par Brigitte Duzan, 23 mars
2013, actualisé 8mars 2026
Lu Nei en décembre 2011
Lu Nei (路内)
fait partie des écrivains chinois de la « génération
intermédiaire » (“中间代”)
[1]que l’on est en train de
découvrir :
la génération des jeunes nés dans les
années 1970 et arrivés à l’âge adulte dans les années 1990,
au moment de la formidable reconversion économique et
industrielle menée par Deng Xiaoping.
A quarante ans, Lu Nei a
publié quelques nouvelles et quatre romans, suffisamment
pour pouvoir être considéré comme l’un des plus prometteurs
de ces écrivains « post-70 ».
Usine et petits boulots
De son vrai nom Shang Junwei (商俊伟),
Lu Nei (路内)est né à
Suzhou en 1973, en pleine Révolution culturelle. On ne sait
pas grand-chose de son enfance, mais lui-même s’est décrit
comme « l’un des moins éduqués des jeunes écrivains chinois
».
A 19 ans, en effet, après des
études dans un lycée technique dont ses romans sont un
vivant témoignage, il est entré en usine. Au cours des
années suivantes, il est passé de petit boulot en petit
boulot, d’embauche en licenciement et en nouvelle embauche,
tout en parcourant le pays, de Suzhou à Shanghai, puis à
Chongqing après un tour dans le Sud, avant de revenir à
Shanghai. Il a été simple ouvrier, vendeur, gardien
d’entrepôt et autres avant de décrocher un poste à la radio.
C’est alors qu’il avait un
travail qui lui laissait de larges plages de temps libre
qu’il a commencé à s’intéresser à la littérature, en se
fournissant en lecture à la bibliothèque de l’usine. Il a
ainsi beaucoup lu, Su
Tong (苏童)
en particulier, ainsi que les auteurs chinois dits
« d’avant-garde » dans les années 1990.
Il est aujourd’hui directeur
artistique dans une agence de publicité, à Shanghai, et
continue d’écrire à ses heures de loisirs, quand ses enfants
sont couchés. Il considère l’écriture un peu comme une
drogue :
"写书是件多余的事,但有点上瘾,跟抽烟一样。我本来应该写完一个长篇就歇菜的但是不知哪儿来的诱惑。"
Ecrire
fait partie des choses superflues, mais c’est pour moi une
drogue dont je ne peux me passer, un peu comme la cigarette.
Je suis incapable de m’arrêter avant d’avoir terminé un
roman, je ne comprends pas d’où vient cette attraction.
Il a écrit
des nouvelles et des romans, mais pratiquement tous ses
écrits ont une large part autobiographique ; on y retrouve
les mêmes personnages qui sont calqués sur ses camarades de
lycée et d’usine. L’écriture a donc chez lui une sorte de
fonction cathartique, et c’est là sans doute là l’une des
sources de sa force d’attraction.
Nouvelles et romans
Bien qu’il
ait commencé à publier dès 1998, c’est grâce à la
publication de deux romans dans la revue Shouhuo (《收获》),
en 2007 et 2008,qu’il a commencé à se faire connaître.
2007-2008 : Deux premiers romans
1. Le
premier roman, publié en novembre 2007, s’intitule
« Jeune
Babylone » (《少年巴比伦》).
C’est une introduction à l’univers de Lu Nei : la ville
fictive de Daicheng (戴城)
et un groupe de jeunes ouvriers, en tête desquels son alter
ego Lu Xiaolu (路小路),
vingt ans, dont la plus grande ambition est de devenir cadre
pour passer son temps, au bureau, à lire les journaux en
sirotant du thé.
Babylone de jeunesse
Lu Xiaolu a
fait ses études dans un lycée technique lambda, avant d’être
embauché comme manœuvre dans une fabrique de saccharine.
Nous sommes en 1992, l’époque dorée des travailleurs
glorifiés comme fers de lance du régime communiste aux côtés
des paysans et des soldats est un lointain souvenir ;
l’époque est à la reconversion industrielle, aux fermetures
d’usines obsolètes et aux licenciements. Pas surprenant que
les jeunes soient déboussolés, comme leurs parents. Les uns
comme les autres sont happés par la machine, mais la
littérature et le cinéma chinois avaient surtout parlé
jusqu’ici des seconds.
