Textes divers

 
 
 
     

 

 

Lu Xun (鲁迅) :

« Confucius dans la Chine moderne » (在現代中國的孔夫子)

par Brigitte Duzan, 9 avril 2026

 

Cet article a d’abord été écrit en japonais et publié dans le numéro de juin 1935 du mensuel japonais Kaizō (《改造》), c’est-à-dire « Réforme ». Il a ensuite été traduit en chinois par le traducteur Yiguang (亦光) et publié en juillet 1935 dans le mensuel Zawen (《雜文》) édité à Tokyo. Lu Xun l’a par la suite révisé et cette version révisée figure dans son « Deuxième recueil d’essais divers du pavillon Qiejie [1] » (且介亭雜文二集), publié post mortem à Shanghai en juillet 1937.

 

 

Deuxième recueil d’essais du pavillon Qiejie, éd. 2023

 

 

Dans cet article, écrit un an avant sa mort, Lu Xun (鲁迅) ne cherche pas à dresser un portrait de Confucius ni à en critiquer les défauts. Son propos est de fustiger l’utilisation qui est faite de son nom et de sa pensée. La critique est ironique, mais d’autant plus acerbe que l’article a été écrit en plein Mouvement pour la Vie Nouvelle (新生活运动), campagne lancée par Tchang Kai Chek en février 1934 pour promouvoir une vie fondée sur quatre grandes vertus confucéennes, à commencer par le rite ( /), et lutter ainsi contre la corruption et la décadence morale qui lui étaient reprochées au sein de son administration et du pays dans son ensemble.

 

« Confucius dans la Chine moderne » [2]

 

Selon un rapport récemment publié dans la presse de Shanghai, ayant appris qu’un sanctuaire dédié à Confucius – le Yushima Seidō - venait d’être achevé à Yushima, au Japon [3], le général He Jian, gouverneur de la province du Hunan, a envoyé un portrait de Confucius qu’il affectionnait particulièrement.

 

 

Le Taisei-den (hall principal) du sanctuaire de Confucius à Yushima, à Tokyo

 

 

En fait, le commun des mortels, en Chine, n’a aucune idée de ce à quoi pouvait bien ressembler Confucius. Depuis les temps les plus reculés, il n’est guère de district qui n’ait son Temple du Sage, ou son Temple des Lettres, mais on n’y voit pas de statue du Sage. Le principe, lorsqu’on crée une statue ou une effigie d’un personnage vénérable, c’est de livrer une œuvre d’une splendeur qui dépasse le quotidien du quidam moyen. Mais, s’agissant d’un personnage digne de la plus grande vénération comme l’est un sage tel que Confucius, il semble que toute image tient en elle-même du blasphème et qu’il vaut bien mieux ne pas en avoir. C’est la raison même. Confucius n’a pas laissé de photographie, on ne peut donc pas savoir à quoi il ressemblait. On trouve bien quelques références occasionnelles à son apparence dans les textes [4], mais on n’a aucun moyen de savoir si ce n’était pas pure invention. Pour créer une sculpture, on en est donc réduit à partir de rien, et il faut bien laisser au sculpteur tout loisir d’exercer son imagination, ce qui n’est pas sans poser de problèmes. C’est pourquoi, finalement, les confucianistes ont préféré la solution du tout ou rien, en optant pour le rien à la manière du Brand d’Ibsen [5].

 

Pourtant, je me rappelle avoir vu trois fois des portraits représentant Confucius. L’un était en illustration d’une édition des « Entretiens familiers de Confucius » (Kongzi Jiayu《孔子家语》) [6].

