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Pema Tseden 万玛才旦

Présentation

par Brigitte Duzan, 6 août 2015, actualisé 22 juin 2016

 

Chef de file d’un cinéma tibétain aujourd’hui en plein essor [1], Pema Tseden est en outre écrivain depuis plus de vingt ans, auteur de nouvelles dont il a publié plusieurs recueils les seules cinq dernières années écoulées.

 

L’écriture d’abord

 

Né en 1969, il a commencé à écrire à partir du début des années 1990, des articles sur la culture et l’art tibétains, et des nouvelles. Il a d’abord écrit en tibétain et en chinois et a continué longtemps, traduisant parfois ses récits du tibétain en chinois, comme son ouvrage sur un grand maître du bouddhisme tibétain publié en 2006 ou son récit publié en 2009, « Une histoire inachevée » (《说不完的故事》).

 

Ses premières nouvelles écrites en tibétain ont été publiées à partir de la fin des années 1990 dans les revues littéraires

 

Pema Tseden

 

Une histoire inachevée

 

tibétaines comme Lettres et arts populaires ou Light Rain. Dans certains de ces récits, il fait des expériences sur la structure narrative. C’est le cas, par exemple, de « Chödron et son fils » qui superpose plusieurs manières de conter la même histoire : celle d’une mère et de son fils qui a été condamné à mort pour vol, contée par un narrateur à la première personne, et par les villageois. La narration mêle ainsi fiction et réel, qui sont tous deux également fictionnels, comme le souligne la conclusion où le narrateur promet d’écrire une version de cette histoire basée sur les faits « réels ».

 

Un procédé similaire est repris dans la nouvelle « L’interview d’Akhu Thöpa » [2], qui nous conte une quête inaboutie, celle d’un vieil homme qui a, dans le passé, recueilli, mis en forme et transcrit des textes et des chants de la littérature populaire et orale, et qu’un journaliste tente de retrouver car son journal veut lui rendre hommage. La quête restera

inaboutie, car Akhu Thöpa restera introuvable, mais elle aura permis de recueillir des témoignages de ses proches ; ce sont cependant autant d’informations différentes que d’interlocuteurs, sur un personnage dont l’identité même est brouillée par un contexte politique fluctuant qui déforme la perception des choses.

 

Publiée en 1999, « Neige » est une autre expérience stylistique, qui reprend une forme de réalisme magique semblable à celui des nouvelles de Tashi Dawa (扎西达娃) [3]. Comme lui, Pema l’utilise comme mode critique : la nouvelle est une satire de l’évolution de la société tibétaine sous l’emprise du développement de l’économie marchande.

 

Mais certaines de ces nouvellesont été publiées dans les deux langues, et parfois d’abord en chinois. C’est le cas de la nouvelle « La vie en ville » publiée dans la revue tibétaine Light Rain en 2003, qui a d’abord été publiée en chinois (chengshi shenghuo 《城市生活》), et rééditée en 2014 dans le recueil « Le léger battement des pierres sacrées » (《嘛呢石,静静地敲》). Elle décrit les tensions identitaires des Tibétains de la jeune génération, pris entre le désir de respecter les traditions anciennes et une vie moderne où elles n’ont plus leur place.

 

Le conflit tradition/modernité est illustré dans cette nouvelle à travers la perpétuation, par un jeune couple installé en ville, de la pratique du tsetar (ou libération de la vie) qui consiste à libérer des animaux autrement condamnés. Pour assurer un parfait rétablissement à leur fils qui sort de l’hôpital, un jeune couple libère des poissons dans un parc de la ville, sous les yeux étonnés des passants. Et eux-mêmes finissent par avoir des doutes sur le bien-fondé de leur action, les poissons étant destinés à être repêchés tôt ou tard… 

 

C’est une nouvelle qui représente une transition vers une réflexion multiforme sur la société tibétaine moderne, ses tensions entre vie nomade et vie urbaine, vie traditionnelle et vie moderne, et sur la place du bouddhisme dans une société de plus en plus matérielle, comme dans le reste du monde.

 

Du tibétain au chinois

 

Son recueil de 2011, « Le rêve du baladin » (《流浪歌手的梦》), comportait encore des nouvelles écrites à l’origine dans les deux langues. Mais il n’écrit plus aujourd’hui que des nouvelles en chinois : c’est tout simplement la langue qui convient le mieux à l’expression de ce qu’il a à dire et raconter.

