Auteurs de a à z

 
 
 
        

 

 

Tsering Norbu 次仁罗布

Présentation

par Brigitte Duzan, 20 décembre 2014, actualisé 27 juin 2015

    

Alors que se développe toute une littérature tibétaine « d’expression chinoise », l’écrivain Tsering Norbu en est l’un des représentants les plus connus. Il n’est pourtant pas très prolifique, et exclusivement auteur de nouvelles, mais celles qu’il a publiées ont été couronnées de plusieurs prix littéraires prestigieux en Chine, dont le prix Lu Xun, en 2010.

     

Contrairement à beaucoup d’autres écrivains, dont son ami Pema Tseden (万玛才旦), qui sont passés du tibétain au chinois, Tsering Norbu a choisi d’écrire en chinois dès ses débuts. Mais ses nouvelles reflètent une profonde spiritualité et ses sujets sont empruntés à la vie tibétaine d’aujourd’hui.

     

Un enfant de Lhassa

     

Enfance au centre de Lhassa

 

Tsering Norbu recevant le prix Lu Xun

en 2010 (photo China Daily)

     

Né en 1965, Tsering Norbu (次仁罗布) a vécu dans son enfance dans une petite cour près de Barkhor Street, au cœur de la vieille ville de  Lhassa. C’est la longue rue qu’empruntent les pèlerins autour du monastère Jokhang. C’est aujourd’hui un site déclaré ‘héritage mondial’ par l’Unesco, fréquenté par les touristes autant que par les pèlerins, qui a été transformé par le programme de « rénovation » entrepris à partir du début des années 1990. Mais, quand Tsering Norbu était enfant, c’était une rue pavée de petites pierres inégales et les rues alentour étaient de simples allées de terre.

     

La rue Barkhor en 1993, comme dans

les souvenirs d’enfance de Tsering Norbu

 

Barkhor Street était alors une rue où l’on voyait des pèlerins venus du Kham et de l’Amdo avançant en se prosternant à chaque pas, tandis que d’autres marchaient en tournant leurs moulins à prières, et où des milliers de lampes à beurre étaient allumées chaque jour dans les divers pavillons tout au long du chemin.

     

Dans les souvenirs d’enfance de Tsering Norbu se mêlent les odeurs des lampes, les voix récitant les prières, et le goût délicieux des fruits sauvages que venaient vendre des paysans des montagnes alentour. C’est tout cela, qui l’a profondément marqué, qu’il faut imaginer en toile de fond de ses récits.

     

Mais ses années d’enfance sont aussi celles de la Révolution culturelle. Comme partout ailleurs en Chine, il était difficile de trouver des livres, et encore plus d’en publier. Le jeune Norbu découvre la littérature à la fin des années 1970, au moment où elle connaît en Chine une soudaine efflorescence.

     

Etudes de littérature

     

En 1981, il entre à l’université du Tibet pour étudier la littérature tibétaine (西藏大学藏文系). Selon ses dires, cependant, il est alors plus attiré par les traductions en chinois des grands poètes anglais : Shelley, Keats, et Shakespeare.

    

Il sort diplômé en 1986, et son premier écrit est alors un poème : une « Ode à la nuit » (《颂夜》), inspirée de « L’Ode à un rossignol » (《夜莺颂》) de Keats (1). Le poème anglais explore les thèmes de l’union rêvée avec la nature, de la mort et de l’impermanence des choses, le chant du rossignol permettant à l’oiseau de continuer à vivre dans et par son chant, et se termine par l’acceptation paisible par le poète du caractère inéluctable de la mort, entrevue comme dans un rêve. Il a été écrit par Keats en une matinée, en écoutant chanter l’oiseau, dans le jardin de la maison où il habitait. On comprend qu’il ait pu profondément marquer un jeune Tibétain, par son lyrisme, et son inspiration proche de thèmes bouddhistes.

     

L’« Ode à la nuit », cependant, a été écrite en chinois. Et c’est la langue qui sera celle de toute l’œuvre de Tsering Norbu. Il voulait ainsi, a-t-il expliqué, s’adresser à un public plus vaste que celui auquel il pouvait accéder en écrivant en tibétain.

 

Traduction en chinois du poème de Keats

      

Quelques années d’enseignement

     

Il passe ensuite six ans à enseigner la langue tibétaine, et d’abord dans une école de la ville-préfecture de Qamdo (昌都), à l’est de la Région autonome tibétaine ( RAT西藏自治区). Puis il revient à Lhassa, pour enseigner à l’Ecole des services postaux de la RAT (西藏自治区邮电学校).

