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Club de lecture de littérature chinoise (CLLC)

Compte rendu de la séance du 17 juin 2026

et annonce de la séance suivante

par Brigitte Duzan, 21 juin 2026

 

Cette dernière séance de l’année 2025-2026 était consacrée à Shi Tiesheng (史铁生) avec au programme un recueil de six nouvelles et une nouvelle complémentaire :

- Fatalité, recueil de six nouvelles traduites du chinois par Annie Curien, Gallimard/nrf, 2004.

1/ Poison (《毒药》), publiée dans « Littérature de Shanghai » (《上海文学》) en octobre 1986

2/ Fatalité (《原罪·宿命》), 1988

3/ Quelques façons simples de résoudre une énigme (一个谜语的几种简单的猜法), 1988

4/ Le son de la cloche (《钟声》), 1990

5/ Le Ditan et moi (《我与地坛》), 1991

6/ Première personne (《第一人称》), 1993.

 

 

Fatalité

 

 

- La vie comme une corde de luth (Mìngruò qínxián命若琴弦), nouvelle écrite en 1985 figurant dans l’Anthologie de nouvelles chinoises contemporaines, trad. Annie Curien, Gallimard, Du monde entier, 1994, pp. 123-151

Nouvelle adaptée au cinéma par Chen Kaige (陈凯歌) à son retour en Chine après trois ans passés aux États-Unis : le film est sorti en mars 1991 sous le titre « Life on a String » (《边走边唱》).

 

Plusieurs membres du club avaient (déjà) quitté Paris, mais avaient envoyé des notes fournies, témoignant pour la majorité du plaisir de leur lecture. En même temps, on constate l’intérêt des réunions qui permettent l’échange et la discussion, certaines notes de lecture envoyées via mail comportant des réflexions et des questions dont certaines ont fait l’objet d’une discussion lors de la séance, ce qui permet, justement, de dépasser la lecture isolée en l’approfondissant.

 

A/ Notes de lecture : réactions et questions

 

Ø  Christiane, pour sa part, n’a pas « accroché » au recueil et s’en est donc tenue là, sans chercher à lire la nouvelle de l’anthologie au programme.

 

Certes, l’aspect autobiographique qui transparaît dans « Fatalité » a quelque chose de poignant, et le travail d’écriture propose quelques réussites, ainsi dans « Plusieurs façons simples de résoudre une énigme » : la quête du narrateur se demandant ce que peuvent bien faire ses personnages au moment où il écrit lui a fait penser à l’usage des faux raccords dans le cinéma de Resnais, mais en dégageant un sentiment de « travail » excessif à son goût. Surtout, elle a trouvé quelque chose de morbide dans la première nouvelle (Poison) qui lui a rappelé le côté morbide de certaines nouvelles de Tanizaki, et cette impression ne s’est pas dissipée lors de la lecture des nouvelles suivantes. 

 

Ø  Catherine, au contraire, a trouvé beaucoup de plaisir à lire le recueil : elle l’avait emprunté à la bibliothèque, mais l’a ensuite acheté pour le conserver.

 

Elle a aimé la qualité de l’écriture, la beauté de la langue, avec reprises et répétitions afin d’ affiner son propos ; comme il dit dans « Plusieurs façons simples de résoudre une énigme »: « Le monde se répète comme le soleil levant et le soleil couchant. Comme le vieil acteur qui, allant toucher sa retraite dans son théâtre, voit des jeunes gens jouer la pièce qu’il a lui-même jouée durant sa jeunesse…. ». C’est aussi une écriture poétique, en particulier dans « Le Ditan et moi » les descriptions du jardin, des odeurs des végétaux et de la terre, du vent automnal et de la gelée matinale, et des saisons : « Le printemps est un cri à la pointe de l’arbre, l’été une bruine dans le cri, l’automne la terre dans la bruine, etc. »

 

C’est un monde onirique , étrange, mystérieux, et même inquiétant, où rien n’est sûr, où l’on ne sait quelle est la réalité et ce que nous devons comprendre. Le récit glisse vers des réflexions philosophiques. Que comprendre, dans « Poison », de la recherche obsessionnelle du poisson extraordinaire, du vieillard qui revient dans l’île, du vieux médecin qui ne veut pas le reconnaître … ?  Dans « Plusieurs façons simples de résoudre une énigme », un même problème peut admettre plusieurs interprétations et plusieurs solutions ; ce qui est intéressant, c’est l’énigme, la recherche et non une réponse. Dans « Le son de la cloche », seul ce son peut donner une cohérence au monde : une cloche sonnait plusieurs fois par jour. Il en reste un sentiment de sérénité, mais elle sera fondue pour fabriquer de l’acier. Restent des questions : que sont devenus les parents de l’enfant ? et que sont devenus les tournesols ? Autant de mystères, qui font partie de la vie.

