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Yang Benfen 杨本芬

Présentation

par Brigitte Duzan, 6 novembre 2022, actualisé 7 juin 2024

 

 

Yang Benfen

 

 

Yang Benfen (杨本芬) est une écrivaine étonnante : elle a soudain fait parler d’elle en 2020, à l’âge de 80 ans, en publiant son premier roman (autobiographique), aussitôt devenu un bestseller. Elle en a depuis lors publié trois autres qui ont rencontré le même succès.

 

Elle a vécu longtemps dans le Jiangxi, dans le sud de la Chine, avant d’arriver à Nankin à l’âge de 60 ans pour vivre chez sa deuxième fille, Zhang Hong (章红), et, comme beaucoup d’autres, s’occuper de sa petite-fille pour que sa fille puisse travailler. La différence, en ce qui la concerne, est qu’elle préfère la lecture et l’écriture aux danses dans les parcs et aux parties de mahjong ou de cartes.

 

2020 : Jardin d’automne 

 

Poussée par sa fille, elle a voulu rendre hommage à sa mère, morte en 2003, à l’âge de 89 ans, pour que son souvenir et ceux de son époque ne soient pas oubliés.  « Jardin d’automne » (Qiu yuan秋园) est cet hommage, écrit sur le coin de la table de la cuisine, entre l’évier, la cuisinière et le réfrigérateur.

 

 

Jardin d’automne Qiu yuan

 

 

Elle a dit avoir trouvé l’inspiration initiale dans un récit de Zheng Shiping (郑世平), autrement dit Tujia Yefu (土家野夫) : « Ma mère disparue dans le fleuve » (《江上的母亲》), écrit en hommage à sa mère qui s’est noyée après avoir été persécutée. Yang Benfen a alors brusquement eu l’intuition qu’elle pouvait, elle aussi, écrire ses souvenirs de sa mère, née à Luoyang en 1914, trois ans après la chute de la dernière dynastie impériale. Très bonne élève, elle n’a pu continuer ses études car elle a été mariée à un jeune officier du Guomingdang. Sa vie est un reflet des bouleversements de l’époque et des conditions de vie : son fils cadet est mort de pneumonie à l’âge de 13 mois, sa fille cadette de dysenterie et son deuxième fils noyé ; quant à son mari, il est mort de faim, persécuté dans les années 1950.

 

Yang Benfen a terminé un premier jet de plus de cent mille caractères en 2007. Fascinée par le récit de sa mère, sa fille, qui est elle-même une fervente lectrice, diplômée de littérature chinoise de l’université de Nankin et auteure de livres pour enfants, l’a aidée à le publier sur internet deux ans plus tard. Les messages d’intérêt et de soutien se sont multipliés. Mais ce n’est malgré tout que dix ans plus tard, en 2019, que le récit sérialisé sur internet a attiré l’attention d’une maison d’édition qui a décidé de publier le livre, sorti en juin 2020. Ce fut le succès : 90 000 exemplaires vendus[1] !.

 

Ce que raconte Yang Benfen, ce sont des souvenirs que partagent des millions de femmes de son âge qui ont connu des vies très semblables. Née en 1940 à Xiangyin, dans le Hunan (湖南), elle était l’aînée de la famille ; comme son père était malade, elle dut quitter l’école pour aider sa mère, n’y revint qu’à l’âge de 11 ans, mais réussit à entrer à 17 ans dans une école technique du Hunan, lisant avec passion sous les couvertures avec une lampe électrique. Elle fut rattrapée par le passé de son père qui avait servi le Guomingdang. Envoyée dans le Jiangxi, elle s’est mariée parce que son mari lui promettait qu’elle pourrait continuer ses études, mais ces espoirs ont été anéantis quand elle a donné naissance à trois enfants à la suite. En 1972, elle obtint un travail dans une compagnie de transport routier où elle a travaillé jusqu’à sa retraite.

 

Elle gardera l’éternel regret de ne pas avoir pu faire d’études et de ne pas avoir connu l’amour, celui qu’elle lisait dans les romans étrangers interdits qu’elle lisait en fraude… Son désir le plus grand était de pouvoir envoyer ses trois enfants à l’université, ce qu’elle a réussi à faire.

 

Si ses souvenirs touchent, c’est qu’ils sont en outre écrits dans une langue simple et directe, tout en fourmillant de détails pittoresques rapportés dans l’un des dialectes du Guangxi. Elle participe du mouvement actuel en Chine de retour nostalgique vers le passé, y compris au cinéma. Il s’agit de noter la vie telle qu’elle était avant que tout cela disparaisse. D’où le succès de ses livres, dans un pays à la mémoire incertaine, voire interdite.

 

2021 : Bois flottant

 

Yan Benfen a continué et écrit deux autres livres de souvenirs, fragmentés et fluctuants. Le second, « Bois flottant » (Fu mu浮木), est la suite directe du premier, publié en mars 2021. « Je suis comme un bout de bois à la dérive, emporté par le courant » dit-elle. Les gens dont elle parle sont morts, ce sont comme des fantômes qu’elle fait revivre. Suite directe, certes, mais construction originale.

 

 

Bois à la dérive Fu mu

 

 

Ce deuxième livre est en trois parties. La première  est écrite comme un journal intime, à la première personne, avec les dates exactes des naissances et des morts qu’elle évoque.  La seconde partie ressemble plus à un recueil de nouvelles de fiction. Les voisins deviennent des personnages de fiction, la chronologie est floue, bien des paragraphes commencent par « Un jour… ». Dans la troisième partie, enfin, Yang Benfen note les souvenirs concernant les générations suivantes, enfants et petits-enfants. La chronologie est rétablie. Son regard a changé d’orientation, mais son besoin d’écrire n’en a pas changé pour autant.