     

C’est alors qu’il rend visite à un parent, un jour, qu’il voit un vieil homme traversant une rivière sur un vieux bateau. Cela lui donne soudain envie d’écrire, et, rentré chez lui, il rédige sa première nouvelle : « Le batelier de Lhotse » (《罗孜的船夫), publiée en 1992 dans la revue littéraire « Littérature du Tibet » (《西藏文学》) (2).

     

Mais, en même temps, l’entreprise postale où il travaille est restructurée – c’est la période des grandes réformes économiques en Chine, visant à rationaliser la gestion des grandes entreprises dans le contexte de l’ouverture sur les marchés internationaux. Tsering Norbu perd son poste. Désorienté, il passe son temps de maison de thé en taverne, à boire bière et thé sucré pour passer le temps. On retrouve souvent ce décor dans ses nouvelles. On sent qu’il connaît bien. Fort heureusement, sa mère intervient et le rappelle à l’ordre.

      

Journaliste

     

Il est alors engagé par la société éditrice du quotidien Tibet Daily (西藏日报社), d’abord pour faire des traductions ; puis il devient rédacteur adjoint du journal, en langue chinoise. Son nouveau métier de journaliste le rend sensible aux sujets de la vie quotidienne, lui en fait découvrir des aspects originaux, il écrit des articles qui sont comme des petites nouvelles. C’est un pas supplémentaire qui le rapproche du métier d’écrivain.

     

Pendant la douzaine d’années qui suivent la publication de sa première nouvelle, il en écrit six autres, une « moyenne » et cinq courtes, qui toutes sont également publiées dans la revue « Littérature du Tibet », entre 1993 et février 2005. Mais cette année marque une étape cruciale dans sa carrière, après une période de formation déterminante.

     

Ecrivain tibétain en langue chinoise

     

Formation à l’Institut Lu Xun

     

Sur recommandation du critique Li Jiajun (李佳俊), le rédacteur en chef de « Littérature du Tibet » qui le considère comme un écrivain prometteur, Tsering Norbu entre en 2004 à l’Institut Lu Xun (鲁迅文学院) pour une période de formation, brève mais décisive. Il découvre qu’écrire une nouvelle n’est pas seulement raconter une histoire. Parmi les intervenants qui le marquent profondément : Yan Lianke (阎连科), dont une conférence est consacrée à la nécessité d’avoir un style personnel, pour avoir une voix distinctive.

     

En même temps, Tsering Norbu se rend compte qu’il est temps que la littérature tibétaine se libère du réalisme magique (魔幻现实主义) qui a été à la mode en Chine à partir du milieu des années 1980 et dans la décennie suivante. La littérature tibétaine, pense-t-il, doit aborder une phase nouvelle de réalisme en traitant de sujets tirés de la vie moderne, ceux qu’il a observés en tant que journaliste. C’est une vie et une société indissociables d’une religiosité et d’une spiritualité formant les bases d’une culture aux caractères spécifiquement tibétains (西藏特色) qu’il s’agit de transmettre.

     

Le résultat direct de l’enseignement reçu est la nouvelle publiée en 2005, « L’assassin » (《杀手》), qui marque le véritable début de sa carrière d’écrivain. La nouvelle avait en fait été écrite avant sa formation à l’Institut Lu Xun, Tsering Norbu l’a réécrite après.

      

L’assassin

     

« L’assassin » est une histoire relativement courte écrite à la première personne : une histoire de meurtre et de rédemption ou plutôt de rédemption sans meurtre : rédemption à la fois de celui qui était parti pour tuer et de celui qu’il voulait tuer, pour venger son père. Il s’agit d’une rédemption spirituelle, au-delà des schémas usuels de vengeance rituelle.

     

La nouvelle a suscité de vives réactions ; ellea obtenu en Chine, en 2006, le prix de la meilleure nouvelle courte de l’année, et au Tibet même deux autres prix littéraires. Elle a enfin valu à Tsering Norbu de figurer en 2007  parmi les membres du jury du prix littéraire Lu Xun. Tsering Norbu était lancé.

