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Jeune Babylone 《少年巴比伦》

par Wang Lei, 14 mars 2026

 

 

Jeune Babylone《少年巴比伦》éd. 2008

 

 

La lecture de ce roman de Lu Nei (路内) [1] est particulièrement aisée et agréable. Le style de l’auteur se distingue par un humour subtil, une narration fluide et vivante, et une satire mordante qui suscite tour à tour le rire et la réflexion.

À travers la personnalité et les expériences du protagoniste, Lu Xiaolu, on perçoit toute l’effervescence propre à la jeunesse : l’impétuosité d’un jeune homme plein de fougue, une énergie physique et mentale débordante, une lucidité primitive mêlée de mépris face aux conventions sociales, l’intérêt pour l’autre sexe et l’aspiration à l’amour, mais aussi le sentiment d’impuissance face au présent et l’incertitude à l’égard de l’avenir.

Par ailleurs, grâce à la description du milieu professionnel de Lu Xiaolu et des personnages qui l’entourent, l’auteur met au jour une dimension fondamentale de la société et de l’existence humaine, entre le réel et l’absurde.

Le titre

Le titre de ce roman paraît particulièrement réussi. À la fois évocateur et suggestif, il résume parfaitement le thème et la substance de l’ouvrage : Lu Xiaolu (le “jeune”) et son monde (Babylone).

Le terme « jeune » (少年) renvoie au protagoniste lui-même, voire, dans un sens plus large, à toute la génération de jeunes autour de lui. Quant à « Babylone », le terme semble revêtir plusieurs niveaux allusifs, dont Lu Nei essaie de donner discrètement quelques pistes dans l’épilogue, intitulé justement « Babylone ».

Babylone pourrait d’abord désigner la petite ville de district où vit Lu Xiaolu : Daicheng (戴城). En chinois (comme en français), l’évocation de Babylone renvoie souvent à l’image des Jardins suspendus (空中花园). Selon certaines versions de la légende, ceux-ci auraient été construits par un roi de Babylone pour sa concubine favorite. Dans l’épilogue du roman, l’auteur raconte l’origine de Daicheng, un récit qui fait clairement écho au mythe des Jardins suspendus : la ville aurait elle aussi été fondée par un souverain pour sa favorite, du temps des Printemps et automnes, comme un paradis retiré du monde.

Par ailleurs, cependant, Babylone peut également désigner l’usine chimique où travaille Lu Xiaolu. Il se peut qu’après la chute de Babylone, la cité jadis splendide se transforma en un lieu d’impureté et de désolation. L’Apocalypse (18:2) l’évoque ainsi :

« Elle est tombée, elle est tombée, Babylone la grande ! Elle est devenue une demeure de démons, un repaire de tout esprit impur, de tout oiseau impur et abominable. »

大巴比伦倾倒了!倾倒了!成了鬼的居所,和各样污秽之灵的巢穴,并各样污秽可恨之鸟的巢穴。 (圣经启示录十八章二节) [2]

 

La ville de Daicheng, et plus encore l’usine chimique où travaille Lu Xiaolu, apparaît précisément comme un lieu où se concentrent toutes sortes de souillures. L’auteur résume d’ailleurs avec ironie les « quatre fléaux » de l’usine : les gaz toxiques, les eaux polluées, les cendres de charbon et les tigresses (化工厂有四害:毒气,脏水,煤灰和母老虎。(第四章,p. 95)). Le roman regorge de descriptions minutieuses de la pollution industrielle et de ses effets délétères sur la santé et la sécurité des ouvriers. Les travailleurs de l’usine sont eux-mêmes décrits de manière peu flatteuse : la plupart des hommes apparaissent grossiers et frustes, nombre de femmes ordinaires et peu séduisantes. Si l’on ajoute à cela la médiocrité des relations sociales et les aspects les plus sombres de la vie collective, Daicheng évoque à bien des égards une Babylone déchue.