 

 

Représentation de Confucius en illustration d’une édition de 1619 des Entretiens familiers

 

 

Une autre fois, le portrait était en première page d’un numéro du journal des « Critiques pures »  (《清議報》) édité par Liang Qichao (梁啟超) à Yokohama où il s’était réfugié pour sauver sa peau après l’échec de la Réforme des cent jours, journal qui avait ensuite été exfiltré à Shanghai. La troisième fois, c’était une représentation de la rencontre entre Laozi et Confucius gravée sur le mur d’une tombe de la dynastie des Han [7]. Quelle impression ai-je tirée de Confucius dans ces images ? Celle d’un vieil homme maigre, vêtu d’une longue robe aux larges manches, portant une épée à la taille, ou tenant un bâton sous le bras, dans une attitude des plus sérieuses inspirant le plus grand respect. Si vous deviez rester assis à ses côtés [8], il vous faudrait vous tenir bien droit et vous auriez sans aucun doute les articulations en capilotade au bout de deux ou trois heures. Tout quidam ordinaire n’aurait probablement qu’une envie : prendre la fuite.

 

Par la suite, je suis allé au Shandong, et j’ai été ballotté sur des routes cahoteuses qui m’ont beaucoup éprouvé. C’est alors que j’ai pensé à notre Confucius : ce Sage dépeint comme le maître ayant maîtrisé la Voie, je le voyais soudain secoué et brinquebalé dans un petit chariot minable au cours de ses multiples pérégrinations. J’ai trouvé l’idée assez drôle. Il faut dire que les associations d’idées de ce genre sont parfaitement malvenues, cela frise le sacrilège. On n’aurait pas de telles idées si l’on était un fervent disciple de Confucius. Mais, à l’époque, nombreux étaient les jeunes qui arboraient des pensées aussi peu orthodoxes.

 

Je suis né à la toute fin de la dynastie des Qing. Confucius avait alors été gratifié du titre ronflant de « Sage suprême du grand accomplissement, roi de la propagation de la culture » (Dacheng zhisheng wenxuan wang 大成至聖文宣王) [9]. Il va sans dire qu’à l’époque la « voie du sage » contrôlait tout dans le pays tout entier. À ceux qui étudiaient était imposée l’étude des Quatre Livres et des Cinq Classiques. Ils devaient en apprendre les interprétations correctes et écrire des essais dans le style idoine, les baguwen (八股文), ce qui les forçait à adopter les idées expressément recommandées. À force de répéter sans cesse les mêmes idées, ces braves lettrés confucéens avaient une parfaite connaissance d’un monde carré, mais ne savaient rien de la terre sphérique. Aussi, quand ils ont dû affronter la France et l’Angleterre dans des combats qui ne sont pas mentionnés dans les Quatre Livres, se sont-ils fait battre à plate couture. Peut-être était-ce parce qu’ils pensaient qu’il était plus important de se sauver que de mourir en se sacrifiant pour Confucius. Quelle qu’en soit la raison, bien qu’ayant jusque-là vénéré de tout cœur le grand Sage, les bureaucrates comme le gouvernement ont alors commencé à se sentir ébranlés dans leurs convictions et ont déversé des fortunes pour financer des traductions de livres de diables étrangers. Furent alors publiés de grands classiques scientifiques comme « On the Construction of Heavens » de John Herschel,  « Principles of Geology » de Charles Lyell et le « System of Mineralogy » de James Dana. Même aujourd’hui, on trouve encore des vestiges de cette époque dans les librairies, parmi les livres anciens.

 

Les réactions, bien sûr, étaient inévitables. À la toute fin de la dynastie des Qing, on a vu apparaître une cristallisation de la pensée confucéenne, et l’incarnation du lettré de la Grande Étude en la personne de Xu Tong (徐桐) [10]. Non seulement est-il allé jusqu’à dénoncer les mathématiques comme étant une science des diables étrangers, il a aussi nié l’existence de l’Espagne et du Portugal : il reconnaissait qu’il y avait des pays dans le monde comme la France et l’Angleterre, mais pas l’Espagne et le Portugal. D’après lui, la France et l’Angleterre ayant tant de fois demandé des concessions à la Chine qu’elles avaient quand même fini par en éprouver quelque gêne, elles ont imaginé cette astuce pour pouvoir continuer à le faire. En 1900, Xu Tong a été l’instigateur et même l’orchestrateur en coulisses de la révolte des Boxers. Et quand ils ont été battus, il s’est suicidé. À ce moment-là, le gouvernement a de nouveau accordé quelque crédit aux lois, à la politique, à la technologie et au savoir des pays étrangers comme quelque chose qu’il valait la peine de comprendre et d’émuler.

