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Club de lecture de littérature
chinoise (CLLC)
Compte rendu de la séance du 16
septembre 2026
et annonce de la séance suivante
par Brigitte
Duzan, 21 septembre 2026
Cette première
séance de l’année
2026-2027
était consacrée à
Jin Yong (金庸),
avec au programme son roman « La Légende des héros chasseurs
d’aigles » (《射雕英雄传》) :
- Soit
en chinois :
Aux éditions
SDX Joint Publishing
生活·读书·新知三联书店
(1994, reed.1995-1996)
Ou même
en ligne
en 40 chapitres, deux annexes et une postface.
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La
Légende des héros chasseurs d’aigles,
édition chinoise 1994 |
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- Soit
en traduction française, chez You Feng, trad. Wang Jiann-Yuh (2
tomes 2004/2005)
- Soit
en traduction anglaise, Legends of the Condor Heroes, MacLehose
Press, en 4 tomes, par quatre excellentes traductrices
littéraires, la première ayant « formé » les autres et assuré la
cohérence de la traduction d’un volume à l’autre :
1/ A Hero Born, tr. Anna Holmwood, 2018
2/ A Bond Undone, tr. Gigi Chang, 2019
3/ A Snake Lies Waiting, tr. Anna Holmwood & Gigi Chang, 2020/
Paperback 2024
4/ A Heart Divided, tr. Gigi Chang & Shelly Bryant, 2021/
Paperback 2024
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Legends of the Condor Heroes, A Hero
Born, 2018 |
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En ce mercredi
de septembre, nous avions la joie d’accueillir deux nouveaux
membres qui venaient agréablement compenser l’absence de
quelques autres retenues dans leurs campagnes respectives, pour
profiter des derniers jours d’été indien.
UB
pour sa part était en stage et a envoyé un long message pour
dire combien il regrettait de ne pouvoir être là :
« Ce message pour vous dire que j'ai adoré Jin
Yong !
J’ai commencé à
le lire en voyage, en Géorgie. J'ai lu le premier tome (de la
traduction anglaise) en une journée, presque d'une traite (les
noms traduits n'ont pas suffi, pour une fois, à me décourager).
Le deuxième tome a subi un sort à peu près identique. Au milieu
du troisième, cependant, j'ai commencé à trouver les choses un
peu répétitives, d'autant qu'on ne rencontre plus beaucoup de
nouveaux personnages et que les "méchants" sont un peu trop
simples.
Cependant,
tout le début m'a enchanté, notamment les épisodes en Mongolie,
les noms fabuleux des techniques utilisées dans les combats, la
rencontre de maîtres de plus en plus forts. Et puis l'absurdité,
très drôle, de la détermination absolue des maîtres du sud à
chercher Guo Jing pendant des années pour gagner un pauvre
pari.
Il y a
vraiment, en outre, un côté cartoon dans la façon dont les
personnages se retrouvent toujours par hasard aux mêmes endroits
alors que, pourtant, la Chine est grande !
L'art du détour
dans la narration m’a paru vraiment admirable, en gardant très
vivante cette sinuosité que l'on trouve dans « Au bord de
l'eau » ou dans « Les Trois Royaumes »
.
L’histoire m’a
semblé quand même manquer un peu de personnages ambigus, le
principal étant Yang Kang. Guo Jing est touchant, mais peu
surprenant. Mention spéciale au maître mendiant gastronome et
au maléfique Ouyang Feng.
Merci encore
pour cette excellente découverte de plus. »
Cette entrée
en matière introduisait fort bien la séance en en donnant le
ton. La réaction générale a été du même ordre, surtout pour ce
qui concerne les membres chinois ou d’origine chinoise du club
que Jin Yong a accompagnés toute leur enfance et/ou adolescence,
surtout à travers les séries télévisées…
Ø
C’est
ce souvenir très vivant dont a tout de suite témoigné
Guochuan : Jin Yong, on a grandi avec…pas la peine de le
relire, il est gravé en nous.
Ceci dit,
ajoute-t-elle, c’étaient surtout les garçons qui
s’enthousiasmaient pour les séries adaptées de Jin Yong. Au même
moment, c’était aussi la grande vogue des films et adaptations
télévisées des romans de l’écrivaine taïwanaise Qiong Yao (陳喆).