Babylone peut aussi symboliser un monde illusoire et irréel. Le caractère absurde, parfois proche du réalisme magique, se manifeste dans les expériences vécues par Lu Xiaolu dans l’usine chimique. Dès le premier chapitre, il remarque que :

九十年代一眨眼就过去了,我的二十岁倒像是一个没有尽头的迷宫。有时候就是这样的,那些实际的时间与你所经历的时间,像是在两个维度里发生的事情。(第一章p.4)。

« Les années 1990 ont passé en un clin d’œil ; mes vingt ans, eux, ressemblaient à un labyrinthe sans fin. Parfois, c’est ainsi : le temps réel et le temps vécu semblent appartenir à deux dimensions différentes. »

Dans l’épilogue, il ajoute encore : « Je n’ai jamais revécu aussi paisiblement mes souvenirs de Daicheng, mon voyage fantastique. » 我从来没有这么安静地,回忆我的戴城,我的奇幻的旅程(尾声p. 162

 

Enfin, Babylone peut également symboliser un monde idéal auquel aspirer. Bien que le roman se concentre sur le milieu des ouvriers de base, les deux personnages principaux, Lu Xiaolu (路小路) et Bailan (白蓝), sont des jeunes qui refusent de se résigner à leur condition et poursuivent leur propre idéal. Bailan réussit à intégrer un master à Shanghai et, lorsqu’elle croise à nouveau Lu Xiaolu à la fin du roman, elle apparaît déjà comme une jeune femme élégante prête à partir pour l’Angleterre. Lu Xiaolu, quant à lui, quitte l’usine pour rejoindre un cercle de poètes à Shanghai. D’autres personnages incarnent également cette aspiration à une vie meilleure : Longues Jambes (长脚), qui prépare secrètement l’examen d’entrée à l’université destiné aux adultes (成人高考) ; Petite Mouette (小撅嘴), qui refuse d’accepter sa déchéance professionnelle et sociale ; ou encore Guo le Grand Tonneau (郭大酒缸), qui quitte son emploi pour devenir entrepreneur.

Ironie et absurdité

La première impression que suscite la lecture de ce roman tient à son humour incisif, à son ironie mordante et à son goût pour l’absurde. De nombreux passages prêtent irrésistiblement à rire. Par exemple :

糖精厂的工人都变成了甜味扩散器,如果一个糖精工人从五米之外走过来,你的咸鸭蛋就变成甜的了。据说这些糖精工人家里烧菜,从来不用放糖,只要把他们叫过去,对着锅子抖一抖头发,菜就带着甜味了。(第三章)

« Les ouvriers de l’usine de saccharine sont devenus des diffuseurs de douceur : si l’un d’eux passe à moins de cinq mètres de vous, votre œuf de canard salé se met à avoir un goût sucré. On raconte même que, chez eux, lorsqu’ils cuisinent, ils n’ont jamais besoin de sucre : il suffit qu’ils secouent leurs cheveux au-dessus de la marmite pour que le plat prenne un goût sucré. » (chapitre 3)

 

查账的人发现,这个草木凋敝的化工厂其实应该是个植物园,种着一千多棵树,还有一百个高级盆景,还有从未存在过的芭蕉树、君子兰、香水百合、荷兰郁金香、日本樱花、墨西哥仙人掌……对这个仅仅存在于账本上的绿色世界,所有人都很向往,包括我在内。(第三章)

« Les inspecteurs découvrirent que cette usine chimique aux plantes fanées aurait dû être en réalité un jardin botanique : plus de mille arbres, une centaine de bonsaïs, ainsi que des bananiers, des orchidées, des lys parfumés, des tulipes hollandaises, des cerisiers japonais et même des cactus mexicains… Devant ce monde verdoyant qui n’existait que dans les livres de comptes, tout le monde se prenait à rêver — moi y compris. » (chapitre 3)

 

四个农民工挑着个昏迷不醒、呕吐不止的青工(路小路),唱着号子碎步快行。农民工也很兴奋,说,在厂里挑了好久的水泵,很无趣,今天终于挑了不一样的东西,令他们回忆起春节在乡下挑猪的情景,很喜庆。(第四章)