Lu Xiaolu
tombe amoureux d’une jeune femme, Bai Lan (白蓝),
qui est médecin du travail, dans l’usine. Mais elle le
quitte pour partir à l’étranger. Lu Xiaolu en tire une amère
leçon : il s’inscrit aux cours du soir de l’université. Mais
les licenciements se multiplient…
Le roman
offre une vision désabusée de la génération de l’auteur,
écrite avec un humour froid qui n’exclut pas beaucoup de
chaleur envers ses personnages. C’est ce ton humoristique
qui a contribué au succès du livre.
2. Il a été
suivi l’année suivante d’un second roman, « En suivant
ses pas » (《追随她的旅程》),
qui est désormais présenté comme le second volet d’une trilogie
commencée avec « Babylone de jeunesse » mais nommée d’après
ce second roman : « trilogie "en suivant.." » (“追随三部曲”).
En suivant ses traces
Le récit
commence cette fois à la fin des années 1990, mais procède
ensuite en flash back. Lu Xiaolu se souvient de son premier
amour, Yu Xiaoqi (于小齐),
rencontrée pendant les vacances de l’été 1991. Ils avaient
18 ans. Lui était étudiant dans un lycée technique ; elle,
fille d’un professeur de langue et littérature, était
étudiante aux Beaux-Arts ; elle rêvait de faire des bandes
dessinées et d’aller dans le Sud pour gagner de l’argent.
Tous les copains de Xiaolu avaient pour seule ambition de
partir de Daicheng pour ne jamais y revenir. Mais la mère de
Xiaoqi meurt, elle part seule, Xiaolu reste à Daicheng, la
période dorée de l’adolescence prend fin. Il s’apprête à
suivre son chemin à lui : entrer dans l’usine de saccharine
locale…
« En suivant ses
pas » a un ton beaucoup plus amer que le roman précédent.
C’est un récit qui donne l’impression que le temps, soudain,
s’est arrêté, le temps d’un été, le temps d’un espoir, pour
repartir ensuite comme si de rien n’était : l’horizon est
toujours aussi désespérément gris, la vision tout aussi
désenchantée ; dans un monde en profonde mutation, les
jeunes sont désorientés et amers. Les jeunes de Lu Nei font
penser à ceux de « Unknown Pleasures » (任逍遙)
de Jia Zhangke, eux aussi coincés dans une petite ville
morne qui ne leur offre aucune issue. Il leur manque
l’humour sarcastique de Lu Nei.
2009 : Trois
nouvelles
En 2008, Lu Nei est approché par
Zhang Yueran (张悦然),
jeune romancière créatrice d’un nouveau concept de magazine
littéraire, avec un thème pour chaque numéro, qui préfigure
les
nouveaux magazines
qui vont se multiplier à partir de 2010. C’est un
trimestriel qui s’appelle « Li/Newriting » (《鲤/Newriting 》)
et dont le premier numéro sort en juin 2008.
Lu Nei participe
aux numéros de janvier, mars et mai 2009, sur les thèmes du
mensonge, de l’ambiguïté et des "meilleurs moments", avec
trois nouvelles, dont les deux premières, « Le piège de la
déesse » (《女神陷阱》)
et « Personne ne sait valser » (《无人会跳华尔兹》),
ont des styles et des sujets très différents.
Mais, avec la
troisième nouvelle, « Chronique du combat féroce des
quarante corbeaux »
(《四十乌鸦鏖战记》),
il revient vers les thèmes de son début de trilogie : cette
nouvelle est en fait une extension du roman précédent, comme
il l’a expliqué lui-même. Elle figure d’ailleurs parmi les
dix du recueil « Œuvres représentatives de la génération
intermédiaire » (《代表作·中间代》)
paru en juin 2012 (1).
Cette nouvelle
est comme une transition qui le ramène vers son sujet, et un
troisième roman.
2011-2012 : deux
autres romans
1. Ce troisième
roman, « Au milieu des nuées » (《云中人》)
ou « L’homme dans les nuées », n’est pas considéré comme la
suite de la trilogie, bien qu’il en soit très proche, car
reprenant les mêmes éléments autobiographiques et se passant
dans la même ville fictive de Daicheng.
Au milieu des nuées
Il a en fait été
commencé dès 2008, mais terminé seulement en 2010 puisqu’il
a été mis de côté pour écrire les trois nouvelles de 2009.