[Les romans de
Qiong Yao
(décédée en 2024) sont surtout des mélos qui ont été extrêmement
populaires d’abord à Taiwan et à Hong Kong, à partir de 1964.
Entre 1964 et 1983, une cinquantaine de films en ont été
adaptés, Qiong Yao créant sa propre société de production, puis
se tournant vers les adaptations télévisées à partir de 1985.
Puis, en 1989, Taiwan ayant levé les restrictions aux tournages
sur le Continent, les équipes de Qiong Yao ont été les premières
à y tourner. Dès lors, les films Qiong Yao ont été aussi
populaires sur le Continent qu’à Taiwan, bien que pour des
raisons différentes. C’est effectivement un phénomène
socio-culturel populaire qui croise celui de Jin Yong, les
"Chiung Yao Girls" répondant aux héros martiaux hongkongais et
marquant l’époque].
Guochuan a
compté une dizaine de films adaptés de l’œuvre de Jin Yong, et
autant de séries télévisées. Elle a été surprise de voir encore
une nouvelle adaptation des « Héros chasseurs d’aigles » sortir
au cinéma en janvier 2025, pour le Nouvel An : celle de
Tsui Hark (徐克)
« Legends of the Condor Heroes: The Gallants » (《射雕英雄传:侠之大者》),
avec une nouvelle actrice de wuxia pour interpréter Huang
Rong, Zhuang Dafei (庄达菲),
aux côtés des valeurs établies comme
Tony Leung Ka-fai dans le rôle de Ouyang Feng (欧阳锋)
ou Hu Jun (胡军)
dans celui du chef du clan des mendiants Hong Qigong (洪七公).
[Le film de
Tsui Hark est adapté des chapitres 34 à 40 des « Héros chasseurs
d’aigles ». Tsui Hark avait déjà adapté Jin Yong, mais un autre
roman, « The Smiling Proud Wanderer » (《笑傲江湖》),
donnant les deux films sortis en 1990 et 1992 « Swordsman » et
« Swordsman II », avec les mêmes titres chinois que le roman. De
manière significative, l’adaptation de 2025 met l’accent sur les
valeurs patriotiques de Guo Jing refusant de se joindre aux
Mongols pour attaquer les Song, avec tout un discours final sur
l’héroïsme et la responsabilité première du chef de défendre son
peuple au lieu d’en conquérir d’autres.]
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Legends of the Condor Heroes: The
Gallants |
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Au-delà du
roman et de ses adaptations, Guochuan s’est intéressée à la
personnalité de Jin Yong, pour mieux comprendre. Ce qui l’a
frappée, c’est qu’il vient d’une vieille famille de lettrés
originaire de Haining, au nord du Zhejiang (la « famille des Zha
de Haining »
海寧查氏),
dont beaucoup étaient des mandarins ayant réussi les examens
impériaux ; le grand poète Xu Zhimo (徐志摩
1897-1931) était l’un de ses cousins. Mais c’était aussi une
famille riche de grands propriétaires fonciers
: son père Zha Shuqing (查樞卿)
fut arrêté, accusé d’être contre-révolutionnaire et exécuté le
26 avril 1951, pendant la Campagne de suppression des
contre-révolutionnaires (zhenya fangeming yundong
镇压反革命运动)
lancée par Mao en mars 1950.
[Jin Yong a
dit avoir pleuré pendant trois jours et trois nuits quand il a
appris la nouvelle surtout que son père avait joué un rôle
important dans son éducation, éducation classique, mais pas
seulement. C’est Zha Shuqing, en particulier, qui lui a fait
connaître, en lui en lisant chaque jour des extraits, quand il
était enfant, le roman de wuxia de
Gu Mingdao (顾明道)
« L'héroïne de Huangjiang » ou « Héroïne de la rivière sauvage »
(Huangjiang nüxia《荒江女侠》) :
publié en feuilleton à partir de 1928, il reste l’un des grands
romans de la littérature de wuxia de la période
républicaine, la « vieille école ».]