« Quatre ouvriers migrants transportaient un jeune ouvrier inconscient et pris de vomissements — Lu Xiaolu — en scandant leurs chants de travail. Ils semblaient très excités : porter des pompes toute la journée à l’usine était terriblement ennuyeux ; aujourd’hui, enfin, ils transportaient quelque chose de différent, ce qui leur rappelait avec joie les cochons qu’ils portaient à la campagne pendant le Nouvel An. » (chapitre 4)

 

阿英年轻的时候曾经放出话来:上三班的男人别想娶她。此话出口,所有上三班的男人都松了口气,并且哈哈大笑。(第六章

« Quand A Ying était jeune, elle avait déclaré : “Les hommes de l’équipe des trois-huit n’ont qu’à renoncer à m’épouser.” À ces mots, tous les hommes de l’équipe poussèrent un soupir de soulagement et éclatèrent de rire. » (chapitre 6)

 

Caractérisation des personnages

Les personnages dans le roman sont remarquablement vivants. L’un des procédés les plus efficaces de l’auteur consiste à leur attribuer des surnoms : le maître-ajusteur de Lu Xiaolu surnommé « Lao Niubi » (老牛逼) ; le chef des électriciens « Tête-de-coq » (鸡头) ; l’électricien à six doigts « Six Doigts » (六指) ou encore « l’encyclopédie des défauts » (缺陷大辞典) ; et il y a encore « Vieilles Dents de Lapin » (翁大龅牙), « Grand Tonneau » (郭大酒缸), « Petite Mouette » (小撅嘴), « Longues Jambes » (长脚), etc. Ces surnoms donnent aux personnages une forte présence. Cependant, certains sont volontairement grossiers et comportent parfois des connotations sexuelles [3].

La distinction entre personnages principaux et secondaires constitue un autre procédé narratif. Les personnages centraux, Lu Xiaolu, Bailan et Petite Mouette, traversent tout le roman. D’autres personnages secondaires, comme le maître de Lu Xiaolu ou son rival Hu Deli, font l’objet de descriptions détaillées mais n’existent que dans certains chapitres. Quant aux personnages plus périphériques, ils remplissent parfois une fonction purement narrative et peuvent même rester hors scène. À titre d’exemple, la fille de l’ancien directeur de l’usine, autrefois très courtisée, devient soudainement indésirable après la mutation anormale de son père, sans jamais apparaître directement dans le récit. De même, l’ouvrière de la cantine éprise de Lu Xiaolu est évoquée indirectement par l’apparition progressive de côtes de porc dans son bol, puis par leur disparition soudaine quand il ne donne pas suite à ses avances.

L’auteur esquisse également, à travers un langage volontairement cru, une véritable galerie de portraits collectifs d’ouvriers et d’ouvrières. Le regard des ouvriers sur les femmes révèle souvent une attitude de dérision et de mépris. À l’exception de Bailan, seule figure féminine positive, les autres femmes sont fréquemment décrites de manière caricaturale. L’exemple du maître de Lu Xiaolu, Lao Niubi, illustre parfaitement cette vision :

老牛逼说,认清阿姨和老虎,对我的生命财产很有好处。厂里的女人,就这么被他分为小姑娘、小阿姨、老阿姨三种规格,老虎在此规格之外,属于劣质产品。(第二章)

« Lao Niubi disait qu’apprendre à distinguer les “tantes” des “tigresses” était très utile pour protéger sa vie et ses biens. À ses yeux, les femmes de l’usine se divisaient en trois catégories : les jeunes filles, les petites tantes et les vieilles tantes. Les “tigresses”, elles, n’entraient même pas dans cette classification : elles appartenaient à la catégorie des produits défectueux. » (chapitre 2)

 

事隔多年,我想起老牛逼那一身松垮垮的肉,眯着眼睛看水泵的神态,以及他横着走路的样子,我总觉得他像个哲学家。后来我想明白了,一个人干了四十年的钳工,揍过车间主任,修过无数台水泵,既不尊重女人也不尊重知识,他就会变成一个哲学家。(第二章)

