Cette deuxième
séance de l’année
2026-2027
était consacrée au recueil de récits compilés par Gan Bao (干寶/干宝)
au 4e siècle :
-
À la recherche des esprits (Soushenji《搜神记》),
extraits traduits par Chang Fu-jui,
Roger Darrobers,
Lionel Epstein, Sarah Hart, Rainier Lanselle, Jean Lévi, André
Lévy et
Rémi Mathieu, présenté et annoté sous la direction de Rémi
Mathieu, Gallimard, coll. "Connaissance de l'Orient", 1992.
Comme
l’explique Rémi Mathieu dans son Introduction, il existe
plusieurs versions du texte, la dernière étant celle, révisée
sous les Ming, pour être intégrée au Canon taoïste (le
Daozang
道藏). La
version qu’il a traduite est la plus courante, en vingt
chapitres, dans l’édition de 1979 de la collection Gu
xiaoshuo congkan (古小说丛刊)
des éditions pékinoises Zhonghua Shuju (中华书局).
L’édition 1979 du Zhonghua
Shuju
Lei a expliqué
les différences entre les trois éditions chinoises possibles,
toutes en vingt chapitres (ou juan卷),
qui se distinguent par leur organisation, leurs annotations, la
présence ou l’absence d’une traduction en chinois moderne, ainsi
que par les différents outils proposés pour accompagner la
lecture.
- L’édition de
2012 du Zhonghua Shuju (中华书局)
comprend le texte original, en chinois classique, des
annotations et une traduction en chinois moderne, sans
illustration. Chaque récit possède un titre, mais pas de
numérotation, et chaque chapitre s’ouvre sur une brève
introduction (题解)
qui résume les thèmes et le contenu.
- Ensuite
l’édition de 2019 des éditions Sanqin du Shaanxi (三秦出版社)
comprend le texte original, des annotations et quelques
illustrations, mais pas de traduction en chinois moderne ni
notice introductive en tête de chapitre, chaque récit portant un
titre, mais sans numérotation.
- Enfin
l’édition de 2026 des éditions Beijing Tianxue Culture (北京天雪文化有限公司)
propose le texte original et une traduction en chinois moderne,
sans annotations ni illustrations, sans titres ni numérotation
des récits, et sans texte introductif en tête de chaque
chapitre.
Les
trois éditions chinoises
Quant aux
illustrations qui figurent dans la traduction, elles sont
reprises d’une édition ancienne, « augmentée et illustrée », de
la dynastie des Qing (Xinke chuxiang zengbu Soushenji
新刻出像增补搜神记).
Exemples d’illustrations du Soushenji des
Qing : en haut à g. Huang Moshen (黄魔神),
le démon jaune,
à
dr. HeishuiJiangjun (黑水将军),
le général des Eaux noires, en bas à g. Fanmai
(贩卖),
les
colporteurs, légendes des cultes du sud, à dr.
Xiang Wang (向王),
le roi Xiang.
Les
interventions au cours de la séance ressemblent aux histoires du
Soushenji : certaines brèves, d’autres plus longues, et
toutes très diverses.
ØPour
Claire, le début a été quelque peu laborieux, les deux
premiers chapitres de brèves biographies ne l’ayant pas
particulièrement intéressée, et la nécessité de devoir faire
l’aller retour entre le texte et les notes à la fin du livre
n’ayant pas facilité sa lecture.
Puis, à partir
du Chapitre III, elle a trouvé que le recueil était « d'une
richesse et d'une diversité folles » ! Bien que certaines
anecdotes soient très allusives (synthèses d'autres textes),
elliptiques (on reste parfois sur sa faim...) ou carrément
incompréhensibles (pour n’en citer qu'une, « Lessive », au
chapitre X, n°256, l'a par exemple laissée particulièrement
perplexe), d'autres offrent des histoires plus étoffées avec une
vraie trame narrative, et ce sont celles-là qu’elle a le plus
appréciées :
-Il
y en a de très touchantes, notamment celles qui traitent de la
piété filiale ou des amours et amitiés modèles (par exemple,
« Les deux catalpas » & « Adieux », n° 294 & 299, chapitre XI)
et d'autres très drôles - s'il fallait choisir, petit coup de
cœur pour « Le vin de mille jours », n° 447, chapitre XIX).
-Il
en est d’autres qui nous instruisent sur les usages et pratiques
antiques : faire un bouillon avec la tête de son ennemi ;
exposer au soleil voire à la combustion les responsables de
sécheresse, « Pari avec le Ciel », n° 271, chapitre XI ; bâtir
les fondations de sa maison sur les restes d'un être vivant,
« La tortue et les murailles », n°325, chapitre XIII).
-Dans
le même ordre d’idées, d’autres encore nous donnent l'origine de
certaines pratiques ou modes (par exemple l'origine du casque à
plumets, « L'autel du taureau furieux », n° 415, chapitre
XVIII). Et comment certaines nouvelles pratiques, parfois
originaires des contrées barbares, mœurs ou déviances (physiques
ou sexuelles) sont souvent autant de présages d'un désordre
politique à venir (« De la mode », n° 151, chapitre VI ;
« Ustensiles barbares » et « Un sexe mal placé », n°s181
& 221, chapitre VII).
Outre tout le
chapitre X sur les rêves, Claire a beaucoup aimé
l'ensemble du chapitre VI où les anecdotes sont l'illustration
de présages, expressément cités, tirés du Yizhuan de Jing
Fang (《京房易传》)
[1].
Le
Yizhuan de Jing Fang
Elle a trouvé
que, plus on avance dans la lecture du recueil, plus on en
apprivoise le style et la « logique ». La structure narrative
est relativement commune d'une anecdote à l'autre ; en termes de
contenu, on apprend à se familiariser avec les caractéristiques
de tel ou tel animal, on pressent parfois la tournure de
l'intrigue selon le comportement de ses protagonistes, on se
sensibilise avec l'importance des chiffres et leur symbolique
implicite (sûrement en lien avec l'attrait qu'avait Gan Bao pour
la numérologie, voir par exemple « Le cheval et ses cornes », n°
119, chapitre VI). Bref, on devient presque un initié et qui
sait, ajoute-t-elle, peut-être pourrait-on en venir à
reconnaître un « esprit » si on en croisait un.
On remarque en
effet que tous ces faits extraordinaires, s'ils peuvent parfois
surprendre ou effrayer, ne choquent véritablement personne :
toutes les créatures (humaines et autres) évoluent dans un monde
sans frontières (géographie & temps, vie & mort, humain &
animal) où se mêlent l'Histoire, les théories Yin/Yang et les
Cinq Eléments, les mythes fondateurs, les traditions (han et
barbares), les trois pensées (avec prépondérance du taoïsme), le
merveilleux.