 

C’est à cette époque que je rêvais d’aller étudier au Japon. J’ai fini par exaucer ce rêve et je suis allé étudier à l’université Kōbun Gakuin fondée à Tokyo par maître Kanō [11]. C’est là que le professeur Misawa Rikitarō m’a appris que l’eau est composée d’oxygène et d’hydrogène. […] Un jour, le recteur de cette institution nous a rassemblés et nous a dit : « Puisque vous êtes des disciples de Confucius, nous allons donc aujourd’hui nous rendre au temple de Confucius à Ochanomizu [12] pour lui présenter nos respects. » Cela m’a interloqué et je me souviens très bien de ce que j’ai alors pensé : c’est justement en désespoir de cause, parce que je n’attendais plus rien de Confucius et de ses adeptes, que j’étais venu étudier au Japon. Alors allait-il falloir que j’aille le vénérer à nouveau ? Sur le moment, j’ai trouvé cela étrange. Et je n’étais pas le seul à le penser.

 

Mais l’infortune de Confucius incompris dans son propre pays ne date pas du 20e siècle. Mencius l’a critiqué pour être « le sage en son temps » (聖之時者也) [13], ce qui, si je voulais l’exprimer en chinois moderne, donnerait « le sage moderne » (摩登聖人) – je n’ai guère d’autre choix. Le concernant, ce n’est pas un titre honorifique bien dangereux, mais malgré tout, ce n’est pas non plus particulièrement bienvenu. Qu’en est-il en réalité ? C’est en fait uniquement après sa mort que Confucius a été ainsi statufié comme « sage en son temps ». Mais, de son vivant, il a beaucoup souffert. Il a erré par monts et par vaux, et s’il est vrai qu’il a été ministre de la police  dans l’État de Lu [14], il a vite été limogé et s’est retrouvé sans emploi. Qui plus est, il était méprisé par les ministres les plus puissants, raillé par les ermites retirés dans la nature, et a même une fois été violemment attaqué par une foule déchaînée, avant d’être réduit à la famine. Bien qu’il ait attiré quelque trois mille disciples, seuls 72 étaient vraiment fiables, et encore ne pouvait-il compter que sur un seul, au point qu’un jour de déprime il s’est exclamé : « Personne ne suit ma Voie. J’ai envie de partir sur un radeau et me laisser dériver sur l’océan. Qui alors m’accompagnerait sinon toi, You [Zilu] ? » [15]. Par la suite, alors que Zilu avait été amené à se battre contre ses ennemis, l’attache qui retenait sa coiffe fut tranchée, mais il resta digne de ce qui était attendu de lui ; même à ce moment-là, il se rappela la leçon de son maître : « Quand un homme de bien est sur le point de mourir, dit-il, il veille à avoir la tête couverte. » Alors il renoua la lanière cassée de sa coiffe, et fut réduit en chair à pâté. Ayant perdu le seul disciple sur lequel il pouvait réellement compter, Confucius fut bien sûr extrêmement affecté. On dit qu’après avoir appris la nouvelle, il donna l’ordre de jeter la chair à pâté qui était dans sa cuisine.