Jin Yong a
ensuite poursuivi une carrière journalistique et politique ; son
père a été réhabilité en 1981, lui-même a été reçu à Pékin par
Deng Xiaoping (rencontre dont on retiendra la phrase célèbre :
« On ne peut pas ressusciter les morts, alors autant passer
l’éponge… “人入黄泉不能复生,算了吧!”),
mais il s’est retiré de la scène politique après les événements
de Tian’anmen.
Il est resté
lettré dans l’âme jusqu’à ses dernières années. Quand il était
jeune, son père lui donnait en exemple son cousin Xu Zhimo qui
était allé étudier à Cambridge. En 2005, il y partit lui-même
faire un doctorat qu’il termina en 2009, à l’âge de 85 ans. Il
commença alors une autre thèse de doctorat en littérature
chinoise à l’université de Pékin.
Il avait une
culture historique autant que littéraire, l’histoire chinoise
constituant la trame fondamentale de ses romans, jusque dans des
détails que l’on ne remarque pas toujours. Par exemple, au début
du roman « Les héros chasseurs d’aigles », le prêtre taoïste Qiu
Chuji (丘处机)
aide les deux amis jurés Guo Xiaotian (郭啸天)
et Yang Tiexin (杨铁心)
à trouver un nom pour leurs fils avant leur naissance ; les deux
prénoms sont en mémoire de l’événement dit « Incident de (l’ère)
Jingkang » (Jingkang shibian
靖康事变),
un épisode sanglant qui a amorcé la chute de la dynastie des
Song du Nord, en 1127 : les troupes Jurchen de la dynastie des
Jin ont assiégé et pillé la capitale Bianjing des Song,
l’empereur Qinzong (宋欽宗)
et son père Huizong (宋徽宗)
ainsi que toute la famille impériale et une grande partie de la
cour ont été capturés. D’où le nom des enfants : Guo Jing (郭靖)
et Yang Kang (楊康).
…
Ø
Lei,
elle aussi, a grandi avec ces séries télé, mais Guochuan les
regardait le soir, après l’école, elle, elle les regardait
pendant les vacances, quand elle était au collège. Des années
plus tard, tout se mélangeait dans sa tête. Alors elle s’est
fait des listes de personnages, des tableaux, sur un petit
carnet, comme des généalogies de personnages historiques,
gribouillées au stylo noir. Et puis elle a écouté des
enregistrements audio des romans, elle a lu des articles de
« Jinologie » (Jinxue
金学), en
se faisant des listes d’armes et de mouvements de wushu…
Jin Yong,
c’est tout un univers ; mais, parmi les quelque 108 personnages
(comme dans le
Shuihuzhuan《水浒传》),
ses personnages préférés sont les taoïstes, d’abord Yang Guo (杨过)
et Xiao Longnü (小龙女),
les deux personnages principaux de la suite des « Héros
chasseurs d’aigles » (《神雕侠侣》)
– Yang Guo, fils de Yang Kang, orphelin recueilli dans la secte
(féminine) de la Tombe ancienne (古墓派)
et devenu disciple de Xiaolongnü – puis sa préférence va à Zhou
Botong (周伯通),
membre de la secte Quanzhen (全真道),
l’une des principales sectes taoïstes dont la tradition reste
vivante encore aujourd’hui ; enfin elle a une préférence toute
spéciale pour Hong Qigong (洪七公),
le chef du clan des mendiants. Huang Yaoshi (黄药师)
vient en tout dernier.
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Le
fondateur de la secte Quanzhen Wang Chongyang (王重阳),
à g.,
avec
ses sept disciples
(peinture du temple taoïste Changchun Guan
长春观
de Wuhan) |
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Quant aux
femmes, il en est de remarquables dans toute la trilogie ; quand
elles sont devenues maléfiques, c’est parce qu’elles ont été
profondément blessées dans une histoire d’amour. Ce sont
respectivement Mei Chaofeng (梅超风)
dans le premier roman de la trilogie, Li Mochou (李莫愁)
et Qiu Qianchi (裘千尺)
dans le deuxième volet, puis Zhou Zhiruo (周芷若)
dans le troisième. Mei Chaofeng (梅超风)
et Qiu Qianchi (裘千尺)
ont été défigurées, Mei Chaofeng a même été aveuglée, tandis que
Li Mochou (李莫愁)
et Zhou Zhiruo (周芷若)
conservent leur charme. Mais, en vieillissant, elles finissent
toutes par devenir à moitié folles. C’est la caractéristique
générale de la femme âgée chez Jin Yong, car privée d’amour. Le
qing (情)
est un thème fondamental dans ces romans.
