérieur. Mais il fallait qu’il continue son histoire : [et il termine l’histoire de la jeune fille congelée : elle est trouvée un jour par un ouvrier de l’entreprise frigorifique qui a ouvert le congélateur par hasard – il sent la poitrine chaude sous ses doigts, et on les retrouve enlacés le lendemain matin (1)]


 
老于被自己的讲述感动着变得欲罢不能1,有一瞬间他觉得这是他给自己提供的一个机会,他已经很久没对什么人谈起过这类感想了,现在连他自己也惊奇自己肚子里有这么多要说的东西。他欲罢不能,由小说又绽开去说起电影,他说他在电影资料馆看过电影《莫扎特之死》,观摩票是从前他一个学生给弄的。他说他认为这是一部谈妒忌的电影2,[宫廷乐师对莫扎特怀有刻骨的妒忌,他认为莫扎特是横在他和上帝之间唯一的障碍,他必得让莫扎特死。莫扎特终于死了,几十年之后老态龙钟的3宫廷乐师却不得不发出最真实的感叹,他说既然莫扎特是我和上帝之间唯一的障碍,为什么莫扎特已经死了三十多年,我还是这么平庸呢。
  老于讲到这儿咽了一口茶,并观察了一下项珠珠的表情,他确认她是专注的4,没有因为他冗长的5讲述感到疲乏6。她的表情使老于很满意自己,当他满意自己的时候便也开始焦虑7自己:房子呢?房子的请求他究竟什么时候才能开口呢。

 

1. 欲罢不能 yùbàbùnéng essayer d’arrêter sans pouvoir y arriver   2. 妒忌 dùjì jalousie

3. 老态龙钟 lǎotàilóngzhōng décrépit, sénile 4. 专注的 zhuānzhùde captivé, absorbé

5. 冗长 rǒngcháng prolixe, verbeux 6. 疲乏 pífá  épuiser 7. 焦虑 jiāolǜ anxieux

 

Yu était tellement ému par son récit qu’il n’arrivait plus à s’arrêter ; un instant, il pensa qu’il s’était donné l’occasion qu’il n’avait pas eue depuis si longtemps de dire à quelqu’un le fond de ses pensées, lui-même était  étonné de voir combien de choses il avait à dire. Incapable de se freiner, il passa de la littérature au cinéma et se mit à parler d’un film qu’il avait vu aux Archives du cinéma, grâce à une invitation que lui avait donnée l’un de ses élèves : « La mort de Mozart ». Selon lui, c’était un film sur la jalousie, dit-il.  [il conte l’histoire de Salieri voulant la mort de Mozart pour qu’il ne lui fasse plus d’ombre et se rendant compte, quelques dizaines d’années plus tard, que cela n’a pas avancé sa carrière pour autant] (2)

Arrivé à ce point, Yu s’arrêta pour prendre une gorgée de thé, et, voyant l’expression de Xiang Zhuzhu, fut assuré qu’elle était captivée, et non épuisée par un récit interminable. Cela le rendit très content de lui, mais, au même moment, il commença aussi à se sentir anxieux : et l’appartement ? Quand allait-il enfin prendre la parole pour demander l’appartement ?

 

   偏在这时项珠珠又饶有兴致地问起老于最近在读什么书,项珠珠的提问显然使老于必得继续偏离房子,他于是讲起有关陈寅恪1的一本书,可惜项珠珠没听说过陈寅恪这个人。不过老于并不怪她,他觉得没有道理要求市长一定得知道陈寅恪是谁。后来他又五花八门地2说了一大堆杂书,[有关二十世纪重大发明的什么硅片啦、阿斯匹林啦、胰岛素啦、核能啦、人工肾啦、超导体啦、射电望远镜啦、因特网啦、心动记录器啦、防窃听蜂窝电话啦等等等等。他滔滔不绝,心中却一遍遍问着自己:难道这是求人办事的样子么?这不是请求这是挑衅,是在向这客厅这市长挑衅,拿他读过的书看过的电影听过的奇闻向他不可企及的这房子和房主人叫板。]

 

1. 陈寅恪 Chen Yinke (1890-1969), historien, spécialiste de la dynastie des Tang.