 

On peut donc dire, me semble-t-il, que le sort de Confucius s’est légèrement amélioré après sa mort. Comme il n’était plus là pour discourir sans fin de sa doctrine, des gens puissants de toutes sortes l’ont enduit d’une crème cosmétique pour le blanchir, l’élevant ainsi à des hauteurs effrayantes. Cependant, si on le compare à Sakyamuni qui a été importé plus tard en Chine, il fait réellement piètre figure. Il est vrai que la moindre localité a son Temple du Sage ou des Lettres, mais ils paraissent en général isolés et négligés. Les gens ordinaires n’y vont pas se recueillir. S’ils veulent aller prier, ils vont plutôt dans un temple bouddhiste ou taoïste. Et si vous demandez au premier venu qui est Confucius, il va bien sûr vous répondre : le Sage ; mais ils ne font que répéter comme des perroquets ce qu’ils ont entendu dire en haut lieu. De la même manière, ils vénèrent tout papier portant un texte écrit, mais par pure superstition, parce qu’ils ont peur d’être frappés par la foudre s’ils ne le faisaient pas [16]. Le temple de Confucius à Nankin est un endroit très animé, mais c’est en raison des nombreux divertissements et maison de thé qu’on y trouve. On dit que, lorsque Confucius écrivait les « Annales des Printemps et automnes », les ministres félons et les mauvais fils tremblaient de peur. Mais si vous posez la question aujourd’hui, personne ne sera capable de nommer un seul de ces ministres félons et mauvais fils sensés avoir été livrés par Confucius à la vindicte publique dans cet ouvrage. Et si vous insistez à mentionner des catégories de ce genre, on vous citera sans doute l’exemple de Cao Cao, seulement cela ne vient pas de l’enseignement de Confucius, mais bien plutôt des auteurs anonymes d’œuvres populaires de fiction et de théâtre [17].

 

En résumé, Confucius a été élevé en Chine à des hauteurs inégalées par les détenteurs du pouvoir. Il est le Sage de ces puissants, ou de ceux qui aspirent à le devenir ; il n’a rien à voir avec le petit peuple. Mais, s’agissant du Temple du Sage, l’enthousiasme de ces puissants personnages ne dure qu’un temps. Ils ont en effet d’autres idées derrière la tête en honorant Confucius, c’est un outil qui perd son utilité une fois qu’ils ont atteint leurs objectifs, et s’ils ne les atteignent pas, il devient encore plus inutile. Il y a trente ou quarante ans, ceux qui lorgnaient le pouvoir, c’est-à-dire qui voulaient devenir bureaucrates, ceux-là étudiaient les Quatre Livres et les Cinq Classiques et rédigeaient des essais « à huit jambes ». D’autres ont appelé ces textes et compositions des « briques servant de heurtoir » [18], ce qui signifie que, une fois acquis le succès aux examens, ces textes tombaient dans l’oubli, tout comme les briques utilisées en guise de heurtoir : une fois que la porte est ouverte, on oublie la brique. Et il en est ainsi de Confucius : depuis qu’il est mort, il a constamment été utilisé ainsi.

 

Si l’on considère les exemples récents, c’est encore plus net. À partir du début du 20e siècle, Confucius n’a pas été favorisé par le sort. Mais il est redevenu bien en cour du temps de Yuan Shikai [19]. Non seulement les sacrifices rituels ont été réinstaurés, mais on a même alors inventé d’étranges costumes pour les officiants. Tout ceci accompagnait la tentative de restauration du régime impérial. Cependant, au bout du compte, malgré les coups de butoir, la porte ne s’est pas ouverte, et Yuan Shikai est mort devant. Restaient les seigneurs de la guerre du Beiyang [20]. Quand ils ont compris qu’ils arrivaient au bout du rouleau, ils ont eux aussi utilisé Confucius comme heurtoir pour se faire ouvrir d’autres portes d’accès à la félicité. Il y avait ainsi le général Sun Chuanfang qui contrôlait les provinces du Jiangsu et du Zhejiang et qui avait coutume de trancher sans façon la tête des gens qui se trouvaient sur son chemin, réinstaurant ainsi le vieux rituel du concours de « tir en pot » [21].