La leçon qui
s'impose est certainement qu'il faut respecter les règles et
être attentif aux avertissements et aux présages car ils sont
implacables, et parfois, si on les ignore, suivis de mort. Et
pourtant, selon les cas, et c’est très amusant, il semble y
avoir une marge pour la négociation (« De l'inconvénient des
mêmes prénoms », n° 262, chapitre X).
Enfin, on
constate souvent la supériorité des êtres fantastiques sur les
simples mortels, en tant qu'intermédiaires entre deux mondes, et
celle de la nature, qui reconnaît la valeur des hommes et
récompense les vertueux – ainsi, dans « Poissons impulsifs,
moineaux zélés » (n° 278, chapitre XI), la piété d'un fils
pourtant mal aimé et injustement traité par son père et sa
belle-mère incite au sacrifice les poissons et moineaux qui se
donnent à lui pour nourrir ses parents malades ; ou encore, dans
« Pari avec le Ciel » (n° 271, chapitre XI), le sacrifice d'un
homme pour le bien commun est récompensé par la pluie.
Ø
Sylvie a lu une
histoire après l’autre, en les prenant au hasard, mais a
finalement tout lu. Elle a été gênée par la récurrence de
personnages inconnus, cités dans leur contexte historique.
Quelques-unes de ces histoires l’ont marquée plus que d’autres.
- L’immortel
Ji Zixun (蓟子训)
des « immortels tranquilles » (n° 18, chap. I) l’a amusée
pour l’humour avec lequel il est présenté, sur la base de
témoignages attestant de son existence des siècles auparavant,
et en différents endroits. Un immortel qui semble omniprésent,
au moins dans l’esprit des badauds, la dernière phrase montrant
en quelques mots le caractère exceptionnel du personnage, qui
s’éloigne sans se hâter, « mais qu’un cheval au galop n’aurait
pu rattraper » (视若迟徐,而走马不及).
- L’histoire
de Charrette (n° 254, chap. X) a une construction
intéressante, qui part d’un rêve, comme celles de tout ce
chapitre, et mêle monde des esprits et monde réel. Un homme très
pauvre, mais épris du dao, Zhou Lanze (周揽啧),
rêve que le « seigneur des cieux » (Tiangong
天公) le
prend en pitié et lui accorde un « prêt » : les millions d’un
homme qui n’est pas encore né. Zhou Lanze fait effectivement
fortune, en travaillant dur avec sa femme, mais une servante
donne naissance à un enfant auquel est donné le nom de Charrette
(Chezi
车子)
parce qu’il est né dans une remise à voitures, la servante
enceinte ayant été chassée de la maison. Or c’est justement ce
personnage dont « le ciel » avait prêté à Zhou Lanze la fortune
(à venir) ; il doit donc la rembourser, et s’appauvrit peu à peu
tandis que l’autre s’enrichit… Richesse et pauvreté sont un
« don du ciel ».
- L’histoire
des « deux catalpas » (n° 294, chap. XI) l’a
particulièrement frappée. C’est une histoire d’amours
contrariées : l’officier Han Ping (韩凭)
épouse une fille tellement belle que, convoitée par le roi, il
la fait enlever et condamne le mari aux travaux forcés. Le mari
met fin à ses jours, elle se suicide, laissant une lettre
indiquant son désir d’être enterrée avec son mari. Désir non
exaucé par le roi furieux qui fait enterrer les deux époux dans
des tombes séparées. Mais deux catalpas poussèrent sur les
tombes, racines emmêlées, les troncs s’inclinant l’un vers
l’autre. Les arbres furent nommés « arbres de l’amour partagé »
(“相思树”),
nom qui leur est resté
[2].
Ce thème est
courant dans la littérature chinoise et donne lieu à une brève
discussion. Le texte de Gan Bao dit : « Un couple de canards
mandarins se percha dans les arbres, cous croisés, en poussant
des cris plaintifs jour et nuit (又有鸳鸯,雌雄各一,恒栖树上,晨夕不去,交颈悲鸣)…
Dans le sud, on dit que les canards mandarins sont l’esprit de
Han Ping et de son épouse. (南人谓:此禽即韩凭夫妇之精魂。) »
Cette histoire connaît plusieurs variantes, l’une d’elles étant
celle des « amants papillons », c’est-à-dire la légende de Liang
Shanbo et Zhu Yingtai (梁山伯与祝英台),
qui fait partie des quatre grandes légendes de la littérature
populaire chinoise (四大民间传说)
et a inspiré un grand nombre d’opéras et de films
[3].
Cette légende remonte à un chuanqi des Tang, mais le
thème des amants séparés aurait pour origine le Huainanzi (《淮南子》)
compilé par Liu An (劉安/刘安)
au début du 2e siècle avant J.C. … ce qui suggère
l’idée de programmer cet ouvrage l’année prochaine
[4].
Ø
Dorothée
a eu quelques difficultés à lire ces histoires en raison de la
multiplicité des personnages et de la diversité des thèmes, mais
aussi en raison de l’extrême concision de la plupart des
histoires, au point d’en rester souvent sur sa faim.
Cependant,
s’il est une impression qui lui en reste, c’est la prédominance
des histoires de morts, de malheurs, sécheresses, inondations,
famines et autres catastrophes, qui forment la trame des récits,
mais aussi leurs conclusions.
[Et qui
reflètent sans doute la sombre réalité du temps].
ØMRC
a
lu ces textes dans leur transcription en chinois moderne et a
trouvé que certaines des histoires étaient mieux développées que
d’autres.
Ainsi les
histoires de « Song Dingbo et le fantôme » (ou « Comment
vendre un fantôme », n° 393, chap. XVI) et du « Tombeau desTrois Rois » (“三王墓”
ou « L’épée de la vengeance », n° 266, chap. XI) ont une
structure assez complète, un peu comme de vraies nouvelles.
[L’histoire
des deux épées, mâle et femelle, forgées par le maître forgeron
Ganjiang (干将)
du n° 266 se trouve, dans une version très proche, dans le
recueil de Lu
Xun (魯迅)« Contes
anciens sur un mode nouveau » (《故事新编》),
sous le titre « Forger les épées » (《铸剑》)
[5]].
En revanche,
l’histoire de « Chang'e et la fuite dans la Lune » (n°351, chap. XIV) et celle de « Dong Yong et la
Tisserande » (n°28, chap. I) sont très courtes dans
la version du Soushenji. C'est par la suite qu'elles ont
été développées et adaptées en récits plus complets, jusqu'à
devenir très populaires, par exemple, pour « Dong Yong et la
Tisserande » , à travers les pièces de théâtre
traditionnel sous les Ming et les Qing, et plus récemment dans
les films et les séries télévisées.