 

Ce qui illustre peut-être le mieux l’impérieuse nécessité de ce choix, c’est le recueil de nouvelles traduites par moi-même et la tibétologue Françoise Robin, recueil publié en janvier 2013 aux éditions Philippe Picquier. Sous le titre « Neige », il regroupe trois nouvelles traduites du tibétain, et quatre traduites du chinois :

-   Traduites du tibétain : Neige, Hommes et chien, L’interview d’Akhu Thöpa,

-   Traduites du chinois : Tharlo, Le neuvième homme, Les dents d’Urgyän, Huit moutons.

 

Le rêve du baladin

 

Les réflexions suggérées par ces nouvelles, et leur analyse comparée, éclairent un processus d’évolution assez typique, qui est toujours actuel.

 

Réflexions croisées des traductrices :

http://www.chinese-shortstories.com/Actualites_77.htm

 

De l’expression écrite à l’expression cinématographique

 

Par ailleurs, Pema Tseden avait toujours considéré le champ de l’écriture et celui du cinéma comme deux modes d’expression totalement différents, qui ne se recoupaient pas. A la fin du recueil publié en 2011 figure la nouvelle « A la recherche de Drime Kunden » (《寻找智美更登》), qu’il a écrite après avoir terminé son film « The Search » dont elle a gardé le titre chinois – et non l’inverse.

 

La légère palpitation des pierres sacrées

 

De même, le recueil de nouvelles publié en 2014, « La légère palpitation des pierres sacrées » (《嘛呢石,静静地敲》), fait écho, dix ans plus tard, à son premier long métrage « Le Silence des pierres sacrées » (《静静的嘛呢石》), comme pour en approfondir le sens, et ce dès le titre : silence peut-être, mais habité.

 

Cette optique de distanciation entre l’écriture et le cinéma est le sens des quelques lignes écrites pour la préface du recueil, citée dans l’article ci-dessus : l’écriture considérée comme expression d’un espace intérieur, espace de paix à préserver dans le maelstrom de la vie quotidienne, espace de lenteur opposé au mouvement perpétuel dans lequel on est emporté…

 

Avec son film « Tharlo » (《塔洛》), présenté en première mondiale dans la section Orizzonti de la 72ème Biennale de

Venise, en septembre 2015, c’est une nouvelle phase créative qu’il semble amorcer : « Tharlo » est adapté de sa nouvelle éponyme, qui figure parmi celles traduites dans le recueil « Neige ». C’est la première fois. L’expression cinématographique vient s’inspirer de la création littéraire, pour la dépasser et lui insuffler un sens plus profond en lui conférant valeur allégorique.

 

Sur « Tharlo », le film, voir : http://www.chinesemovies.com.fr/films_Pema_Tseden_Tharlo.htm

 


 

Recueils de nouvelles écrites en chinois

 

2011 《流浪歌手的梦》 (Le rêve du baladin)

2014 《嘛呢石,静静地敲》 (La légère palpitation des pierres sacrées)

2015 《死亡的颜色》 (La couleur de la mort)

 


 

Traductions en français

 

Neige, recueil de sept nouvelles, dont trois traduites du tibétain (par Françoise Robin) et quatre du chinois (par Brigitte Duzan), éditions Philippe Picquier, janvier 2013. Réédition en poche, 2016.

 


 

A écouter en complément

 

Un entretien télévisé du 29 juillet 2015 où il témoigne de l’importance qu’a pour lui la littérature, et où il parle en particulier … de Jia Pingwa (贾平凹) :

http://v.qq.com/boke/page/j/0/6/j0160a393e6.html

 


 

A lire en complément

 

-  La couleur de la mort 《死亡的颜色》

(texte chinois, traduction révisée partielle et synthèse des passages non traduits)

Nouvelle publiée en chinois dans le magazine littéraire Fang Cao, troisième numéro [mai-juin] de 2013 (芳草·文学杂志2013年第03. Traduction en français publiée dans le magazine Books, n° 46, en août 2013.

-  Revised foreword to the pocket edition of Neige



 


[1] Voir sa biographie détaillée en tant que réalisateur :

www.chinesemovies.com.fr/cineastes_Pema_Tseden.htm

[2] Traduite par Françoise Robin et publiée dans le recueil Neige, voir Bibliographie.

[3] Une autre des nouvelles du recueil Neige.

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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