[Le qing
était un thème très important à la fin des Ming, à la suite
du
Mudanting
(le Pavillon aux pivoines
《牡丹亭》).
Mais le sentiment était jusqu’au début du 20e siècle
absent des histoires de wuxia, et surtout de nüxia]
Ø
Christiane
a lu le roman
en juin, dans la traduction française de You Feng dont le
deuxième tome ne lui a pas semblé avoir la même qualité que le
premier, avec retour des coquilles habituelles chez cet éditeur,
mais surtout des « trous » narratifs dont elle s’est demandé
s’ils étaient bien dans le texte original.
Elle se
souvient de son étonnement initial : quoi ? les deux frères sont
tués tout de suite ? Mais justement c’est l’amorce de
l’histoire, qu’elle a trouvée ensuite très cohérente, autour de
la recherche du fameux manuel Jiuyin Zhenjing (九阴真经)
que tout le monde tente de s’approprier. Quête qui lui a rappelé
« Le roman de la rose » d’Umberto Eco, avec une autre dimension
et une autre thématique.
Elle a décelé
dans la trame historique un thème très chinois, et actuel, à
travers la critique de Gengis Khan et des Mongols qui passent
d’une conquête à l’autre : l’opposition entre héroïsme du
conquérant et mission de protection du peuple.
Christiane
a
été particulièrement sensible à l’art narratif. Est resté gravé
dans sa mémoire l’épisode de la lutte musicale entre les deux
instruments, la cithare dantesque et la flûte éthérée, lutte
dépeinte comme un fantastique combat d’arts martiaux. Force de
la musique sur les esprits : elle touche même Guo Jing qui n’a
pourtant aucun sens musical.
[Il s’agit
d’une rencontre (au chapitre 18) entre Ouyang Feng (欧阳锋)
et Huang Yaoshi (黃药师)
sur l’Île des fleurs de pêchers. Ouyang Feng est venu voir Huang
Yaoshi et Huang Rong avec son fils, une horde de serpents et un
groupe de jeunes femmes séduisantes, toutes en blanc.
L’atmosphère est tendue. Sur ordre de leur maître, huit des
femmes se mettent à jouer et les autres à danser, sur cette
musique « étrange » venue de l’Ouest. C’est alors que Huang
Yaoshi prend sa flûte et se met à jouer, perturbant les
musiciennes et les danseuses qui se mettent à suivre la flûte.
Ouyang Feng réagit en se faisant apporter sa cithare : elle rend
des sons métalliques, comme un cheval de fer attaquant l’ennemi.
Commence alors le combat musical – Huang Laoshi, debout,
marchant tout en jouant, ses pas suivant les huit diagrammes (ba
gua
八卦)
pour cultiver sa force interne (neili
内力)… On
ne quitte pas le registre des arts martiaux.]
Cet épisode de
combat musical lui a fait penser à ce que disait Platon de la
musique et de ces deux instruments, mais à l’opposé de cet
épisode de Jin Yong : pour Platon en effet, la cithare était un
instrument apollinien car de mesure et de raison, tandis que la
flûte (l’aulos) était un instrument dionysiaque, lié au
désordre et aux émotions excessives. Platon voulant « purifier »
la cité de tous les délires qui la menacent, il préférait
Apollon et les instruments d’Apollon, le souffle de la raison à
l’ivresse dionysiaque…
Dans le même
ordre d’idées, LLP a également fait un parallèle avec une
scène du film « Shadow » (《影》)
de Zhang Yimou sorti en 2018, comme le pendant yin du
film « Hero » (《英雄》)
de 2002 : la scène en question est un duo à la cithare.