1/
MRC
évoque des souvenirs concernant l'histoire de Song Dingbo et du
fantôme : l’histoire figurait dans le manuel scolaire quand il
était au collège et elle avait été étudiée en classe. À
l'époque, tout le monde trouvait que Song Dingbo était très
intelligent parce qu'il avait réussi à tromper un fantôme qui
était normalement plus fort que lui et qu'on considérait en
outre comme méchant. C’est ainsi que l’histoire était présentée
dans le manuel.
Mais en la
relisant aujourd'hui, elle a pris à ses yeux un sens différent.
Finalement, le fantôme est plutôt naïf et c’est la raison pour
laquelle Song Dingbo réussit à le tromper et à le capturer, puis
à le vendre pour gagner de l'argent. Vu ainsi, on pourrait
presque dire que c'est le fantôme qui est la victime de
l'histoire. D'ailleurs, c'est le fantôme lui-même qui propose
qu'ils se portent à tour de rôle pour se fatiguer moins en
chemin. Il montre donc une certaine volonté de s'entraider. Loin
d’être méchant, c'est peut-être même un fantôme plutôt gentil !
En y
repensant, il se dit qu’il y avait peut-être d'autres élèves qui
pensaient ainsi. Mais ce n’était pas « la bonne réponse », celle
qui était uniformément enseignée, sans possibilité de réflexion.
2/ Pour ce
qui concerne l'histoire de Chang'e, elle tient en
quelques lignes dans le Soushenji, et on ne nous explique
pas pourquoi elle décide de prendre l'élixir d'immortalité et de
partir sur la Lune. Dans les différentes versions qui sont
apparues par la suite, on trouve plusieurs explications, parfois
très différentes les unes des autres. On peut en citer cinq, qui
diffèrent selon les auteurs et les commentaires.
a)Chang'e
veut devenir immortelle. Elle vole donc l'élixir et le prend
toute seule, en abandonnant son mari.
Source : le
Huainanzi, VI(《淮南子.
卷六》), à
l’origine de l’expression « Chang’e s’envole vers la lune » (Cháng'é
bènyuè “嫦娥奔月”
).
“姮娥,羿妻,羿请不死药于西王母,未及服之,妇娥盗食之,得仙,奔入月中,为月精。”
Chang’e
(était) l’épouse de Yi
[6] ;
il demanda l’élixir d’immortalité à Xiwangmu, la Reine
Mère de l’Ouest, mais avant même qu’il ait eu le temps de le
prendre, Chang’e le lui vola, devint immortelle et s’enfuit sur
la lune où elle devint l’Esprit de la Lune
[7].
b)Un
homme mal intentionné essaie de s'emparer de l'élixir. Pour l'en
empêcher, Chang'e préfère le prendre elle-même et elle s'envole
vers la Lune.
c)Chang'e
découvre que son mari, Hou Yi, lui a été infidèle. Furieuse,
elle décide de le quitter en prenant l'élixir et en s’envolant
sur la lune.
Cette version
a sa source dans le poème « Questions au ciel » des « Chants de
Chu » (Chuci. Tianwen《楚辞·天问》)
de Qu Yuan (屈原)
[8].
[Selon cette
source, après avoir abattu les neuf soleils et être devenu un
héros, l’archer Yi, ou Houyi (后羿),
serait devenu un Don Juan et aurait eu une liaison avec Luo Pin
(雒嫔),
l’épouse du Dieu du Fleuve (河伯) ;
ulcérée, Chang’e s’enfuit dans le palais de la Lune (月宫).
Cette histoire se trouve dans les commentaires sur le Chuci
d’un écrivain de la dynastie des Han de l’Est. Mais, dans le
Chuci, il n’est pas question de Chang’e, l’épouse de
Houyi est nommée Chunhu (纯狐).
Ce Houyi serait donc vraisemblablement une autre personne que le
mari de Chang’e.]
d)Autre
version : Houyi est devenu un tyran ; Chang'e lui vole l'élixir
pour l’empêcher de devenir immortel et de continuer ses
exactions. Elle se sacrifie donc pour le bien commun car le
« palais de la lune » (广寒宫)
où elle s’envole n’est pas un lieu paradisiaque, mais un lieu où
la Cour céleste bannissait les criminels.
Source : « Les
Huit Immortels atteignent le Dao », chap. 49 (《八仙得道传/49》)
[9].
[C’est
d’ailleurs à un exilé, Wu Gang (吴刚),
envoyé là par l’Empereur de Jade pour couper le cannelier, que
Chang’e demande, ainsi qu’au lapin de Jade, de lui broyer un
élixir pour qu’elle puisse retourner sur terre… ce qu’ils
tentent toujours de faire…]
e)Dans
une autre version encore, c'est Houyi qui donne volontairement
l'élixir à Chang'e pour qu'elle puisse devenir immortelle.
Source : Les
« Chroniques de Yongcheng sur les Immortels », vol. 5 (73), la
Concubine Mi de Luochuan (Yongcheng jixian lu《墉城集仙录》卷五
Luochuan Mifei《洛川宓妃》)
de Du Guangting (杜光庭
850-933), auteur taoïste de la fin des Tang et de la période
suivante des Cinq dynasties et dix royaumes.
On ne compte
pas les poèmes sur ce thème et celui de l’immortalité, à
commencer par les grands poètes de la dynastie des Tang, Li Bai
(李白),
Du Fu (杜甫),
Bai Juyi (白居易)
et autres. Ce thème de l’immortalité reste très populaire
aujourd'hui en Chine, notamment dans les romans publiés sur
Internet, mais aussi dans les jeux vidéo. Par exemple, sur le
thème « Le bannissement des immortels (sur terre) » (zhé xiān
谪仙),
il existe des poèmes, des romans, des feuilletons et des jeux
vidéos en ligne.
Ø
Constantin,
pour sa part, a lu le texte du Soushenji dans l’édition
taïwanaise complète, après avoir lu les « Notes de la chaumière
des observations subtiles » (Yuewei caotang biji
《阅微草堂笔记》)
de Ji Yun (紀昀),
recueil de petites anecdotes de
genre biji (笔记),
comme l’indique le titre, parues à partir de 1789
[10].
Yuewei caotang biji,
éd.
Sanmin 2024
Il n’a pas
trouvé facile la lecture du Soushenji, d’une part pour
l’extrême concision de la pensée, mais aussi en raison des noms
de lieux et de règnes et de la diversité des sujets, tant
historiques que taoïstes ou purement légendaires, avec des
précisions relevant de la botanique, de la médecine
traditionnelle ou autre.