2. 五花八门 wǔhuābāmén une grande variété

 

Juste à ce moment-là, cependant, Xiang Zhuzhu lui demanda avec un regain d’intérêt quel était le dernier livre qu’il avait lu, question qui obligea Yu à abandonner le sujet de l’appartement ; il mentionna un livre de Chen Yinke dont, malheureusement, Xiang Zhuzhu n’avait jamais entendu parler. Yu ne lui en voulut pas, pensant qu’on ne pouvait pas demander à un maire de savoir absolument qui était Chen Yinke. Il lui parla ensuite en long, en large et en travers d’une foule de livres divers, [sur l’inventeur des puces de silicone, de l’aspirine, de l’insuline, etc…Et la question de l’appartement reste toujours en suspens…]


 
他滔滔不绝着1,发现自己越来越无法对付2自己,心中的另一个老于在同他捣蛋3。他的话题越是宽泛,他说出房子的可能就越是狭窄;莫扎特他们越是高雅,他的房子问题就越是俗不可耐;他越是想说出房子,就越是说不到房子上去。[他以为他是会步步逼近房子的,却不知为什么一直在朝相反的方向奔逃。他不知道他这是怎么了,他在点点滴滴、一分一寸地折磨自己枪毙自己,他同情自己又痛恨着自己,可是他必须讲,老于差不多要声嘶力竭了。]这时候一个七八岁的小女孩走进了客厅,她穿着绒布4小花睡衣,睡眼惺忪地5依偎进6项珠珠的怀里叫她妈咪。老于的叙述被打断了,他有些惊奇地看着项珠珠怀里的孩子。项珠珠笑着告诉老于,她结婚晚,所以孩子才这么小。孩子把老于拉进了现实:客厅,水果,香茗7,妈咪……

 

1. 滔滔不绝 tāotāobùjué parler sans arrêt 2. 对付 duìfu venir à bout de

3. 捣蛋 dǎodàn  créer des difficultés, des ennuis 4. 绒布 róngbù flanelle

5. 睡眼惺忪 shuìyǎnxīngsōng le regard ensommeillé

6. 依偎进 yīwēijìn se blottir dans 7. 香茗 xiāngmíng thé aromatisé

 

Parlant à jet continu, il réalisa qu’il lui était de plus en plus difficile d’arriver où il voulait, son cœur abritait un autre Yu qui lui créait des difficultés. Il parlait de sujets de plus en plus vastes et nobles, celui de l’appartement apparaissait donc, en comparaison, de plus en plus étriqué et vulgaire ; plus il voulait parler de l’appartement, moins il y arrivait. [… ]  A ce moment-là, une petite fille de sept ou huit ans entra dans le salon ; vêtue d’un pyjama de flanelle à petites fleurs, toute ensommeillée, elle vint se blottir dans les bras de Xiang Zhuzhu en l’appelant mamy. Le récit de Yu s’en trouva interrompu et il regarda avec étonnement l’enfant dans les bras de Xiang Zhuzhu. Celle-ci lui expliqua en souriant qu’elle s’était mariée tard, c’est pourquoi elle avait une enfant aussi jeune. La petite fille rappela Yu à la réalité : le salon, les fruits, le thé aromatisé, mamy….