[l’action
culmine dans une séquence fantastique croisant un duel sous la
pluie, en haut d’une montagne, et un duo à la cithare dans une
chambre souterraine, la musique de la cithare donnant la musique
rythmant le combat et le choc des armes jouant le rôle des
percussions…]
Christiane
a aussi apprécié la subtile et profonde gradation dans la
peinture des sentiments amoureux :
- La
passion désespérée de Huang Yaoshi pour son épouse disparue, au
point d’inventer un stratagème pour la rejoindre dans la mort,
sans avoir à attenter lui-même à sa vie, mais en inventant un
bateau qui se désagrègerait en mer ;
- L’amour
spontané, véritable affinité sélective, de Guo Qing pour Huang
Rong, alors même qu’elle est déguisée en petit va-nu-pied ;
- Toutes
les sortes d’amour paternel et filial, y compris de maître à
disciple (le maître étant le succédané du père).
La lecture a
été pour elle un délice grâce aux personnages, effrayants et
maléfiques ou séduisants et fantasques, comme ce Zhou Botong (周伯通)
à moitié anarchiste, ou encore le chef du Clan des mendiants
Hong Qigong (洪七公),
le mendiant-gastronome qui accepte d’apprendre ses techniques
d’arts martiaux à Guo Qing en échange de petits plats cuisinés
par Huang Rong – Guo Qing lent, naïf et maladroit, mais
finalement touchant car pur et innocent, lui a rappelé l’Idiot
de Dostoievski.
Il y a de
l’humour, aussi, pour pimenter le récit, par exemple dans le
savoureux épisode (chapitre 19) des requins en mer…
[Alors qu’ils
se sont enfuis de l’Île aux fleurs de pêchers sur le fameux
bateau conçu par Huang Yaoshi pour sombrer en mer, Guo Jing,
Hong Qigong et Zhou Botong se retrouvent dérivant sur le mât,
dans une mer infestée de requins. Ce qui ne leur fait pas perdre
leurs sens de l’humour. Avec des armes de fortune, ils tuent les
requins qui approchent, les requins morts attirant leurs
congénères qui les dévorent… Mais les requins sont innombrables,
le soir tombe et un brouillard monte sur la mer : alors
Zhou Botong
lance un pari : qui sera le premier avalé par un requin ? Le
premier avalé sera-t-il le gagnant ou le perdant ? demande Hong
Qigong. Le gagnant, bien sûr, répond Zhou Botong. Dans ce cas,
répond le mendiant, je préfère être le perdant. Et ils
continuent à louer leurs prouesses en arts martiaux pour tuer
les requins, Zhou Botong regrettant de ne pas avoir le temps
d’en profiter pour apprendre la technique de son confrère. C’est
une scène de comédie burlesque, mais l’épisode se poursuit avec
l’arrivée du bateau de Ouyang Feng qui montre l’efficacité du
venin de ses serpents, un requin mort infestant ceux venus le
dévorer…. la comédie tourne au cauchemar.
Narration
d’une remarquable construction narrative, comique puis
dramatique, avec l’allégorie du poison comme image du caractère
diabolique du Maître des serpents. ]
Ø
Stéphanie
a elle aussi été fascinée par la centaine de personnages du
roman et par l’art narratif de Jin Yong, dont elle souligne un
triple aspect :
- D’une
part, elle a été frappée, dès le premier chapitre, par l’aspect
cinématographique de la narration. Jin Yong commence par
la description d’un paysage, un vaste panoramique filmé en
travelling : vision d’une rivière autour d’un village, avec sur
les rives une rangée d’arbres aux feuilles rouges bien que ce
soit encore le mois d’août, et des herbes sauvages elles aussi
jaunies ; et puis, sous deux immenses pins, un groupe de
villageois, dont une dizaine d’enfants, tous écoutant un vieil
homme…
- Ce
vieil homme est un conteur, ce qui replace la narration
dans le contexte de la littérature orale, en la rattachant ainsi
résolument à la littérature populaire, en langue vernaculaire.
- Littérature
populaire très vivante dont Jin Yong reprend un aspect
déterminant : les dialogues.
Ø
LLP
poursuit en soulignant l’aspect addictif de cet art
narratif, comme les grands romans classiques dont chaque
chapitre se termine par un suspense appelant le lecteur à
continuer sa lecture pour connaître la suite.