1/ Il a bien
aimé, par exemple, l’histoire de Yan Chao (颜超)
dans « Les joueurs d’échecs » (n° 54, chap. III), ou comment
prolonger la vie d’un garçon promis à une mort précoce selon un
devin. On y apprend que la vie est régie par le « Grand chariot
du Sud» et la mort par son alter ego, le « Grand Chariot du
Nord» (南斗注生,北斗主死) ;
au cours de son existence, chacun passe de l’un à l’autre, et
toute demande de longévité doit être présentée au deuxième. Il
suffit de le savoir…
Mais
l’histoire qu’il a préférée est sans doute celle de « L’élégie
de la déesse » (n° 31, chap. I) : l’une des plus longues
histoires du recueil. Elle se passe durant l’ère Jiaping (嘉平249-254),
pendant ce même 3e siècle. Une « fille de jade » (天上玉女),
orpheline, est exilée sur terre pour s’y marier. Elle se lie
avec un jeune officier et coexiste même un temps avec son épouse
une fois qu’il a dû se marier… ils se retrouvent plus tard à
Luoyang et poursuivent leur liaison la nuit. C’est cette
histoire, termine Gan Bao, qui a donné le poème « Élégie de la
déesse » (Shennü fu
《神女賦》),
qu’il attribue à Zhang Maoxian (张茂先),
ou Zhang Hua (张华),
de la dynastie des Jin de l’Ouest
[11].
2/ Cependant,
Constantin s’est aussi intéressé à l’écriture de
l’histoire, à travers ces textes. Pour bien les comprendre, d’un
point de vue historique, il convient de les replacer dans leur
temporalité : le Soushenji a été compilé au 4e
siècle, vers 320, par un auteur qui était historien à la cour de
l’empereur Yuan (元皇帝)
de la dynastie des Jin de l’Est (東晉/东晋
317-420), dynastie qui a succédé à celle des Cao-Wei à la fin de
la période des Trois Royaumes.
Or, il s’agit d’une dynastie « du sud », avec pour capitale
Jiankang (建康),
l’actuelle Nankin, capitale du royaume de Wu, ou Sun-Wu (孙吴),
à partir de 229, pendant la période des Trois-Royaumes – royaume
de Wu plus faible que celui de Wei.
Il a ainsi
noté une attitude péjorative de Gan Bao à l’égard des Sun
[12],
et valorisante à l’égard de Cao Cao nommé « Cao Gong » (曹公),
le duc Cao, par exemple dans l’histoire n° 168 (chap.VI)
où il est loué comme pacificateur de la région de Jingzhou (曹公平荆州).
En revanche Sun Ce (孙策)
et son frère Sun Quan (孫權/孙权)
sont présentés comme des personnages despotiques (n° 22, chap.
I), régnant sur un royaume en proie à la sécheresse, aux
épidémies et à diverses calamités (n° 92, chap. V), voire
carrément malhonnêtes. Sun Quan meurt après une tempête et un
raz-de-marée (n° 174, chap. VII), présages, on le sait, de
mauvais souverains.
C’est
implicite dans ces textes très concis. Mais Gan Bao étant
historien officiel de la cour, sous l’empereur Yuan, on peut
avoir des doutes sur l’objectivité des « Annales des Jin » (《晉紀》)
dont une partie est de sa plume.
3/ Dans une
approche comparative, on trouve des points communs entre le
Soushenji et le Yuewei caotang biji : des sources
populaires d’une part, un objectif semblable de diffusion de
connaissances sur l’histoire et les légendes. Mais la tonalité
est différente : Gan Bao était taoïste, Ji Yun brillant lauréat
des examens mandarinaux et membre de l’Académie Hanlin ou
Institut de la Forêt de Pinceaux (翰林院)
auprès de l’empereur Qianlong.
Ø
Laura s’est un peu
perdue dans la chronologie donnée en détail dans son
introduction par Rémi Mathieu… elle n’est pas la seule ; il
aurait donc été peut-être préférable de la reporter en postface,
en gardant en introduction les données biographiques très
intéressantes de Gan Bao qui expliquent sa passion pour les
« phénomènes étranges ».
Les fantômes
et revenants chinois sont très différents des yokai
japonais, qui sont vraiment des monstres effrayants, alors que,
traités rituellement dans les règles afin de ne pas devenir des
« âmes errantes », les fantômes chinois peuvent être
bienveillants, voire compatissants, comme le montrent bien des
histoires du Soushenji.
Laura
se
souvient en particulier d’un texte, tiré d’un ouvrage de 2002,
sur lequel elle avait rédigé un compte rendu pour le cours de
Vincent Durand-Dastès
[13],
à l’Inalco : « L'enfant pleurant dans la tombe – Analyse des
histoires du type « La mère-fantôme élève son enfant » (墓中儿啼
– “鬼母育儿”故事解析”).
Le chercheur allemand Wolfram Eberhard en distingue deux types :
« La mère décédée et son enfant » (“死去的母亲和她的孩子'')
et « La digue de Su » (“苏堤'').
Dans le premier cas, une femme enceinte meurt et donne naissance
à son bébé dans la tombe, et l’y nourrit. L’histoire de « La
digue de Su » en est un autre type : une mère meurt en laissant
un bébé qui n’a désormais plus personne pour l’allaiter ; alors,
l’entendant pleurer, elle revient la nuit le nourrir (« 鬼母育儿
–
夜来哺乳 »).
Cette histoire
est d’autant plus intéressante qu’elle est liée au grand
écrivain, poète et homme politique des Song, Su Shi (蘇軾/苏轼),
dit Su Dongpo (蘇東坡/苏东坡).
On sait qu’il a été marié très jeune, que sa première épouse est
morte à l’âge de 29 ans, et qu’il lui a dédié un superbe poème
après l’avoir vue en rêve, dix ans après sa mort. Selon une
légende populaire circulant à Huizhou (惠州),
dans le Guangdong, où il a été banni en 1094, il arrive là avec
sa concubine et s’installe au bord du lac de l’Ouest local (Xihu
西湖). La
concubine meurt en 1096 après avoir donné naissance à un bébé,
et elle est alors enterrée sur la rive opposée du lac. Elle
traversait le lac toutes les nuits pour venir allaiter son bébé,
et elle arrivait trempée. Touché, Su Dongpo eut donc l’idée de
construire une digue pour qu’elle puisse traverser à sec : c’est
la digue de Su (苏堤)
du lac Xihu qui existe toujours à Huizhou.
Malheureusement, en même temps que la digue apparut un démon qui
empêcha la concubine de passer, et le bébé mourut.
La
digue de Su (苏堤)
du lac de l’Ouest de Huizhou
ØLLP
a lu ces histoires dans le contexte, au même moment, de la fête
de la Mi-Automne (Zhongjiu jie
中秋节)
auxquelles elles sont intimement liées – c’est la deuxième fête
la plus importante de l’année en Chine, après la fête du
Printemps.
