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Shuang Xuetao 双雪涛

Présentation

par Brigitte Duzan, 8 novembre 2021

 

Né en 1983 à Shenyang, dans la province du Liaoning (辽宁沈阳), Shuang Xuetao est un jeune romancier qui a passé une vingtaine d’années à soigner et peaufiner son art narratif et son style en écrivant des nouvelles, nouvelles courtes et moyennes (novellas) qui lui ont valu un grand nombre de prix littéraires.

 

Écrivain du Liaoning

 

Son inspiration et son imaginaire dérivent pour beaucoup de la région où il est né et a grandi : le district de Tiexi (铁西区) où se trouvait autrefois tout un complexe d’industries lourdes. Dans le cadre de la politique de réforme, dans les années 1980 mais surtout 1990, ces usines obsolètes ont fermé l’une après l’autre en laissant une zone sinistrée et sa population au chômage, sans

 

Shuang Xuetao

indemnités ni protection sociale, mais avec tous les maux qui accompagnent le chômage : alcoolisme, violence, divorces, suicides.  

 

C’est là que Wang Bing (王兵) a tourné son documentaire « A l’ouest des rails » (《铁西区》) qui est la traduction littérale du nom du quartier et du titre chinois du film. C’est cette atmosphère qui a inspiré des films comme « The Piano in a Factory » (《钢的琴》) de Zhang Meng (张猛) en 2010 ou « Une pluie sans fin » (《暴雪将至》) ou « The Looming Storm » de Dong Yue (董越) en 2017.

 

C’est là aussi que se passent la plupart des histoires de Shuang Xuetao, dans ce quartier de ruines industrielles peuplées de personnages fantomatiques qu’il dépeint dans leur lutte pour survivre et empêcher d’être réduits à néant et éliminés à leur tour. Il y a quelque chose d’incertain et d’irréel, un peu inquiétant aussi dans ce qu’il écrit, en phase avec le paysage urbain.

 

En 2007, il termine des études de droit à l’université du Jilin (吉林大学法学院), puis, en 2010, il commence à écrire.

 

Un roman puis des nouvelles

 

Une histoire de fantômes au pays des neiges

 

C’est en 2011 qu’il publie son premier roman intitulé

« Fantômes ailés » (翅鬼》) qui a été lauréat du 1er prix lors de la 14ème édition des Taipei Literature Awards (台北文学奖). C’est un récit qui ressort du genre du zhiguai (志怪) et des contes fantastiques de la littérature classique chinoise, mais où l’on perçoit en filigrane comme une allégorie de l’atmosphère glacée du Liaoning.

 

Dans un « pays des neiges » (雪国) isolé du reste du monde car entouré de mers sur trois côtés, un pays glacial où le sol est gelé toute l’année, les bébés ailés (带翅的婴孩) sont considérés comme les descendants du « démon de la vallée » (谷妖的后代) qui garde une sorte d’entrée des enfers ; quand ils atteignent l’âge adulte, ils sont envoyés travailler sous terre et y restent toute leur vie. Ce sont les « fantômes ailés ». Mais l’un d’eux réussit à prendre conscience que les « fantômes » comme lui

 

Fantômes ailés 《翅鬼》éd. 2012

sont manipulés et exploités. Il cherche alors à entraîner ses camarades vers le pays de leurs rêves. Encore faut-il le trouver…

 

C’est une œuvre de jeunesse qui manque encore de maturité. Ses publications suivantes sont des nouvelles dont il publie toute une série dans des revues  littéraires à partir de juin 2013.

 

Écriture créative et nouvelles

 

En 2015, il suit un cours d’écriture créative à l’université du peuple (Renmin daxue 人民大学).

 

Aussitôt après, il commence à publier en épisodes séparés dans les numéros 2 à 5 de la revue Yalou (《鸭绿江》) les premiers chapitres d’un roman intitulé « L’Époque des sourds-muets » (聋哑时代), époque qui est celle de son enfance dans le Liaoning – la revue est elle-même une publication de la branche du Liaoning de l’Association des écrivains.