Elle en a fait
l’expérience concrète : au début, elle n’était pas enthousiasmée
par cette perspective de lecture et, prudente, était allée au
début de l’été chercher un exemplaire du premier tome à la
bibliothèque près de chez elle, qui ne l’avait pas et avait dû
le faire venir de la bibliothèque centrale. Sur quoi elle était
partie en vacances, avec le bouquin dans sa valise. Mais,
arrivée à la moitié du livre, elle a regretté de n’en avoir pris
qu’un volume, et s’est empressée, début août, de revenir
commander le deuxième tome, pour lire la suite, impérativement.
Elle a été
elle aussi fascinée par les personnages, et en particulier les
personnages féminins, avec ce qui est pour elle une sorte
d’archétype de la sorcière : Mei Chaofeng (梅超风),
ancienne disciple de Huang Yaoshi [qui l’a rachetée à une
famille riche à laquelle, orpheline, elle avait été vendue],
devenue d’une redoutable cruauté en volant à son maître la copie
qu’il possédait du manuel « des neuf yin » et en l’interprétant
de travers.
[Les romans de
Jin Yong sont riches en personnages féminins originaux,
contrairement aux romans de wuxia traditionnels où
l’héroïne n’a aucun sentiment et se consacre entièrement à la
mission de vengeance qui lui a été confiée, souvent par la nonne
(taoïste) qui l’a formée. Elle disparaît quand elle l’a
accomplie. C’est le cas, par exemple, de Nie Yinniang (聂隐娘),
héroïne d’un
chuanqi
des Tang, adapté
au cinéma par Hou Hsiao-hsien.
Les
personnages féminins ont été développés dans la littérature de
wuxia dans les années 1920-1940 par les écrivains de
« l’ancienne école » qui ont influencé Jin Yong :
Gu Mingdao (顾明道)
et son « Héroïne de Huangjiang » déjà cités, et
Huanzhu Louzhu (还珠楼主).
Chez eux, la nüxia peut avoir des sentiments amoureux.
Au cinéma,
c’est
King Hu (胡金铨)
qui introduit la nüxia comme personnage principal, avec
« L’hirondelle d’or » (《大醉侠》)
en 1966, faisant de ses actrices des stars du wuxiapian contre
les héros très masculins de
Chang Cheh (张彻) …]
Ø
Constantin
(qui a grandi
dans le Zhejiang) dit en souriant qu’il n’est pas de la
génération des fans de Jin Yong : pour lui, c’est un
« étranger ». Sa mère, en revanche, en était une lectrice
assidue quand elle était enfant. Pour lui, le préjugé anti-Jin
Yong tient aussi au caractère désuet des films de wuxia
des années 1980, avec leurs effets spéciaux d’un autre âge.
Il a donc
commencé sa lecture, en chinois, avec ce schéma en tête, en
s’attendant à s’ennuyer. Or le début l’a fasciné et il a trouvé
la langue très fluide. Il n’a pas eu le temps d’en lire encore
beaucoup, mais il va continuer…
Ø
MRC
fait partie des lecteurs chinois qui ont vécu la passion pour
Jin Yong dans leur jeunesse. Il dit avoir bien passé 10 000
heures de sa vie sur tout ce qui touche à l’univers de Jin Yong,
romans, mais aussi séries télévisées et jeux vidéo.
Jin Yong avait
une « présence massive » au quotidien, à la télévision et dans
la culture populaire, phénomène qu’il compare à celui de Harry
Potter en termes de popularité. Quand il était au collège, les
discussions le soir, au moment de se coucher, au dortoir,
tournaient autour des personnages de Jin Yong, mais c’était
valable pour les filles aussi. Les garçons demandaient : quel
genre de fille tu préfères, Huang Rong ou Xiaolong nü (小龙女)
? quel genre de héros préfères-tu, Guo Jing ou Yang Guo ?
Oui, dit
Lei, j’ai vécu cet engouement : j’avais, collé sur le mur de
ma chambre, un poster de mon acteur fétiche, Louis Koo (古天乐),
celui qui interprétait le rôle de mon personnage préféré, Yang
Guo, dans la série télévisée hongkongaise de 1995 adaptée du 2e
roman de la trilogie.