1/ Elle a
apprécié la classification floue, par association d’idées, en
quelque sorte : biographies plus ou moins fantaisistes, dieux
des montagnes et des lacs, présages et prédictions, naissances
monstrueuses et métamorphoses bizarres, enterrés vivants et
résurrections, animaux étranges, parfois dangereux… le
classement n’étant pas rigoureux, entraînant des chevauchements,
les animaux étranges pouvant se métamorphoser, par exemple, donc
entrer dans une autre catégorie. Cela ajoute à ce texte une
fluidité qui fait qu’on passe d’une histoire à l’autre sans
chercher forcément de lien, comme dans un monde un peu brumeux
dont apparaissent des bribes.
2/ Certaines
histoires l’ont plus frappée que d’autres, peut-être parce
qu’elles sont plus connues, comme celle de Chang’e s’envolant
dans la lune, dont a parlé MRC. Mais d’autres l’ont
incitée à réfléchir et creuser, l’histoire de Xiwangmu (西王母),
la Reine Mère de l’Ouest, par exemple, avec toutes les légendes
qui lui sont rattachées.
[C’est la plus
ancienne divinité chinoise : elle apparaît sur des os
oraculaires dès la dynastie des Shang, mais sa plus ancienne
description date du « Classique
des monts et des mers » (Shanhaijing
《山海经》).
Elle y est dépeinte sous les traits d’un animal féroce à tête
humaine, en charge des calamités et des « cinq châtiments » (五残) ;
dans la partie « Mers du nord »
《山海经·海内北经》),
il est dit qu’elle a « trois oiseaux bleus » qui la nourrissent
(“有三青鸟为取食。”).
Dans la partie « Vastes étendues sauvages de l’ouest » (《山海经·大荒西经》),
il est précisé qu’elle habite sur le mont Kunlun (昆仑山),
au sud de la mer de l’Ouest (“西海之南,流沙之滨,赤水之后,黑水之前,有大山,名曰昆仑之丘。”).
Selon le
Huainanzi (《淮南子》),
c’est elle qui donne l’élixir d’immortalité à l’archer Yi
(repris dans le n° 351, chap. XIV, du Soushenji)]
Elle est
devenue divinité taoïste sous les Han, comme le montre
l’histoire n° 144, chap. VI : les sacrifices à Xiwangmu
dont il est question se passent « en été, au cours de la 4e
année de l’ère Jianping (建平,
-6/-3) du règne de l’empereur Ai des Han (哀帝)
». Ces hommages s’achèvent à l’automne, dit le texte. D’où, en
conclut LLP, le lien de Xiwangmu avec la fête de
la Mi-Automne (Zhongjiu jie
中秋节)
qui en porterait les traces.
Quant aux
« trois oiseaux » (三青鸟)
qui la nourrissent, comme il est dit dans le Shanhaijing,
on peut interpréter leur couleur qīng青
comme étant le noir : ils sont souvent traduits par
« corbeaux » dont le caractère est proche (wū乌).
De là le lien avec le « corbeau tripode » (n° 148, chap. VI),
corbeau à trois pattes mais de couleur rouge, couleur de la
dynastie des Zhou, la couleur emblématique du début des Han
étant le noir. D’où aussi l’histoire des « combats de corbeaux »
(n° 123, chap. VI) considérés comme des oiseaux maléfiques, leur
apparition étant un présage funeste. Comme en conclut cette
histoire, en citant le Yizhuan de Jing Fang (《京房易传》)
dont parlait Claire [et très souvent cité par ailleurs
dans ce même chapitre]: « Lorsqu’on ne voit qu’armées en
campagne, pillages et tueries, corbeaux et pies maléfiques se
battent. » (“颛征劫杀,厥妖乌鹊斗。”)
Ceci tend à
faire de Xiwangmu, nourrie par des corbeaux,un
personnage très sombre. En fait, elle est liée au coucher du
soleil et à la lune. C’est elle qui gouverne le domaine des
morts. D’où son lien avec le mont Taishan (泰山),
la principale des Cinq montagnes sacrées, la montagne de l’Est,
d’abord séjour des morts comme le montre l’histoire « Une
rencontre entre deux mondes » (n° 361, chap. XV) : à la fin de
la dynastie des Han, un homme étant mort, le « fonctionnaire des
ténèbres » s’apprête à l’emmener… vers le Taishan, avant de se
rendre compte que ce n’est pas celui qui devait mourir.
3/ Ces
histoires font la distinction entre les différentes âmes de la
tradition chinoise :
âmes hún (魂)
et âmes pò (魄)
[14],
les âmes célestes, qui reviennent au ciel, et les âmes
terrestres, attachées au corps, les deux caractères étant formés
de la racine guǐ (鬼),
terme générique pour les fantômes[15].
Mais les guǐ sont en général inquiétants, à la limite du
démoniaque (móguǐ
魔鬼) et
proches des esprits maléfiques que sont les yāo (妖),
souvent, comme l’indique la clé, sous des apparences féminines
séduisantes et dont il faut donc se méfier.
Tout cela pour
en arriver à un podcast que LLP a découvert sur le sujet,
et qui montre à quel point le Soushenji et ses histoires
sont tout ce qu’il y a de plus actuel. Il s’agit d’un épisode de
la série « Un thé pour comprendre » (《不明白下午茶》).
intitulé « Wen
cangsheng »
(《问苍生》),
littéralement « demander au peuple »
[16].
La discussion porte sur un court métrage de 26’ de type
duanju
(短剧)généré par IA, diffusé sur bilibili, mais que l’on
trouve aussi sur YouTube :
Wen
cangsheng《问苍生》
C’est un duanju « historique » (AI历史短剧),
qui est devenu extrêmement populaire. Il dépeint la souffrance
des gens ordinaires à travers leur croyance dans le surnaturel à
la fin de la dynastie des Han, en montrant combien le surnaturel
dominait les esprits. Le scénario
imagine un fonctionnaire des archives impériales nommé Pei
Lingshi (裴令史)
chargé de déterminer, dans les cas de phénomènes étranges, s’il
s’agit d’un phénomène humain (relevant de l’homme) ou d’un
phénomène attribuable à un « démon » (yāo 妖),
et d’en établir des archives, dûment notées sur lamelles de
bambou. La raison en est que, dans le passé, quiconque se
prétendait dieu ou devin en essayant de tromper le peuple devait
être remis à la Justice impériale pour être jugé.