Il est initialement paru dans le magazine Shouhuo (收获)
en mai 2011, avant d’être publié en février 2012 chez
l’éditeur Motie (磨铁图书).
Il a cependant
une tonalité différente de celle des deux premiers romans,
plus proche de la première nouvelle de 2009 : c’est un roman
d’épouvante qui a pour thème la folie meurtrière (关于杀人狂的小说).
Il débute
par l’histoire d’une jeune étudiante qui est assommée par un
fou ; il est jugé et exécuté sans que l’affaire soit
élucidée. Or, trois ans plus tard, un cas semblable se
reproduit…. La peur s’installe chez les jeunes…
Le roman décrit
un monde chaotique et absurde, qui fait peur. Il a obtenu
des critiques élogieuses de nombreux autres écrivains, dont
Zhou Yunpeng (周云蓬)
[2]
qui en a dit ceci :
L’histoire de
« Yun zhong ren » se passe dans une école décrépite
d’une petite ville du sud, aussi désolée qu’en pleine
brousse, où des jeunes luttent pour aller de l’avant, avides
de nouveauté et d’amour, mais, en même temps, terrorisés par
l’obscurité. Le personnage principal porte sur lui un petit
couteau et file en rasant les murs. La jeunesse semble
atteinte d’une fêlure intime et ne tenir que par un fil… La
nouvelle a un ton sombre et désorienté…
2. Lu Nei
poursuit avec la publication en juin 2012 d’un troisième
roman qui est bien, cette fois, la troisième partie de la
trilogie commencée avec ses deux premiers romans : « Le
passé de la rue des Fleurs » (《花街往事》).
Le passé de la rue des Fleurs
L’histoire,
racontée à la première et troisième personne, couvre cette
fois les années 1966 à 1992, toujours dans la ville de
Daicheng, mais le cœur du récit se déroule dans les années
1980. Le jeune Gu Xiaoshan (顾小山)
raconte l’histoire de sa famille. Son père a fait la
connaissance en 1966 de sa mère et de sa jeune sœur qui ont
ensuite été envoyées dans le Yunnan, où, dans les années
1970, elles meurent dans un accident de voiture en montagne.
Le veuf reste seul avec deux enfants, dont Gu Xiaoshan qui a
un léger handicap. Dans les années 1980, il est l’un des
premiers à fonder une entreprise privée pour enseigner la
danse, qu’il avait apprise dans les années 1950.
Le roman
continue en racontant l’histoire malheureuse d’une élève, et
celle de Gu Xiaoshan, méprisé parce que handicapé, et
amoureux de sa camarade de classe Luojia (罗佳)
qui partage le même banc que lui, à l’école, et qui, dans
toute son existence, sera son unique clarté – c’est le titre
du dernier chapitre.
Les sept
premières parties du roman ont été publiées en 2012 dans la
revue « Littérature du peuple » (人民文学杂志).
La totalité des huit chapitres est parue en février 2018.
Une œuvre en
devenir
Par ailleurs, Lu
Nei a commencé la rédaction d’un nouvel ouvrage qui se
présentera sous la forme d’une suite de nouvelles dont
quatre ont déjà été publiées, uniquement sur internet
(version web ou téléphone portable), sur douban (豆瓣),
sous le titre général « Le jeune hussard de dix-sept
ans » (《十七岁的轻骑兵》).
La première
nouvelle reprend le récit publié dans « Li/Newriting » (《鲤/Newriting 》)
en mai 2009, cette histoire du combat des quarante corbeaux
(《四十乌鸦鏖战记》) :
Lu Nei repart d’où il en était resté. Les personnages sont
ceux de ses romans, ceux de la trilogie : Lu Xiaolu (路小路),
qui garde le rôle principal, Da Fei (大飞),
Huang Mao (黄毛),
Kuo Bi (阔逼)…
Ils sont inspirés de ses anciens camarades de lycée, mais
revus et peaufinés à l’aune de son imagination, parce qu’ils
ne cessent de le hanter, selon ses propres dires.
C’est Wang Anyi (王安忆)
qui en a signé le descriptif, sur la page douban :
Une école
technique de formation aux métiers de l’industrie chimique,
dans une petite ville quelconque, une classe de quarante
garçons en uniforme, surnommés « les quarante corbeaux ».