 

En juin 2016, il publie un premier recueil de dix nouvelles courtes et moyennes intitulé « Moïse dans la plaine » (《平原上的摩西》). La novella qui donne son titre au recueil relate l’histoire d’un détective qui reprend une enquête sur une vieille affaire de meurtre d’un chauffeur de taxi qui a eu lieu douze ans auparavant. Il a grandi dans le quartier où le meurtre a eu lieu et il note des coïncidences ; l’une de ses camarades de classe semble impliquée dans cette histoire. Finalement, il a l’impression

 

Moïse dans la plaine 《平原上的摩西》éd. 2016

 

L’Aviateur 《飞行家》

 

qu’il pourrait lui-même y être impliqué. En octobre 2017, le récit est primé lors de la 17e édition du prix littéraire des Cent Fleurs.

 

En août 2017, Shuang Xuetao publie un autre recueil intitulé « L’Aviateur » (《飞行家》), la nouvelle-titre étant indirectement inspirée de la passion qu’avait son père pour tout ce qui vole.

 

En mai 2018, il décroche le prix Weng Zengqi de la nouvelle lors de la première édition de ce prix (汪曾祺华语短篇小说奖) pour sa nouvelle publiée l’année précédente : « Le Nord parti en fumée » (《北方化为乌有》). Les nouvelles et novellas primées lors de cette édition sont publiées la même année dans un recueil intitulé « Tout dans le monde est paisible » (天下太平》), où figurent des textes de Mo Yan (言著), Wang Anyi (王安忆), Zhang Yueran (张悦然), etc. [1]

 

En juillet 2019, Shuang Xuetao poursuit avec un recueil de onze nouvelles, « Le Chasseur » (猎人》), qui comporte deux récits situés à l’époque de la République, cinq « sur les villes du nord », et quatre sur la vie à Pékin aujourd’hui, soit une période d’un peu plus d’un siècle. En octobre 2020, le recueil vaut à son auteur le prix littéraire Blancpain-Imaginist (宝珀理想国文学奖) lors de la première édition de ce prix [2].

 

Détour par le cinéma

 

Fin 2019, Shuang Xuetao participe en tant que directeur artistique (艺术总监). au film « Fire on the Plain » (《平原上的火焰》) adapté de sa nouvelle sans doute la plus connue, « Moïse dans la plaine ». Le film est réalisé par Zhang Ji (张骥) et les rôles principaux sont interprétés par des stars de l’écran, Liu Haoran (刘昊然) et l’actrice Zhou Dongyu (周冬雨). Il doit sortir en Chine le 24 décembre

 

Le Chasseur 《猎人》

2021, mais il était en sélection officielle au festival de San Sebastian en septembre.

 

A Writer’s Odyssey

 

Une autre de ses nouvelles, « Assassinat d’un romancier » (《刺杀小说家》), publiée dans un recueil en 2017, a été adaptée au cinéma, par le réalisateur Lu Yang (路阳). Le film est sorti sous le titre « A Writer’s Odyssey » (《刺杀小说家》) le 12 février 2021, pour la Fête du Printemps. C’est une histoire très complexe qui mêle deux fils narratifs de styles totalement différents, aventure et fantasy. Un père à la recherche de sa fille qui a été enlevée par des trafiquants est contacté par une société qui dit l’avoir retrouvée mais demande au père, en échange de sa fille, de tuer un écrivain en train d’écrire un roman qui semble influer sur la réalité…

 

Les effets spéciaux du film ont été réalisés par l’équipe qui a signé ceux de « The Wandering Earth » (《流浪地球》) adapté de la nouvelle de Liu Cixin (刘慈欣). On retrouve ainsi Shuang Xuetao à l’avant-garde des

développements de la science-fiction chinoise au cinéma.