Le court
métrage montre le peuple réduit à la misère et d’autant plus
prêt à croire au surnaturel, ou ce qu’on lui fait passer comme
tel – le contexte historique choisi étant celui de la Révolte
des Turbans jaunes (黄巾起义),
lancée en 184, sous le règne de l’empereur Ling des Han (汉灵帝),
par le fondateur de la secte taoïste Taiping (太平道)
– c’est par cette révolte que commence l’« Histoire
des Trois Royaumes » (Sānguó Yǎnyì《三国演义》).
Le court métrage est une série de courtes séquences aboutissant
à celle des Turbans jaunes, chaque séquence étant tirée du
chapitre VI du Soushenji dont les histoires sont presque
toutes des présages de fin de la dynastie Han
[17]
(苍天已死Le
Ciel bleu est mort [slogan entier : Le Ciel bleu est mort, le
Ciel jaune va apparaître - le bleu étant la couleur de la
dynastie des Han, le jaune celui des Turbans jaunes] /
张角
Zhang Jiao [fondateur de la secte Taiping] /
墙里长人 L’homme dans
le mur /
树上生脸 Le visage dans
l’arbre /
白衣入宫 Un hommeen blanc au palais /
草木做兵 Plantes et
arbres devenus soldats /
黄巾军 L’armée des
Turbans jaunes).
L’eunuque
Zhang Rang (张让)
lui-même incite Pei Lingshi à classer tous ces événements comme
étant l’œuvre de « démons » (yāo 妖),
en particulier dans le cas de l’incident de « l’homme en blanc »
qui s’était introduit jusque dans la chambre de l’empereur en se
disant envoyé du Ciel pour assurer que le peuple ait de quoi
manger : si l’on acceptait que c’était « œuvre humaine », il
faudrait chercher un responsable, et le punis en conséquence.
Quant au phénomène des « herbes ressemblant à des guerriers
armés », l’eunuque était encore moins prêt à y avoir un signe du
Ciel indiquant que la cour avait négligé ses devoirs. Donc il
félicite Pei Lingshi d’attribuer cette manifestation à un
« sorcier »
[18].
Si ce court
métrage a eu autant de succès, c’est qu’il suscite la réflexion.
Zhang Jiao et son camp sont présentés sous un jour favorable.
Derrière les phénomènes « surnaturels » se cachent l’incurie du
régime, la famine et le désespoir du peuple – contenu très
sensible qui souligne une dimension politique du Soushenji
rarement prise en compte et encore moins discutée.
ØIl
revenait à Lei de conclure la séance. Elle a lu les trois
premiers chapitres en entier (en chinois), puis a sélectionné
dans les chapitres suivants des récits qui l’intriguaient ou
étaient célèbres. Elle a retenu l’édition du Zhonghua Shuju parue en 2012 comme édition
principale de référence, mais, les versions électroniques des
deux autres éditions étant directement accessibles sur
l’application WeRead (微信读书),
elles les a utilisées en début de lecture.
Les récits
étant indépendants les uns des autres et la lecture du chinois
classique présentant certaines difficultés, au bout des deux
premiers chapitres, elle a eu du mal à percevoir l’enchaînement
et la structuration des récits en l’absence d’une table des
matières générale et de notices introductives.
[En ce sens,
la traduction française, avec son introduction, les numéros et
titres des récits ainsi que les nombreuses notes, apporte
finalement aussi une aide à la lecture. Il est dommage que Rémi
Mathieu n’ait pas disposé, quand il a préparé sa traduction, de
l’édition de 2012 du Zhonghua Shuju
qui comporte des titres, il aurait été intéressant d’en avoir la
traduction, afin de faire plus facilement les liens entre
traduction et texte original.]
Au bout de sa
lecture, Lei a retenu trois thèmes de réflexion : rapport à
l’histoire, transmission des récits classiques et
influence sur la littérature ultérieure et la langue chinoise
1. Les
récits et leurs liens avec l’histoire
Tout d’abord,
comme l’a fait remarquer Constantin, la majorité des récits du
Soushenji commencent par
situer les événements dans le temps, en les rattachant à une
période historique relativement précise. Ce procédé produit une
impression singulière
où réel
et imaginaire semblent parfois se confondre. D’un côté, la
mention d’une époque et d’un contexte historique précis renforce
l’impression d’authenticité et la crédibilité du récit. De
l’autre, elle laisse au lecteur une certaine liberté
d’interprétation : faut-il considérer ces histoires comme des
expressions littéraires des mythes, des légendes et des
croyances populaires,
ou peut-on y
rechercher aussi
des
liens avec des événements et des personnages historiques réels ?
Outre les
repères chronologiques, les récits font fréquemment intervenir
des personnages historiques dont la présence donne à l’ouvrage
le caractère singulier d’un ouvrage situé à la frontière de la
chronique historique, de la légende populaire et de
l’imagination littéraire. Par exemple :
- Figures
majeures de l’époque des Trois Royaumes, Cao Cao (曹操)
apparaît dans le récit Zuo Ci déploie ses
pouvoirs surnaturels (《左慈显神通》,卷一)
[soit « Le duc Cao n’est pas content », n° 21, chap. I], et Sun
Ce (孙策)
dans le récit Yu Ji fait tomber la pluie
(《于吉请雨》,卷一)
[soit « Le miroir », n° 22, chap. I].
- Le célèbre
médecin
Hua Tuo (华佗)
apparaît dans plusieurs récits du chapitre III :
Hua Tuo soigne une plaie (《华佗治疮》,卷三)
[soit « Le serpent et l’abcès », n° 69, chap. III] et
Hua Tuo soigne une affection de la gorge
(《华佗治咽》,卷三)
[non traduit].
- Confucius
lui-même est présent dans plusieurs récits : Le rêve
nocturne de Confucius
(chap. VIII) (《孔子夜梦》,
卷八)
[soit « Confucius reçoit (en rêve) le présage de l’avènement des
Han », n° 231, chap. VIII] et Confucius
interroge les cinq êtres étranges
(chap.
XIX)
(《孔子问五酉》,
卷十九)
[soit « Les cinq vieilleries », n° 444, chap. XIX][19].
2. La
transmission et l’évolution des récits classiques
Le
Soushenji renferme de nombreux
récits très populaires auprès du grand public, parmi lesquels,
par exemple, outre les histoires de Chang’e et de Dong Yong dont
MRC a déjà parlé : le très bref récit
Shennong goûte les cent herbes (《神农尝百草》,
卷一),
qui ouvre le premier chapitre [soit n° 1, « Les cent plantes »].