 

 

Sun Chuanfang 孙传芳, le « seigneur de Nankin »

 

 

Mais il y avait aussi le général Zhang Zongchang qui contrôlait le Shandong et qui avait tant d’argent, tant de troupes et tant de concubines que lui-même n’arrivait pas à en faire le compte – il a réédité les Treize Classiques [22]. En outre, il a interprété la Voie du Sage comme une sorte de maladie sexuellement transmissible et a donc pris un descendant de Confucius comme gendre. Mais les portes du bonheur ne se sont pas ouvertes pour autant ni pour l’un ni pour les autres.

 

Ces trois personnages ont pris Confucius comme heurtoir, mais les temps avaient changé, c’est pourquoi ils ont immanquablement échoué. Et non seulement ils ont eux-mêmes échoué, mais ils ont en outre entraîné Confucius dans leur chute, en le mettant dans une situation plus tragique encore. Ils avaient une instruction des plus réduites, mais ils pouvaient déblatérer sans fin sur le sujet des Treize Classiques et autres, si bien qu’on les trouvait drôles et ridicules. Il y avait un tel fossé entre leurs paroles et leurs actes que cela suscitait une animosité plus grande encore. Quand on déteste un moine, l’antipathie s’étend à son habit. Il était clair que Confucius était utilisé et instrumentalisé à des fins propres, le désir de le faire tomber de son piédestal n’en était que plus fort.

 

C’est pourquoi, du fait même que Confucius est drapé dans une dignité et une solennité suprêmes, il est inéluctable de voir se multiplier livres et essais soulignant ses travers. Car même Confucius a ses défauts, mais en temps normal personne n’en a cure car, après tout, il est humain, donc excusable. Mais, si ses adeptes le montent en épingle en disant des bêtises, que le Sage disait ceci et que le Sage disait cela, et donc que vous ne pouvez que faire ceci et faire cela, on finit par tourner tout cela en rigolade. Il y a cinq ou six ans, une mise en scène du fameux épisode « Confucius rend visite à Nan Zi »[23] a provoqué une vive controverse. Dans cette pièce, Confucius apparaît sur scène, dans une attitude quelque peu différente de la noble image du Sage ; il est inévitablement un peu lent, un peu niais, mais le personnage est attrayant et très sympathique. Pourtant, ses descendants ont été offusqués et ont porté l’affaire au tribunal, au siège du gouvernement. C’est en fait parce que la représentation a été donnée dans la ville natale de Confucius. Or, les descendants du Sage s’y sont multipliés de manière exponentielle, au point de devenir une classe jouissant de privilèges spéciaux, à couvrir de honte Sakyamuni et Socrate. Mais c’est aussi peut-être pour cette raison même que des jeunes qui vivent là ont voulu justement mettre en scène « Confucius rencontre Nan Zi ».

 

Quant au peuple ordinaire, tout spécialement les prétendues masses incultes, bien que désignant Confucius du nom de Sage, elles ne le considèrent pas comme tel. Elles lui témoignent un certains respect, mais ne ressentent aucune affinité avec lui. Or j’ai bien peur qu’il n’y ait personne au monde qui puisse comprendre Confucius aussi bien que les fameuses masses incultes chinoises. Ceci dit, ne nous y trompons pas : Confucius a proposé des moyens formidables de gouverner un pays, mais c’était dans le but de gouverner le peuple. Ce sont des méthodes de gouvernement destinées aux puissants de ce monde, à ceux qui sont au pouvoir, elles ne sont pas du tout en faveur du peuple. C’est ce qu’il faut entendre par la phrase « Les rites ne descendent pas jusqu’au peuple. » Que Confucius soit devenu le Sage des puissants puis ait été transformé en « brique pour frapper à la porte » n’est finalement que justice. On ne peut pas dire qu’il n’a absolument rien à voir avec le peuple. Mais dire qu’il n’a aucune affinité envers lui, il faut bien le reconnaître, est un euphémisme poli. Et il est des plus normal de ne pas chercher à se rapprocher d’un Sage envers lequel on ne ressent aucune affinité. Essayez pour voir : mettez des haillons tout rapiécés, et allez vous présenter pieds nus à la porte du hall principal du Temple de Confucius. J’ai bien peur que ce soit exactement comme tenter d’entrer dans un cinéma luxueux de Shanghai ou dans le compartiment de première classe d’un train : vous allez vous faire vider. Tout le monde sait bien que c’est là le domaine réservé de l’élite qui a l’argent et l’autorité. Même les masses incultes ne seraient pas incultes au point de commettre une bourde de ce genre.