« Des années plus tard, lorsque je repense à la chair flasque de Lao Niubi, à ses yeux mi-clos observant une pompe à eau et à sa démarche de crabe, j’ai toujours l’impression qu’il ressemblait à un philosophe. Puis j’ai compris : lorsqu’un homme a passé quarante ans comme ajusteur, qu’il a frappé un chef d’atelier, réparé d’innombrables pompes et qu’il ne respecte ni les femmes ni le savoir, il finit par devenir un philosophe. » (chapitre 2)

Construction de l’intrigue

Bien que le roman fasse intervenir un grand nombre de personnages, en raison des multiples changements de poste de Lu Xiaolu, la narration demeure remarquablement claire.

Tout d’abord, cinq chapitres du roman (chapitres 3, 4, 5, 9 et 10) sont consacrés au personnage principal féminin, Bailan, en retraçant l’évolution de son histoire : son arrivée soudaine à l’usine, sa rencontre avec Lu Xiaolu, le passage progressif de l’ambiguïté amoureuse à une relation assumée, la révélation de son milieu familial et de ses ambitions, puis leur séparation tacite après son admission en master, avant leur ultime rencontre dix ans plus tard.

Quant à Lu Xiaolu, son parcours s’organise autour de deux lignes narratives. La première concerne sa trajectoire professionnelle : à travers ses différentes affectations, l’auteur dévoile la diversité des métiers de l’usine et les conditions de vie des ouvriers de base, tout en exposant les réalités sociales de la Chine de l’époque, les années 1990. La seconde ligne est sentimentale : ses relations avec Bailan, Petite Mouette, une jeune intellectuelle rencontrée par hasard, l’ouvrière de la cantine ou encore sa future épouse Zhang Xiaoyin, illustrent les tensions et les aspirations propres aux relations amoureuses de la jeunesse.

Humanisme et réflexion sociale

Bien que le roman soit caractérisé par l’humour et la satire, les réflexions de Lu Xiaolu révèlent également la profonde préoccupation humaniste de l’auteur pour les classes populaires ainsi que sa réflexion critique sur la société. Par exemple, Lu Xiaolu se tourne souvent lui-même en dérision lorsqu’il réfléchit au sens de la vie : simple ouvrier au bas de l’échelle, il estime ne pas être digne de s’interroger sur des questions philosophiques. La satire est omniprésente :

-     Les ouvriers migrants sont ceux qui sont chargés des tâches les plus pénibles et les plus sales ; mais les citadins doivent aussi rester vigilants, faute de quoi ils pourraient eux-mêmes sombrer dans l’oisiveté et passer leurs journées à jouer au mah-jong.

-     Face à Xiao Bi, fils du vice-directeur du bureau de l’industrie chimique et prétendant de Bailan, Lu Xiaolu, d’origine modeste et sans éducation universitaire, considère qu’il n’a même pas le droit d’éprouver de la jalousie.

-     Lors d’une cérémonie de récompense, Lu Xiaolu prend conscience que son acte courageux pour sauver un collègue au péril de sa vie paraît insignifiant en comparaison des ouvriers devenus handicapés ou morts à la suite d’accidents du travail.

-     De même, lorsque Petite Mouette est gravement brûlée et que l’usine décline toute responsabilité, Lu Xiaolu souhaite protester en sa faveur, mais ne trouve même pas d’interlocuteur à qui demander des comptes.

 


 

À lire en complément

Le compte rendu de la séance du 11 mars 2026 du club de lecture qui était consacrée à ce roman.


 

 


[1] Lecture en chinois de la version publiée en 2008 (

[2] Selon divers sites sur la Bible en chinois, dont : https://cnbible.com/revelation/18-2.htm

Traduction du français : https://saintebible.com/revelation/18-2.htm

[3] Ce qui pose toujours des problèmes aux traducteurs.

 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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