On peut aussi
noter que certains récits ne figurent pas exclusivement dans le
Soushenji, mais se retrouvent
aussi dans d’autres ouvrages anciens. Par exemple,
La tombe de Luan Shu(chap. XV) (《栾书冢》,
卷十五) [
soit « La vengeance du renard blanc », n° 375, chap. XV] et
Jia Yi et l’oiseau funeste (chap. IX)
(《贾谊与鵩鸟》,
卷九)
[soit « Le poème de l’effraie », n° 243, chap. IX] figurent
également dans les « Notes diverses sur la capitale de l’Ouest »
(Xijing zaji (《西京雜記》/《西京杂记》)
de Liu Xin (劉歆/刘歆) [20].
3.
L’influence du Soushen ji sur
la langue chinoise et la création littéraire ultérieure
L’influence du
Soushenji sur la culture chinoise a été considérable, ne
serait-ce que pour ce qui concerne les expressions idiomatiques
et proverbiales ou la création littéraire ultérieure.
3.1.
Expressions idiomatiques, proverbes et motifs narratifs
Bien que
certaines expressions idiomatiques ou proverbiales ne soient
attestées
précisément que dans des textes postérieurs, on peut néanmoins
retrouver dans l’ouvrage des situations, des formulations ou des
images qui leur font écho. Par exemple :
- L’expression
hán shā shè yǐng (含沙射影),
pour désigner une attaque indirecte ou une calomnie insidieuse,
peut être rapprochée du récit Les tortues
tripodes dans le fleuve (chap. XII) (《江中蜮》,卷十二)
[soit « Les
trionyx », n° 314, chap. XII, récit qui décrit des troubles
mortels attribués à des êtres maléfiques vivant dans les eaux du
fleuve Bleu, tortues tripodes yù 蜮
ou
« renard courts » duǎnhú短狐
– parfois invisibles. On notera
d’ailleurs que le yù apparaît dans le « Classique
des poèmes » (Shijing《詩經》
/《诗经》),
poème 199 des Petites Odes intitulé « Quel est cet homme ? » (He
ren si《何人斯》)
dénonçant un amant inconstant ou volage, p. 638-642 de la
traduction de Rémi Mathieu : Quel est cet homme que je dénonce…
Si vous étiez fantôme ou yù, on ne pourrait vous
attraper…為鬼為蜮,則不可得。
(strophe 8)].
- L’expression
idiomatique shuǐ dī shí chuān (水滴石穿),
littéralement « les gouttes d’eau finissent par percer la pierre
», évoque le motif « le bois finit par percer la pierre » (钻木石穿)
présent dans le récit Le Vieux Seigneur
du mont Jiao (chap. I) (《焦山老君》,卷一)
[soit « Le dao », n° 13, chap. I].
- L’expression
sǎ dòu chéng bīng (撒豆成兵),
qui signifie « jeter des haricots pour en faire des soldats »,
trouve un parallèle dans Guo Pu
transforme des haricots en soldats(chap. III) (《郭璞撒豆成兵》,卷三)
[non traduit : le récit mêle réalité et fiction. Guo Pu, un
prêtre taoïste, passant par Lujiang, tombe amoureux de la
servante du préfet ; il prédit la chute imminente de la ville,
répand une poignée de haricots qui se transforment soldats
faisant le siège de la maison ; sur quoi il conseille au préfet
de fuir, et il achète la servante au rabais. Ensuite la ville
tombe effectivement aux mains des envahisseurs. Un peu comme
dans le duanju《问苍生》le
prétendu surnaturel est prétexte à arnaquer le préfet. ].
- Enfin, la
célèbre expression huáng liáng yī mèng (黄粱一梦)
sur le thème du rêve illusoire et de la vanité de l’existence
est tirée de l’histoire du « Rêve du millet jaune » inspiré du
Soushenji.
Le
Soushenji constitue ainsi une
source précieuse pour comprendre la formation et l’évolution de
la langue et de la culture chinoises anciennes.
3.2.
Influence sur la création littéraire ultérieure
Au-delà de son
rôle majeur dans le développement des récits consacrés aux
phénomènes étranges et surnaturels, les personnages, les
intrigues et les éléments merveilleux que le Soushenji
met en scène entretiennent également de nombreux rapports avec
les romans historiques, les récits légendaires et la littérature
populaire ultérieure.
Ainsi, les
épisodes de Zuo Ci déploie ses pouvoirs
surnaturels et de Yu Ji fait
tomber la pluie évoqués précédemment trouvent des
prolongements littéraires dans le « Roman
des Trois Royaumes » (《三国演义》).
Le motif des
épées jumelles, masculine et féminine, fabriquées par Gan Jiang
et Mo Xie dans le récit L’épée de la
vengeance(chap. XI)
(《三王墓》,卷十一)
fait écho à la place qu’occupent les armes extraordinaires et
les épées légendaires dans la littérature populaire chinoise où
elles acquièrent souvent une valeur symbolique. Ce type de motif
a été repris et réinterprété de multiples façons,
en particulier dans les romans de wuxia.On a
déjà cité la réécriture du conte par Lu Xun, on peut aussi
penser au roman de
Jin Yong (金庸)
« L’Épée céleste et le Sabre du Dragon » (《倚天屠龙记》),
dans lequel l’épée céleste Yitian [qui s’appuie sur le
Ciel
倚天] et
le sabre Tulong [destiné à massacrer les dragons
屠龙]
constituent des éléments essentiels à la progression de
l’intrigue.
De manière
générale, l’un des intérêts du Soushenji
est qu’il contient de nombreux récits dans lesquels les émotions
humaines, les phénomènes surnaturels et l’ordre du monde
entretiennent des relations étroites ; il constitue ainsi un
matériau précieux pour comprendre la manière dont la littérature
chinoise ancienne a représenté les liens entre les sentiments
humains et le monde extérieur. Ce n’est pas le moindre de ses
attraits.
ØEt si
je devais ajouter une histoire qui m’a frappée, parce qu’elle
trouve un écho dans la littérature chinoise contemporaine, c’est
celle de « la main rongée » (n° 57, chap. III) : l’histoire d’un
homme, Chunyu Zhi (淳于智),
qui, pendant son sommeil, a eu le majeur de la main gauche
rongée par un rat (夜卧,鼠啮其左手中指).
Si cela m’a
frappée, c’est parce que cela m’a rappelé un récit de
Can Xue (残雪)
sur le même thème : l’histoire d’un vieil homme qui se fait
ronger les orteils par un rat pendant son sommeil… C’est au
début de la novella « Histoire des taudis » (《贫民窟的故事》),
du recueil de nouvelles «
Les taudis, c’est là que j’habite » (《贫民窟是我的家》) :
J’ai
rencontré le rat en plein jour. En plein jour, à l’intérieur de
la maison, il ne fait guère plus clair que la nuit. J’ai donc
entendu quelque chose qui rongeait des os et j’ai pensé qu’il
s’agissait d’un chat, alors, d’un bond, j’ai sauté du poêle et
j’ai couru voir. Ah ! Mais ce n’était pas un chat, c’était un
rat domestique. Il avait deux fois la taille d’un rat ordinaire.