 


 


[1] Les essais de ce recueil ayant été écrits dans une mansarde de la concession de Shanghai, le titre Qiejie ting est un jeu de mot sur le terme « concession » (zūjiè 租界) : le caractère qiě () est le premier caractère de zūjiè moins la clef, et jiè () est un homophone de jiè ().

[3] Le sanctuaire (湯島聖堂) a en fait été construit à la fin du 17e siècle, par un descendant de Tokugawa Ieyasu, pour l’étude et la diffusion du néoconfucianisme qui était la doctrine officielle des shoguns Tokugawa. Un institut d’étude – le Shōheikō  –  fut créé en 1797, avec le soutien de l’État. En 1871, après la restauration Meiji, le néoconfucianisme n’ayant plus cours, l’institut fut fermé. En 1922, il a ensuite été sacré site historique national. Mais, en 1923, les bâtiments ont été détruits par le grand tremblement de terre du Kantō. Le sanctuaire a été reconstruit et les nouveaux bâtiments achevés en 1935, avec une grandiose cérémonie d’inauguration à laquelle ont assisté les représentants à la fois de la République de Chine et du Manchukuo, représenté par nul autre que Puyi. C’est donc à cet événement que se réfère Lu Xun.  

[4] Dans la biographie au chapitre 47 des « Mémoires historiques » de Sima Qian, par exemple, il est dit qu’il était grand et fort comme son père et qu’il mesurait plus de deux mètres !

[5] Brand, pièce de théâtre d’Ibsen publiée en 1866, qui met en scène un pasteur nommé Brand dont la quête d’absolu et le refus du compromis scellent le destin tragique.

[6] Recueil d’entretiens venant en complément du Lunyu, longtemps considéré comme apocryphe, mais dont on a retrouvé en 1973 un texte sur lamelles de bambou dans une tombe datant des Han occidentaux à Bajiaolang (八角廊) dans le Hebei.

[7] Lu Xun fait allusion à un estampage d’un bas-relief de la plus connue des tombes de la famille Wu (武氏祠), la tombe Wuliang (武梁祠), datant de 151, sous la dynastie des Han orientaux. Les bas-reliefs ont été étudiés par Wilma Fairbank qui, partie en Chine en 1932, a étudié les tombes à partir de 1934. Ses recherches donneront lieu à une série d’articles publiés dans le Harvard Journal of Asiatic Studies à partir de mars 1941.

On a découvert en 2007 une superbe fresque murale représentant cette même rencontre dans une tombe du village de Houtun (后屯村) dans le Shandong. Voir :

https://www.chinese-shortstories.com/Histoire_litteraire_Confucius_biographie.htm

[8] C’est la représentation usuelle des disciples de Confucius : « assis en présence » shìzuò侍坐, impliquant une attitude déférente, à genoux, assis sur les talons, le dos bien droit.

[9] Ce titre ronflant a été décerné à Confucius en 1645, c’est-à-dire au début du règne du premier empereur des Qing, l’empereur Shunzhi (順治帝), encore sous la tutelle du régent Dorgon. C’était un collage de deux titres qui avaient été conférés à Confucius sous les Tang : « Sage suprême et premier des maîtres » (Zhisheng xianshi 至聖先師/至圣先师) en 655, sous le règne de l’empereur Gaozong, et « Roi de la propagation de la culture » (Wenxuan wang 文宣王) en 739, octroyé par l’empereur Xuanzong.