 

2022 : Je suis une riche senteur

 

Elle a complété sa trilogie de souvenirs avec un troisième roman publié en février 2022: « Je suis une riche senteur » (Wo ben fen fang我本芬芳), un jeu de mots sur son nom. Dans ce roman, elle raconte, à la troisième personne, un mariage chaotique et malheureux, puis raconte sa propre expérience. Elle dépeint les difficultés d’un couple ; la femme, qui avait des problèmes, s’est mariée pour les résoudre, sans prendre en considération ni contexte familial, ni éducation, ni intérêts personnels. Cet arrangement de circonstance a entraîné frustrations, amertume, haine et désespoir. C’est un prototype du mariage traditionnel conclu dans le passé. Les deux époux se parlent à peine, et ne s’adressent guère la parole que quand ils se disputent. Le roman doit une grande partie de son succès aux détails originaux sur la vie quotidienne.

 

 

Je suis une riche senteur Wo ben fen fang

 

 

Yang Benfen a désormais délaissé la plume pour écrire à l’ordinateur, mais son temps d’écriture est limité par les obligations familiales au quotidien, le temps qu’elle doit consacrer à son mari qui perd la mémoire, outre sa petite-fille. Elle prépare cependant son quatrième livre…

 

Yang Benfen en images : https://www.dailymotion.com/video/x8a99gx

Photos de famille : http://www.xinhuanet.com/culturepro/20220222/7b3399a34de946c99db2696554d82166/c.html

 

2023 : Le thé aux haricots et graines de sésame

 

Alors que ses précédents livres caracolent en tête des bestsellers avec plus d’un million d’exemplaires édités fin 2023 et qu’elle est devenue incroyablement populaire dans toute la Chine[2], Yang Benfen a publié un quatrième livre de souvenirs en octobre 2023 : « Le thé aux haricots et graines de sésame » (Dòuzi zhīma chá《豆子芝麻茶》), consacré aux personnes qu’elle a rencontrées et connues dans sa vie, camarades de classe et collègues outre la famille. Ce thé est une boisson traditionnelle dans son Hunan natal, c’est ce qu’on offre aux invités et hôtes de passage[3]. Ce nouveau livre est donc comme une tasse de thé offerte à ses lecteurs.

 

 

Le thé aux haricots et graines de sésame (photo China Daily)

 

 

Les personnages dont elle parle sont en priorité, comme auparavant, des femmes du peuple, ordinaires et anonymes, ces femmes dont la littérature chinoise a jusqu’ici trop peu parlé car il est facile de les ignorer. Elle a juste étendu le cercle au-delà de sa proche famille.

 

Le livre est en deux parties : « Mariages du passé » (过去的婚姻) et « Les limites de la douleur » (伤心的极限). Dans la première partie, elle relate l’histoire de trois femmes qui représentent ce que peut avoir de misérable, voire cruel, le sort des femmes du peuple en Chine, surtout à la campagne : l’une, la vieille Qin (秦老太), est une vieille femme qui ramasse des ordures ; la deuxième, Xiangjun (湘君), victime de violence domestique, n’a jamais réussi à y échapper ; et la troisième, Donglian (冬莲), est une paysanne qui s’est retrouvée veuve très jeune. Ce sont trois cas typiques, quasiment emblématiques, de vies féminines faites de malheurs récurrents et d’une formidable résilience face aux épreuves.

 

 

Yang Benfen en 2023 chez elle à Nanchang, Jiangxi

 (photo China Daily)

 

 

La deuxième partie est consacrée à la mort de la mère et du frère aîné de l’écrivaine, comme si la première partie était là pour fixer une toile de fond et replacer la douleur de l’auteure au sein d’un tableau plus général de misère affective et matérielle. Décrivant le dernier mois de la vie de sa mère (à laquelle le premier livre rendait déjà hommage), elle revient sur les difficultés familiales, son frère et elle ayant été obligés de travailler jeunes pour aider leur mère à subvenir aux besoins de la famille. Le livre est sous-titré « Dernier bavardage avec ma mère » (和妈妈的最后絮叨).

 

Yang Benfen a aujourd’hui une santé précaire. Une opération ratée du genou il y a quelques années l’a laissée en proie à des douleurs qui l’obligent à prendre régulièrement des analgésiques. Et comme ceux-ci ont des effets secondaires qui affectent sa vue, elle ne peut plus passer autant de temps qu’auparavant à écrire. Finalement, la résistance à la douleur est devenu un autre mode de résilience, une autre preuve de volonté de vivre malgré tout, en écrivant.

 


 

Publications

 

2020 Jardin d’automne  Qiu yuan 秋园

2021 Bois à la dérive Fu mu浮木

2022 Je suis une riche senteur Wo ben fen fang 我本芬芳

2023 Le thé aux graines de sésame Dòuzi zhīma chá《豆子芝麻茶》


 

[1] Selon les chiffres de ventes début mai 2022.

[2] « Jardin d’automne » est noté neuf sur dix sur le site douban !

[3] Un thé salé, également au gingembre, pour lequel divers haricots (frits) peuvent être utilisés, soja, fèves, mungo, etc…

 

 

 

     

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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