     

Amerika

      

La frontière, recueil de nouvelles

 

Aussitôt après « L’assassin », il publie en février 2007 une nouvelle « moyenne », « Frontière » (《界》), qui obtient l’année suivante le 5ème « prix littéraire du nouveau siècle tibétain » (第五届西藏新世纪文学奖).

     

Mais  la nouvelle suivante connaît un plus grand succès. Ellea été inspirée à Tsering Norbu par une histoire vraie qui s’est passée dans le village de Jiangka, dans le district de Jiangzi (江孜县江嘎村).Il y était allé, du temps où il était journaliste, pour collecter des chants populaires avec quelques collègues de l’Union des lettes et des arts de la RAT.

     

Les villageois leur racontèrent qu’un paysan assez riche avait acheté à l’étranger un taureau pour améliorer la race des vaches du village et accroître leur production laitière. Cela fit jaser dans le village, mais tout le monde voulut faire couvrir

sa vache par le taureau en question. Le propriétaire, cependant, inquiet des conséquences de l’altitude sur son animal, demanda un temps d’acclimatation. Sur quoi le taureau tomba malade et mourut. On suspecta des jalousies, et le malheureux paysan demanda une enquête, qui conclut que l’animal s’était lui-même empoisonné en mangeant des herbes nocives.

     

Intitulée « Amerika » (《阿米日嘎》), du nom du taureau, la nouvelle prend prétexte de ce fait divers pour esquisser un tableaude la vie dans un village tibétain : peinture de mœurs et satire sociale.  En 2009, quand la nouvelle fut publiée, elle inaugurait un genre nouveau dans la littérature tibétaine, ce qui explique son succès. C’est aussi ce qui attira l’intérêt du réalisateur, et écrivain, Pema Tseden (万玛才旦), qui en acheta les droits d’adaptation.

     

Elle a été publiée en avril 2009 dans la revue mensuelle Fangcao (《芳草》). C’était la première infidélité de Tsering Norbu à « Littérature du Tibet ». Dans le même numéro était aussi publié une autres nouvelle également très bien écrite, mais sur un thème et dans un style plus proches de « L’assassin » : « Le mouton sauvé de la mort » (《放生羊》).

     

Le mouton sauvé de la mort 

     

Cette nouvelle est l’histoire d’un homme qui tente désespérément de faire sortir du bardo son épouse disparue, c’est-à-dire lui faire franchir cette étape transitoire entre la vie et la mort et lui permettre ainsi de renaître. Il sait qu’elle souffre dans cet au-delà transitoire car elle lui apparaît dans ses rêves. Alors il fait tout son possible, en accomplissant les taches les plus diverses, pour acquérir suffisamment de mérites pour elle.

 

Le mouton sauvé de la mort

     

Et un jour qu’il voit quatre moutons conduits à l’abattoir, il en libère un pour, en sauvant cette vie, en obtenir un nombre encore plus grand. Mais le mouton prend alors une importance inattendue dans sa vie, au moment où, justement, l’homme sent la mort venir…

     

Le texte est en fait un dialogue de l’homme avec son épouse, et il est écrit à la seconde personne, ce qui lui donne un caractère d’autant plus poignant. La nouvelle a été couronnée du prix Lu Xun en 2010, lors de la cinquième édition de ce prix, et a fait de Tsering Norbu le premier écrivain tibétain à en être lauréat.

     

Légende 

    

2009 est une année prolifique pour Tsering Norbu, comme pour la littérature tibétaine d’ailleurs. Il publie une troisième nouvelle en septembre, qui marque le retour à « Littérature tibétaine » : « Légende » (《传说》).

     

Tsering Norbu revient à la première personne pour raconter l’histoire d’un fonctionnaire à la retraite, qui achète un jour à prix d’or un vajra à un Khampa rencontré par hasard (3), et qui l’offre ensuite à un monastère. Pour le remercier, les moines lui donnent en échange un lopin de terre sur lequel se construire une maison.  

 

Les lauréats du prix Lu Xun en 2010

(dans le Quotidien de Shaoxing)

– Tsering Norbu à dr.

    

C’est une histoire que l’auteur a entendue, mais qu’il a structurée en trois parties, passé lointain, passé proche et présent. La nouvelle ainsi construite apparaît comme une réflexion sur les croyances religieuses, à la limite du superstitieux, et leur évolution.