 

Mémoire nostalgique du Nord-Est

 

Fin d’une époque

 

En mai 2020, il publie la version complète du roman « L’Époque des sourds-muets » (聋哑时代) qui apparaît rétrospectivement comme l’expression d’une nostalgie non plus, comme souvent, d’un passé rural idéalisé, mais d’un passé urbain encore récent puisqu’il s’agit du Nord-Est des années 1980-1990. Il décrit non plus la résistance à l’urbanisation, mais la violence née de la décadence urbaine, l’agonie d’une région liée à la fin programmée d’une ère industrielle, et le désir d’en préserver la mémoire dans les trous de l’histoire officielle [3]

 

On retrouve des nouvelles de Shuang Xuetao aux côtés de récits des meilleurs écrivains dans les anthologies sur le thème de la mémoire urbaine, par exemple celle parue en avril 2018 aux éditions Chunfeng Art and Literature (春风文艺出版社) sur le thème plus spécifique de la famille dans

 

L’Époque des sourds-muets 《聋哑时代》

la ville : « Les mille lumières de la ville » (《万家灯火》) qui regroupe des textes de Lao She, Zhu Ziqing, Yu Dafu Jia Pingwa, Feng Jicai, etc. (老舍、朱自清、郁达夫、贾平凹、冯骥才、). C’est un thème devenu à la mode.  

 

Les mille lumières de la ville 《万家灯火》

 

La fin de la prospérité industrielle du Nord-Est, c’est aussi la fin de la génération paternelle et la mort du père dont Shuang Xuetao a célébré la mémoire dans nombre de ses nouvelles. Dans « Le Maître » (《大师》), par exemple, il évoque l’image de son père comme joueur invétéré d’échecs, un « maître des échecs » qui rappelle le personnage du zhongpian de la « trilogie des rois » d’A Cheng (阿城). Mais le père de Shuang Xuetao est loin d’avoir le formidable génie du roi des échecs d’A Cheng ; il est dépeint comme un raté, ancien magasinier tellement obsédé par sa passion des échecs que même sa femme finit par quitter. Shuang Xuetao en fait finalement comme une allégorie de la région.

 

Ce père est omniprésent dans le souvenir de l’écrivain. C’est, autre exemple, sa passion pour le ciel et tout ce qu’on y voit voler qui a inspiré la nouvelle « L’Aviateur » (《飞行家》), initialement parue dans le numéro de

janvier 2017 de la revue Tianya (《天涯》). Le Li Mingqi (李明奇) de la nouvelle est un ouvrier qui fabrique des parachutes, mais qui rêve de construire un avion. Le récit a la qualité d’un rêve empreint de poésie, comme dans un conte, et se termine alors qu’un immense ballon emporte Li Mingqi dans un ciel nocturne. C’est un autre aspect du caractère irréaliste du père, perdu dans ses rêves, d’une illusion à l’autre, sans doute une manière comme une autre d’arriver à vivre dans le contexte de la ruine des industries qui avaient fait la gloire du Dongbei : en laissant son imagination prendre son envol…

 

Style d’une froide et austère poésie

 

Le style de Shuang Xuetao est à l’image de la neige qui abonde dans son œuvre et qu’il célèbre déjà dans le choix de son prénom (xuětāo grande vague de neige). La neige se présente sous différentes formes symboliques. Par exemple, dans la nouvelle « La Chapelle de la clarté radieuse » (Guangming táng《光明堂》) initialement publiée dans le 3ème numéro de 2016 de la revue Jiangnan (《江南》), la première neige, poudreuse, signale le départ du père, puis la neige tombe dru et se mêle au sang pour refléter le destin du personnage principal, le père Lin (林牧师) qui meurt poignardé. Les chutes de neige rythment la narration.

 

Dans les récits Shuang Xuetao, la neige crée l’atmosphère, comme dans le film précité de Dong Yue. Mais la neige bloque aussi toute échappatoire. S’il en est une, c’est dans les eaux des lacs, comme dans « Moïse dans la plaine ». Dans ce zhongpian, c’est un lac qui est le point de rencontre initial des deux personnages Zhuang Dezeng (庄德增) et Fu Dongxin (傅东心), et c’est sur le lac (artificiel) du Parc Beiling (北陵公园) que se termine l’histoire d’amour complexe de Zhuang Shu (庄树) et Li Fei (李斐), dans un retour subtil au lac du début, où s’est noyé le fou Liao Chenghu (廖澄湖). C’est au fond du lac que semble résider le mystère de l’histoire qui baigne dans une atmosphère de conte fantastique.