 

   时间太晚了,有十一点了吧,他的事还没说呢,可他已经没有理由再坐下去了。他站了起来,项珠珠也站了起来。以她的经验和洞察力,会猜出他是有求于她的,于是她又问老于真的没有别的事么?没有没有没有真的没有……老于边摆手边大步向门口走,叫人觉得你若再问反而是你对他的不礼貌了。项珠珠没有再问。出得门来,老于的脑子很乱。他解开棉袄领扣,让冷风吹一吹他那燥热的心。他推起自行车在便道上走了几步,站在一棵龙盘槐下1。他是来求项珠珠解决两间带暖气的房子的,可他一晚上都说了些什么呀!什么热冰啊莫扎特啊陈寅恪啊,他们和他的生活有什么关系呢。他又想起了那个叫着妈咪的睡眼惺忪的小女孩,假若她早点出场,说不定话题就会由孩子很自然地转到房子上去。他还对那一声妈咪感到十分别扭2,那分明是来自另一个世界的优越3。他老于的女儿是永远不会管他叫爹地的4,可这并不妨碍5女儿能考上名牌大学,不会妨碍的绝对不会妨碍!他顽强地6思想着简直是大声地思想着,可他的心依旧是憋闷的7。项珠珠使他憋闷么?他觉得不是,因为她根本就没有拒绝他什么啊。那么错儿在哪儿?是哪儿出了错儿?

 

1. 龙盘槐 lóngpánhuái  sorte de robinier  2. 别扭 bièniu maladroit, mal à l’aise

3. 优越 yōuyuè supérieur  4. 爹地 diēdì daddy  5. 妨碍 fáng’ài empêcher

6. 顽强地 wánqiángde obstinément  7. 憋闷 biēmen déprimé

 

Il était déjà très tard, onze heures. Il n’avait pas abordé son affaire, mais il n’avait plus de raison de rester assis là. Il se leva, Xiang Zhuzhu aussi. A l’aune de son expérience et de son intuition, elle devinait qu’il était venu lui demander quelque chose, alors elle lui reposa la question : tu es sûr que tu n’as pas autre chose à me dire ? Non, non, pas du tout, vraiment pas… dit Yu en secouant la main tout en se dirigeant à grands pas vers la porte, comme si poser une fois encore cette question relèverait de l’impolitesse.  Xiang Zhuzhu ne la posa plus. Une fois dehors, Yu ressentit une grande confusion. L’esprit en feu, il ouvrit le col de sa chemise pour que le vent le rafraîchisse. Poussant sa bicyclette, il fit quelques pas sur la chaussée, et s’arrêta au pied d’un robinier. Il était allé chez Xiang Zhuzhu demander un deux-pièces avec chauffage, et avait passé la soirée à raconter tout et n’importe quoi. Qu’avait-il à faire de Glace chaude, Chen Yinke ou Mozart ? Quel rapport pouvaient-ils bien avoir avec son existence ? Il pensa à la petite fille ensommeillée qui avait dit Mamy ; si au moins elle était arrivée un peu plus tôt, il aurait pu naturellement enchaîner sur le sujet de l’appartement. Ce nom de Mamy l’avait laissé mal à l’aise, dénotant nettement sa provenance d’un monde supérieur. Jamais sa fille, à lui, ne l’appellerait Daddy. Mais ce n’est pas cela qui l’empêcherait d’entrer dans la meilleure université, cela ne pouvait en aucun cas l’en empêcher ! Ces pensées obsédantes étaient comme un grand cri qui lui sortait du cœur, mais il se sentait déprimé. Etait-ce à cause de Xiang Zhuzhu ? Non, pensa-t-il, elle ne lui avait rien refusé. Mais alors pourquoi ? D’où venait le problème ?


  
后来他发现那是因为他到底没能面对项珠珠说出房子的事。他本是带着一肚子请求从家里赶来的,他不能再将这请求原封1带回家去。他应该说出来,他必得说出来,他鼓动着自己又朝龙盘槐靠近了一点,就像夏日里顶着太阳走路的那些人总想钻到2树荫里去那样。现在他心里好过了一点,仿佛就因为这龙盘槐伞状的树冠3为他遮蔽了4冬夜的燥热。他于是就把这棵树想成了项珠珠,他就对着树说出了他那难以启齿的请求5。他把满心的重负卸6在了这棵树下,然后骑车离开了它。

 