     

Divin

     

Il semble s’intéresser de plus en plus, maintenant, à la préservation de la culture et des arts tibétains. C’est ainsi que l’une de ses dernières nouvelles publiées, en novembre 2011, « Divin » (《神授》), s’interroge sur la survivance d’une tradition orale : la transmission – traditionnellement orale et chantée - du chant du « Roi Gesar », le plus long poème épique du monde. On distingue cinq sortes de chanteurs spécialisés dans ce chant, dont deux sont des chanteurs censés tirer leur chant d’une inspiration divine – d’où le titre de la nouvelle.

    

Tsering Norbu y exprime en fait son anxiété devant la disparition progressive de cette tradition, sous l’effet de l’urbanisation et des changements de modes de vie : c’est l’espace même des chanteurs qui se réduit.

          

Une voix triste, mais sereine

     

Au total, c’est une voix un peu triste que Tsering Norbu laisse entendre. Mais c’est une douce tristesse, qui tient autant de la nostalgie du passé que de l’incertitude quant au présent et de l’inquiétude quant à l’avenir qui s’esquisse.

     

Il est aujourd’hui rédacteur de la revue « Littérature tibétaine », et l’un des meilleurs représentants de la littérature tibétaine d’expression chinoise qui est aujourd’hui en plein essor. Evidemment, il y a un certain anachronisme, pour un écrivain tibétain, à déplorer en chinois la disparition d’une tradition orale typiquement tibétaine comme celle du chant du Roi Gesar. Mais il considère que les deux langues ont en fait tout à gagner dans des échanges réciproques, de même que la littérature doit négocier un équilibre entre tradition et réalisme.

     

     

Notes

(1) Ode to a Nightingale, l’une des six grandes odes de Keats écrites en avril/mai 1819.  

Texte anglais et traduction en chinois : http://baike.baidu.com/view/532122.htm

(2) Cette revue, spécialisée dans la littérature sinophone de la Région autonome tibétaine, a été fondée au lendemain de la Révolution culturelle, en 1977. Elle a été suivie en 1980 par la Lettre d’information de la Fédération des arts et des lettres de la RAT (《西藏文联通讯》), Fédération dont Tsering Norbu fait partie depuis 2005.

(3) Il s’agit d’une sorte de talisman censé rendre invulnérable. Un Khampa est un Tibétain originaire du Kham.

     


    

Principales œuvres publiées 

     

Les nouvelles de Tsering Norbu correspondent à trois étapes créatives différentes :

     

1. 1992-2005 : Phase d’écriture spontanée

8 nouvelles courtes et une « moyenne »

短篇《罗孜的船夫》(首篇小说)1992

短篇《朝圣者》(第二篇小说),《西藏文学》 1993 年第 2 期。

中篇《情归何处》1994

短篇《焚》,《西藏文学》2000年第4期。

短篇《尘网》,《西藏文学》2003年第4期。

短篇《前方有人等她》,《西藏文学》2004年第4期。

短篇《雨季》,《西藏文学》2005年第2

     

2.. 2005-2008 : Phase de développement stylistique

Deux nouvelles

短篇《杀手》,《西藏文学》2006年第4期。

中篇《界》,《西藏文学》2007年第2期。

     

3. 2009-aujourd’hui : Phase d’approfondissement et diversification thématique

Trois nouvelles en 2009 :

短篇《阿米日嘎》+《放生羊》,《芳草》2009年第4

短篇《传说》,《民族文学》2009年第9

Trois nouvelles en 2011 :

《秋夜》,《杉乡文学》2011年第2

《绿度母》,《大家》2011年第5

《神授》,201111月获2011年《民族文学》年度奖

...     

     

Traductions en anglais

        

'Amerika'《啊米日嘎》 tr. Petula Harris-Huang, publié dans le recueil Irina’s Hat: New Short Stories from China. Merwin Asia 2013.

A Sheep Released to Life, tr. Jim Weldon Pathlight: New Chinese Writing 1, 2012

 

Traduction en français
  
L’assassin 《杀手》, nouvelle traduite du chinois et présentée par Brigitte Duzan, revue Jentayu n° 2, juin 2015.

        


    

Adaptations au cinéma
    
Le réalisateur Pema Tseden (万玛才旦) a acheté les droits de deux nouvelles : « L’assassin » (《杀手》) et « Amerika » (《阿米日嘎》).
    
Les deux projets sont en cours.

     

     

     

     

 

 

 

     

 

 

 

© chinese-shortstories.com. Tous droits réservés.