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The
Condor Heroes 95
《九五神雕侠侣》avec
Louis Koo |
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MRC
s’est demandé ce qui a pu faire le succès de Jin Yong à
l’époque. La raison première – qui vaut pour tous les romans « à
chapitres » classiques - tient à l’intérêt addictif de la
structure narrative de ses romans, en épisodes publiés en
feuilleton dans la presse quotidienne, entraînant la nécessité
de susciter la curiosité du lecteur à la fin de chaque chapitre
par un effet de suspense, pour qu’il vienne revenir acheter le
journal le lendemain.
Cependant,
au-delà de cet aspect général et outre le fait que lire des
romans était à l’époque l’une des principales formes de
divertissement, MRC voit dans « l’esprit du xia »
une raison principale de l’engouement pour Jin Yong dans sa
jeunesse, cet « esprit du xia » étant alors très valorisé
dans la société dans ses dimensions traditionnelles
(confucéennes) : venir en aide à ses amis, être prêt à faire des
sacrifices pour les défendre en défendant en même temps ses
valeurs, se réaliser et assumer des responsabilités.
[Sur ce thème,
voir
Naissance et évolution de l’image du xia]
Dans les
« Héros chasseurs d’aigles », le héros chevaleresque est celui
qui se met au service de son pays et du peuple, dans un sens
confucéen. Dans les deux volets suivants de la trilogie,
l’accent est mis bien plus sur l’individualisme, mais les héros
sont toujours confrontés à un conflit intérieur entre
individualisme et sacrifice collectif, le désir d’œuvrer pour
l’intérêt collectif étant un thème fondamental dans les romans
de Jin Yong.
L’aspect
confucéen, rappelle Christiane, est analysé dans un
article de Nicolas Zufferey « De Confucius au romancier Jin
Yong », au chapitre III de l’ouvrage édité sous la direction
d’Anne Cheng : La pensée en Chine aujourd’hui (Gallimard,
Folio/Essais, 2007).
Cet esprit,
poursuit MRC, était répandu dans un contexte où chacun
envisageait sa responsabilité dans un sens de réciprocité. Puis
on est passé de cette éthique de responsabilité et d’engagement
à une éthique individuelle d’autoprotection, un « individualisme
défensif » comme mécanisme de défense traduisant la
fragilisation du contrat social.
MRC
voit aussi
dans la critique féministe des personnages féminins une raison
supplémentaire de la baisse de popularité de Jin Yong
aujourd’hui. Mais, dans l’ensemble, il reste frappé par le génie
de Jin Yong, sa capacité à intégrer dans ses romans à la fois le
confucianisme, le taoïsme, le bouddhisme, la poésie classique,
la musique, les mathématiques traditionnelles, les légendes
populaires, et enfin l’histoire, les personnages fictifs se
mêlant à l’histoire réelle ; et il réussit à faire de tout cela
un univers cohérent. C’est sans doute ce qui a contribué à son
succès, mais cela reste le principal facteur du caractère
universel et intemporel de son œuvre.
[On peut noter
un nouvel intérêt pour Jin Yong, justement, de la part des
autorités chinoises. En 2004, un extrait de son 11e
roman, « Demi-Gods and Semi-Devils » (《天龙八部》),
a été introduit officiellement dans le manuel de littérature
chinoise destiné aux lycéens, marquant un tournant dans
l’appréciation de cette œuvre, mais suscitant évidemment un
violente controverse. Ce qui a fini par l’emporter, c’est d’une
part la reconnaissance de la qualité de son style littéraire, un
chinois vernaculaire élégant, intégrant des éléments de poésie
classique, mais aussi, d’autre part, les valeurs morales
incarnées par le xia : patriotisme, justice,
bienveillance, fidélité, sens du devoir, autant de valeurs que
le régime chinois a besoin de défendre aujourd’hui contre la
morosité ambiante et le désengagement social.
On voit
fleurir les articles faisant l’éloge de Jin Yong dans la presse
officielle, chine-info en tête, et la « Jinologie » (Jinxue
金学) a
le vent en poupe. Ses romans servent même de passerelles pour
étudier l’histoire impériale. À l’occasion du 100e
anniversaire de la naissance de Jin Yong, en 2024, la maison
d’édition Yuelu (岳麓书社)
a publié « Reflets du Jianghu : Le monde des arts
martiaux de Jin Yong et les allégories de la vie » (Jianghu
de daoying《江湖的倒影.