1. 原封 yuánfēng avec le sceau intact = intact  2. zuān ici : pénétrer, se glisser dans

3. 伞状的 sǎnzhuàngde en forme de parapluie/parasol 树冠 shùguān cîme d’un arbre

4. 遮蔽 zhēbì  couvrir, protéger 5. 启齿 qǐchǐ  ouvrir la bouche pour aborder une question

6. xiè se décharger de

 

Il réalisa que c’était en fait parce qu’il n’avait pas réussi à demander l’appartement face à Xiang Zhuzhu. Il était parti avec sa requête au fond du cœur, il ne pouvait pas revenir chez lui avec en lui sa mission inaccomplie. Il lui fallait s’en libérer. Alors, il s’approcha tout près du robinier, comme font les promeneurs en été qui vont se protéger du soleil en se glissant dans l’ombre des arbres. Il se sentit un peu mieux, comme si, telle une ombrelle, la cime du robinier le protégeait de la chaleur infernale de cette nuit d’hiver. Alors, substituant l’arbre à Xiang Zhuzhu, il lui proféra cette demande qu’il lui avait été si difficile de formuler devant elle. S’étant ainsi déchargé au pied de l’arbre de la lourde charge qu’il avait sur le cœur, il enfourcha sa bicyclette et s’éloigna.


  
老于回到家时,已是夜半时分。他悄悄推车进了院子,见房间还亮着灯。他知道老婆和女儿还没睡,她们在等待他带回的消息。他站在院子里没有立即进屋,因为他发觉自己又把另一个难以启齿的请求带回了家来:他准备请求老婆和女儿再也别让他去请求市长了。他弄不明白为什么他会一下子不断地处在请求之中,或许到了他这岁数,谁的日子里都会伴随着
一些这样或那样的请求吧。这时老于坚信一年后女儿肯定能考上大学离开家,那么她就会住进学校里有暖气的宿舍。剩下他和老婆两人,又有什么对付不了的事呢。日子会好起来的。

 

Quand il arriva chez lui, il était près de minuit. Il entra dans la cour en poussant sa bicyclette sans faire de bruit, mais vit que les lumières étaient encore allumées à l’intérieur. Il comprit que sa femme et sa fille ne dormaient pas et attendaient les nouvelles qu’il apportait. Il resta debout dans la cour sans entrer tout de suite, car il avait une autre requête difficile à présenter : il se préparait à prier sa femme et sa fille de ne plus jamais lui demander d’aller voir le maire. Il ne voyait pas pourquoi il lui fallait soudain faire ce genre de démarche ; était-ce que, à son âge, on devait en arriver là ? Yu se disait que sa fille entrerait certainement à l’université l’année suivante et quitterait donc la maison ; elle serait alors logée dans des bâtiments chauffés sur le campus de l’université. Il resterait seul avec sa femme. Il n’y avait pas de quoi faire des histoires. Tout s’arrangerait.

 

 

Note

(1) « Hot Ice » est une nouvelle de Stuart Dybeck qui a obtenu le prix O’Henry en 1985. Elle se passe à Chicago dans les années 1970 ; elle est basée sur l’histoire légendaire d’une jeune fille qui aurait sauté d’une barque pour échapper à deux garçons qui tentaient de la déflorer et qui, conservée dans le congélateur d’une entreprise frigorifique, aurait ensuite accompli des miracles.

(2) Il s’agit vraisemblablement du film de 1984 de Milos Forman « Amadeus » qui se termine par le suicide de Salieri implorant le pardon de Mozart.

Le choix de ce thème n’est certainement pas anodin : Yu est présenté comme ayant raté sa carrière bien qu’étant au départ un brillant élève, mais loin de lui l’idée d’envier ses camarades qui ont réussi socialement, voire se sont enrichis, d’où la référence à Salieri jaloux des succès de Mozart, mais réalisant, dans sa vieillesse, que sa jalousie ne l’a mené à rien…  

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

© chinese-shortstories.com. Tous droits réservés.