Pendant l’hiver 1991, ils sont envoyés dans les faubourgs
pour participer à la destruction d’une usine. Les flocons de
neige virevoltent tandis que l’usine est démantelée, et au
bord de la route sont alignées des échoppes de barbier…
Les trois autres
nouvelles viennent compléter un tableau que l’on découvre au
fur et à mesure de son élaboration, comme un de ces rouleaux
horizontaux dont on pénètre le paysage en le déroulant
lentement. C’est une œuvre en devenir qui esquisse le
portrait d’une génération qui a grandi dans les années 1990,
une génération de jeunes ouvriers entrant dans le monde du
travail au moment où celui-ci est bouleversé par la nouvelle
politique économique, la reconversion industrielle et les
fermetures d’usines.
Le recueil
complet a été publié en 2018.
En janvier 2020,
il a publié le roman « Le passant dans la brume » (《雾行者》)
qui a obtenu le 5e prix littéraire Shi Nai’an (第五届施耐庵文学奖).
Le roman a pour thème l’histoire de travailleurs migrants et
de jeunes dans la Chine de la décennie allant de l’été 1998
aux Jeux olympiques de Pékin en 2008. Le roman est divisé en
cinq chapitres mêlant des styles différents, de l’onirisme
au réalisme et à la critique littéraire. La narration est
contée de divers points de vue, selon une structure
temporelle non linéaire, le ton lui-même évoluant avec le
temps : mélancolique pour la fin des années 1990 et de plus
complexe et ambigu. La critique et analyste Dai Jinhua (戴锦华)
a souligné l’usage dans ce roman de l’expérimentation
stylistique pour mieux dépeindre la réalité sociale.
Le passant dans la brume
En avril 2022,
Lu Nei a publié un nouveau roman, « Tout ce qu’il faut
pour dire adieu » (《关于告别的一切》).
Cette fois-ci, il dépeint la vie de Li Bai (李白)
et de son père Li Zhongcheng (李忠诚)
pendant la période allant de 1985 à 2019, en cinq parties.
La narration, qui passe de la première à la troisième
personne, mêle réalité et fiction à travers des souvenirs
fragmentaires, car Li Zhongcheng est atteint de la maladie
d’Alzheimer et perd peu à peu la mémoire. L’image récurrente
du zoo vient traverser la narration, comme métaphore de
l’enfermement inexorable de l’existence, jusqu’au dernier
adieu.
Tout ce qu’il faut pour dire
adieu
Les critiques
ont salué une nouvelle fois l’originalité du style, qui
passe de la passion juvénile à l’attitude plus réflexive de
l’âge moyen.
Publications
Romans :
Jeune Babylone《少年巴比伦》,
Shouhuo (《收获》),
novembre 2007
En lui emboitant
le pas
《追随她的旅程》,
Shouhuo (《收获》),
numéro spécial, décembre 2008
Au milieu des
nuées《云中人》,
Shouhuo (《收获》),
mai 2011
Le passé de la
rue des Fleurs
《花街往事》,
Littérature du peuple (《人民文学》),
juin 2012
Compassion
《慈悲》,
Shouhuo (《收获》),
mars 2015.
Le passant
dans la brume 《雾行者》,
Shanghai Sanlian (上海三联书店),
janvier 2020.
Tout ce
qu’il faut pour dire adieu 《关于告别的一切》,
éditions
des lettres et des arts de Shanghai (上海文艺出版社),
avril 2022.
Nouvelles
Le piège de la
déesse
《女神陷阱》,
Li/Le mensonge (《鲤·谎言》),
janvier 2009
Personne ne sait
valser
《无人会跳华尔兹》,
Li/L’ambiguïté (《鲤·暧昧》),
mars 2009
-
traduction en anglais par Rachel Henson, initialement
publiée dans le numéro d’été 2013 de la revue Pathlight et
reprise dans la sélection « Read Paper Republic » :
-
Adaptation télévisée de « Jeune Babylone », en 26
épisodes, diffusée en 2024 :
Avec
sous-titres chinois et anglais :
-
Adaptation au cinéma : « Young Love Lost » (《少年巴比伦》),
premier long métrage réalisé par Xiang Guoqiang (相国强),
sorti au festival international de Shanghai en juin 2015,
puis sur les écrans chinois en janvier 2017, sans grand
succès.