金庸的武侠世界与人生寓言》)
par la jeune écrivaine Peng Jieming (彭洁明)
;
elle y analyse les principaux personnages et thèmes des romans
de Jin Yong. ]
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Jianghu de daoying
《江湖的倒影》 |
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*
La séance
s’est terminée par une discussion sur ce thème : qu’en est-il
aujourd’hui de Jin Yong, de son influence et de son poids dans
la littérature chinoise actuelle ? Entre la « vieille »
génération qui lui reste attachée et la nouvelle, qui lit tout
autre chose. Et là intervient l’impact de la littérature sur
internet, qui mêle histoires de wuxia et histoires
d’amour, voire de science-fiction et plus généralement de
fantasy.
Selon aussi
bien l’expérience des prof que celle des libraires, les jeunes
lecteurs et lectrices de littérature chinoise aujourd’hui
raffolent de
danmei
(耽美),
genre encore relativement récent, écrit par des femmes pour un
public surtout féminin, mais mettant en scène des relations
entre personnages masculins… C’est un genre en pointe dans les
ventes actuelles, témoigne Laura. Et comme le genre est
censuré, ou strictement contrôlé en Chine continentale, il se
développe à Taiwan, dans des publications en caractères
composés, ce qui oblige les intéressé(e)s à les apprendre pour
pouvoir lire ces romans.
En termes de
pur engouement, le phénomène danmei semble bien être
l’équivalent de la « fièvre Jin Yong », en Chine et dans tout le
sud-est asiatique il y a un demi-siècle, mais toujours vivant à
travers la mémoire collective. Cependant, ce phénomène Jin Yong
s’est cristallisé autour d’un auteur et d’une œuvre dont les
qualités littéraires sont reconnues, et dont l’impact dans les
esprits est démultiplié par les nombreuses adaptations au cinéma
et à la télévision. Le danmei ne peut pas se prévaloir
d’une telle manne, au moins pour l’instant… Cependant, il faut
noter un choix d’acteur très subtil dans le film de
Tsui Hark (徐克)
mentionné par Guochuan : « Legends of the Condor Heroes:
The Gallants » (《射雕英雄传:侠之大者》).
On a parlé de la nouvelle actrice interprétant le rôle de Huang
Rong, pas du jeune acteur interprétant celui de Guo Jing : il
s’agit de Xiao Zhan (肖战)
qui s’est fait connaître par son rôle dans la série adaptée du
danmei « Grandmaster of Demonic Cultivation » (Modao
Zushi
《魔道祖师》)
de Mo Xiang Tong Xiu (墨香铜臭)…
Il y a ainsi, dans son adaptation récente de Jin Yong, comme un
clin d’œil de Tsui Hark vers les séries adaptées de danmei.
Malgré tout,
pour répondre à la question posée : non, le danmei ne
justifie pas, ou pas encore, de figurer au programme du Club de
lecture. On s’en tiendra à Jin Yong…
À noter
Dans le cadre
du programme littérature-cinéma 2026-2027 de l’ENS de la rue
d’Ulm, la dernière séance, le 26 février 2027, sera consacrée au
film de wuxia de
Xu Haofeng (徐浩峰) sorti
fin 2015 :
« The Master » (《师父》).
Adapté d’un roman éponyme de Xu Haofeng, le film se passe à
Tianjin au début des années 1930 alors qu’un maître de
wingchun (école du sud) vient dans le nord, à Tianjin, pour
tenter d’y fonder une école. Xu Haofeng est l’un des derniers
grands maîtres de la littérature et du cinéma de wuxia
aujourd’hui.
Prochaine
séance
Mercredi 14
octobre 2026
À lire à son
rythme et selon son humeur, l’un après l’autre ou au hasard, les
récits du recueil :
-
À la recherche des esprits (Soushenji《搜神记》),
extraits du recueil compilé par Gan Bao (干寶/干宝)
au 4e siècle, trad. Chang Fu-jui,
Roger Darrobers,
Lionel Epstein, Sarah Hart, Rainier Lanselle, Jean Lévi, André
Lévy et
Rémi Mathieu, présenté et annoté sous la direction de Rémi
Mathieu, Gallimard, coll. "Connaissance de l'Orient", 1992, 360
p.
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