Et tenez-vous bien, il était en train de ronger le talon du
grand-père ! Je voyais très bien la forme sinistre de l’os
blanc, mais il n’y avait pas de sang. Le rat était tout excité ;
il tremblait de tout son corps en grignotant bruyamment, comme
si c’était l’os le plus délicieux du monde.
En fait, en
relisant les histoires de Can Xue, on retrouve le même esprit
que celui des textes de Gan Bao : l’insolite de type zhiguai
comme élément du quotidien, le quotidien le plus actuel et
le plus vivant.
Prochaine
séance
Mercredi 18
novembre 2026
Cette séance
sera consacrée à
Li Yu (李渔)
avec au programme deux traductions an français :
- À mari jaloux, femme fidèle, cinq récits tirés du « Théâtre du
silence » (Wushengxi《无声戏》),
trad. Pierre Kaser, éd. Philippe Picquier 1990, Picquier poche
1998.
- Les Carnets secrets de Li Yu. Au gré d’humeurs oisives,
présentés, traduits et annotés par Jacques
Dars,
Philippe Picquier, 2003/2009, Picquier Poche 2014.
Mais aussi
deux traductions en anglais de Patrick Hanan :
- Silent Operas, six récits tirés du même Wushengxi,
Chinese University of Hong Kong, 1990.
- Tower for
the Summer Heat, six récits tirés des Shí’èr lóu (《十二楼》),
Columbia University Press, 1998.
À quoi
j’ajouterai une présentation de la pièce « La compagne
parfumée » (Lián xiāng bàn
《憐香伴》)
qui a été traduite en anglais, traduction dont on trouve
l’introduction en ligne.
[1]Jing
Fang était musicien, mathématicien et astrologue au 1er
siècle avant J.C., sous la dynastie des Han. La musique
étant alors science mathématique, c’est en étendant ses
calculs sur les quintes et les octaves que Jing Fang a
calculé le comma pythagoricien, ou diatonique. Il était
aussi expert en prédictions sur la base des hexagrammes
du Yijing. Son Yizhuan est un recueil de
commentaires sur le Yijing. Pour avoir été
calomnié, il a été exécuté sur la place publique en 37
avant J.C., sur ordre de l’empereur.
[2]Sylvie s’est
étonnée de trouver un « catalpa » (梓木)
dans ce texte, car il s’agit pour elle d’un arbre
d’origine américaine. En fait, il y a une espèce
nord-américaine, et le nom vient de là, mais il y a
aussi un catalpa de Chine dont le bois était réputé : il
a servi pour les cercueils impérieux, et il est utilisé
en médecine traditionnelle.
[4]Dans
sa note 46 à l’histoire 15 des « Huit vieillards » où il
est question de Liu An, Rémi Mathieu indique qu’ « une
traduction est en cours ». Elle a été
publiée dans la Bibliothèque de La Pléiadeen
2003.
[5]
L’article sur ce recueil est plus particulièrement une
étude de ce conte des deux épées et de son évolution,
jusqu’à la version de Lu Xun.
[6]Dans
sa traduction du Huainanzi (dans la Bibliothèque
de La Pléiade), Rémi Mathieu a retenu la transcription
pinyin Heng’e (VI, 16b). Sa version est légèrement
différente.
[7]Dans une version
complémentaire tirée d’un ouvrage disparu, le Guicang
(《归藏》),
Chang’e consulte un devin qui lui affirme que les
présages sont auspicieux et qu’elle peut s’envoler sans
crainte, mais, quand elle arrive sur la lune, elle est
changée en crapaud, ce qui lui interdit toute
possibilité de retour. Selon cette version, Chang’e
accomplit un acte prémédité, et se trouve justement
châtiée.
[10]Textes écrits
par l’auteur entre 1789 et 1798 lors de son exil à
Urumqi dont on a une traduction en français par Jacques
Pimpaneau (éd. Kwok on, 1995), mais surtout par Jacques
Dars sous le titre « Passe-temps d’un été à Luanyang »
d’après le titre du premier des cinq volumes (Luanyang
xiaxia lu滦阳消夏录)
(Gallimard, coll. « Connaissance de l’Orient », 1998).
Voir l’ article
de Jacques Darsparu
dans la revue Études chinoises en 1994.
[11]
Cependant le poèmeest
couramment attribué au poète Song Yu (宋玉)
du royaume de Chu, au 3e siècle avant J.C.,
sous les Royaumes combattants. Le Shennü fu fait
suite au Gaotang fu (《高唐賦》)
qui dépeint la rencontre en rêve du roi Qingxiang de Chu
(楚頃襄王)
avec la déesse du mont Wu (Wushan shennü
巫山神女).
[12]C’est
le royaume de Wu, au sud, qui est aux mains du clan des
Sun, opposé au royaume de Wei au nord.
[13]Le spécialiste
des « revenants et fantômes »,
qui a (entre autres) codirigé un ouvrage en deux tomes
sur le sujet : « Fantômes dans l’Extrême-Orient d’hier
et d’aujourd’hui », paru aux Presses de l’Inalco en
2017..
[15]Fantômes qui
n’en sont pas vraiment, selon la vision des morts du
Yuli Baochao (《玉歷寶鈔》 /《玉历宝钞》),
juste des morts en statut provisoire. Voir l’article de
Vincent Goossaert sur le sujet, dans « Fantômes dans
l’Extrême-Orient d’hier et d’aujourd’hui » sous la
direction de Vincent Durand-Dastès et Marie Laureillard,
Presses de l’Inalco, 2017 , pp. 29-39. Article
que l’on peut lire en ligne.
[16]cāng shēng
"苍生"
est un terme qui
a son origine dans le « Livre des documents », chapitre
Yiji (《尚书·益稷》),
pour désigner au sens propre un terrain inculte, couvert
de mauvaises herbes. Par dérivation, l’expression en est
venue à signifier le petit peuple sans éducation, le
commun des mortels (lao baixing老百姓).
Et dans un troisième sens, il désigne un lettré qui a
raté les examens mandarinaux.
Le
podcast a été lancé pendant l’été 2022 par une
journaliste du New York Times à Hong Kong.
[17]Les
histoires correspondantes ne sont pas traduites en
français.
[18]Voir un compte
rendu détaillé du court métrage :
裴令史为何把人写成妖?这么做真的对吗?(Pourquoi
Pei Lingshi classe-t-il les hommes dans la catégorie « yao » ?
Est-ce correct ?)
[19]
Nombreux sont les récits du Soushenji rapportant
des anecdotes relatives à Confucius.