 

Au-delà de ces images, le style de Shuang Xuetao est d’une poésie froide, presque laconique, mais toujours empreint d’une touche de mystère qui fait affleurer les ombres d’un monde irréel sous la surface des eaux du réel. Indissociable de son art narratif, il a été loué comme mariant l’influence du roman occidental et celle de la littérature d’avant-garde chinoise. C’est un style fondé sur la brièveté qui s’épanouit dans le genre de la nouvelle, voire de la micronouvelle.

 

Shuang Xuetao a été loué par Mo Yan, Yan Lianke, Su Tong, Yu Hua et autres. On est déjà en train de lui fabriquer une légende dorée de mauvais élève passant l’heure de midi en bibliothèque et découvrant les monstres sacrés de la littérature chinoise, de collégien fasciné par Wang Xiaobo et finalement devenu écrivain avec son propre Gaomi (高密) de légende [4] : la rue Yanfen dans le district de Tiexi (铁西区艳粉街), dans les neiges du Dongbei [5].

 


 

Principales publications

 

Recueils de nouvelles et novellas

(outre celles publiées individuellement dans des revues) [6]

 

2016      Moïse dans la Plaine 《平原上的摩西》

2017       L’Aviateur《飞行家》

2019      Le Chasseur 猎人》

 

Romans

2011      Fantômes ailés  翅鬼》

2020      L’Époque des sourds-muets 聋哑时代

 


 

Traductions en anglais

 

- Sept courts récits réunis sous le titre « L’oiseau blanc » (白鸟》), initialement publiés dans le numéro de mars 2017 de la revue Shouhuo (《收获》). Trad. Kevin Wang « White Bird » publiée en ligne par Asymptote.

https://www.asymptotejournal.com/special-feature/shuang-xuetao-white-bird/

Texte original : https://www.asymptotejournal.com/special-feature/shuang-xuetao-white-bird/

chinese-simplified/

 

- Rouge Street: three novellas, trad. Jeremy Tiang, Metropolitan Books, à paraître en avril 1922.

(le titre du recueil étant une référence à la fameuse rue Yanfen)

 


 

À lire en complément

 

Shadows and Voices : Shuang Xuetao’s Fiction of Northeast China, by Qi Wang

https://u.osu.edu/mclc/2020/09/05/shuang-xuetaos-fiction-of-northeast-china/ 


 


[1] 中篇小说获奖作品王安忆著《向西,向西,向南》、张悦然著《大桥小乔》;短篇小说获奖作品莫言著《天下太平》、樊健军著《穿白衬衫的抹香鲸》、双雪涛著《北方化为乌有》,以及微小说作家奖获奖人蔡中锋著《你的麦子不能割》。

[2] Imaginist est une maison d’édition pékinoise qui s’est associée en 2018 à la société d’horlogerie suisse Blancpain pour créer ce prix littéraire visant à récompenser des nouvelles de jeunes auteurs chinois de moins de 45 ans. Le prix est assorti d’une aide financière de 300 000 yuans (soit environ 40 500 euros). Lors de sa deuxième édition, le prix a récompensé un recueil de nouvelles de la jeune écrivaine Huang Yuning (黄昱宁).

[3] Thème développé dans l’analyse de Li Xue (李雪) publiée en juin 2016 dans la revue Contemporary Writers Review (《当代作家评论》)  : Nostalgie de la ville : l’histoire de Shenyang de Shuang Xuetao comme littérature urbaine 城市的乡愁——谈双雪涛的沈阳故事兼及一种城市文学.

http://qikan.cqvip.com/Qikan/Article/Detail?id=670576234

[4] Le district du Shandong devenu emblématique de l’œuvre de Mo Yan comme Yoknapatawpha pour celle de Faulkner.

[5] Voir sa biographie détaillée et illustrée (en chinois) : https://www.sohu.com/a/352004259_475768

[6] Baidu en a recensé trente publiées entre juin 2013 et janvier 2021, dans les principales revues littéraires : https://baike.baidu.com/item/%E5%8F%8C%E9%9B%AA%E6%B6%9B/8434810

 

 

     

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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