[10] Xu Tong (1819-1900), néo-confucianiste ministre de la Cour des sacrifices impériaux (太常寺卿), puis ministre des Rites, Grand Secrétaire de la bibliothèque Tiren (體仁閣大學士), farouchement anti-occidental. Il fut l’un des plus fervents avocats des Boxers et c’est lui qui recommanda à l’impératrice de les utiliser pour venir à bout des Occidentaux. Lorsque la capitale tomba aux mains de l’Alliance des Huit Nations en 1900, il se pendit. Les femmes de la famille se suicidèrent toutes collectivement.

[11] C’est-à-dire Institut pour la promotion de la culture, connu en Chine sous le nom d’Institut Hongwen (弘文学院). Le but du fondateur, Kanō (fondateur par ailleurs du judo), était au départ d’enseigner le japonais à des étudiants chinois. Son école est devenue un véritable laboratoire de langue, éditant même un manuel en 1906, et a accueilli des personnalités devenues célèbres comme Chen Duxiu (陈独秀) ou Qiu Jin (秋瑾), outre Lu Xun.
Voir :
https://kanochronicles.com/2020/08/30/the-kano-chronicles-kano-and-the-kobun-gakuin/

[12] C’est-à-dire « l’endroit de l’eau pour le thé » (御茶ノ水), dans le quartier Yushima, car c’était de là que venait, pendant la période Edo, l’eau qui servait à préparer le thé pour le Shogun. Il s’agit du temple de Confucius à Tokyo dont parle Lu Xun au début de son article. 

[13] C’est-à-dire adapté aux réalités de son temps, voire du moment : Mencius,  Wang Zhang II《萬章下》10. Mencius voulait louer la capacité de Confucius à s’adapter parfaitement aux circonstances.

[14] Plus exactement « ministre des châtiments » (大司寇).

[15] « 道不行,乘桴浮於海,從我者,其由與? » (Lunyu, Gong Ye Chang《公冶長》5.7)

[16] L’idée étant ici que le respect pour le texte écrit est une prescription attribuée à Confucius, mais Lu Xun s’en amuse en y voyant seulement de la superstition.

[17] Cao Cao (曹操) est présenté comme « héros sans scrupules » (jiān xióng 奸雄) dans le « Roman des Trois Royaumes » (Sānguó Yǎnyì 《三国演义).

[18] 敲門磚/敲门砖 qiāomén zhuān : expression, prendre une brique pour frapper à la porte, c’est-à-dire user d’un expédient pour arriver à ses fins.

[19] Qui, justement, a utilisé Confucius pour ses besoins de légitimation : en 1914, il a ordonné la reprise du culte de Confucius dans les écoles et les temples.

Voir : Le renouveau du confucianisme du XIXe au XXe siècle.

[20] C’étaient les seigneurs de la guerre les plus puissants, au nord de la Chine, les principaux généraux de la « nouvelle armée du Beiyang » dont Yuan Shikai avait fait partie et qui était composée de parents et amis. Quand il est mort, en 1916, le groupe s’est scindé en factions luttant violemment entre elles pour le contrôle d’un territoire.

[21] C’est le « jeu » dit tóuhú (投壶) : lors d’un banquet, les convives devaient tirer des flèches dans un vase, ceux qui rataient devaient boire.

[22] Personnage haut en couleur réputé pour sa brutalité et sa cruauté, il était poète, fils de musicien (alcoolique) et d’une mère pratiquant la sorcellerie. Il est passé à la postérité comme l’épitome légendaire du sinistre seigneur de la guerre.

Voir : https://www.asianstudies.org/wp-content/uploads/a-tale-of-two-warlords-republican-china-during-the-1920s.pdf

[23] Voir https://www.chinesemovies.com.fr/films_Fei_Mu_Confucius_2_.htm  (6. La rencontre de Confucius avec Nan Zi)

 

 

     

 

 

 

 

 

     

 

 

 

© chinese-shortstories.com. Tous droits réservés.