 

Elle rapprocherait les deux nouvelles « Fatalité » et « Le Ditan et moi », toutes deux traitant du handicap, du hasard et du destin, de la souffrance, des rêves brisés - comment vivre avec ça ? Catherine a été particulièrement sensible et émue par ces nouvelles qui lui ont fait revivre des interrogations à la suite de l’accident d’un proche qui dû finir sa vie en fauteuil roulant. Dans « Fatalité », il revient obsessionnellement sur le déroulement de la journée, sur chaque instant précédant l’accident, sur la seconde où sa vie a basculé. Et si et si et si…

Le Ditan est une méditation sur le handicap, la souffrance est réelle. Pourtant, il est encore possible de trouver des raisons de vivre. Il va en fauteuil roulant dans ce jardin qui l’ apaise, et ce durant quinze ans : « ce jardin me fait souvent éprouver de la reconnaissance envers mon destin ».  Mais il reste trois questions qui le harcèlent : faut-il mourir ? pourquoi vivre? pourquoi donc lui faut-il écrire ? « Rien que parce que je vis, je n’ai d’autre choix que d’écrire »…

 

Pour finir, Catherine s’est aussi interrogée sur les nombreuses évocations de Dieu (dans « Fatalité » : Dieu avait déjà arrangé l’avenir de Mo Fei. Dans « Le son de la cloche », l’oncle est Pasteur). Mais n’est-ce pas une quête plus spirituelle et existentielle que chrétienne ? …

 

Ø  Sylvie a trouvé les nouvelles très différentes et les a appréciées de façon inégale.

 

- La première (« Poison ») lui a fait l'effet d'un joli conte et elle a trouvé intéressante l'idée de dépeindre ce monde passionné d'élevage de poissons "mutants", où l’on a perdu de vue l'essentiel de la vie humaine, au point que les gens de ce pays imaginaire n'ont plus d'enfants. En même temps, on prend petit à petit conscience que ce visiteur qui redécouvre l'île après s'en être échappé relativement jeune, a vécu toute sa vie soutenu moralement par la possession de deux petites pilules qu'il croyait létales…

 

La deuxième (« Fatalité ») décrit les questions que se pose un être humain après un accident qui l'a rendu hémiplégique, remontant dans sa mémoire aux minutes et quelques heures précédant l'accident. Est-ce que son destin aurait pu être changé si un détail infime avait été différent ? On sent que c'est quelque chose de proche de l’expérience vécue par l'auteur. Mais elle a trouvé étrange la dernière phrase de la nouvelle, en consonance avec le texte de la Genèse qui semble conclure par une acceptation d'un état de fait.

[« Pourquoi ? Pourquoi ? Pas de pourquoi. … Dieu considère que c’est bien, la chose ainsi s’accomplit ; il y a le soir, il y a le matin, ce sont tous les jours après le septième jour. » Ce qui m’a aussi rappelé « Les Quatre livres » (《四书》) de Yan Lianke]

 

La troisième nouvelle l’a déroutée, et le texte lui a semblé très long. En revanche, la quatrième (« Le son de la cloche »), qui dépeint la destruction progressive d'une petite communauté paroissiale est originale par le point de vue des deux observateurs, dont l'un est un enfant élevé par son grand-père sans savoir ce que sont devenus ses parents. Il lui a semblé lire la description de la fin d'une civilisation dans un monde qui devient moins humain. [avec une allusion au Grand Bond en avant à travers la fonte de la cloche].

 

Mais c’est la cinquième (« Le Ditan et moi ») qu’elle a préféré, apparemment plus simple dans sa conception.

Elle a beaucoup aimé l'évocation de quelques personnages que l'auteur croise, plus ou moins régulièrement, dans le jardin et auxquels il n'est pas attaché autrement que par ces rencontres, et surtout l'évocation de sa mère, qui le laisse vivre librement ses promenades dans ce jardin, tout en s'inquiétant beaucoup pour lui. Cette mère lui a fait penser à la mère dans « Beijing coma » de Ma Jian.

 

Enfin, dans la sixième nouvelle, elle a été amusée par l'imagination délirante du narrateur qui augmente et enrichit l'histoire au fur et à mesure qu'il gravit les étages et qu'il lui semble apercevoir plus de choses, l’histoire prenant un tour de plus en plus fantastique, jusqu’à la chute finale, drôle aussi,

 

Ø  Claire a envoyé des notes prolifiques pour dire son plaisir de lecture, mais modulé en fonction des nouvelles, traitées deux par deux.

 

Elle a « adoré » les nouvelles « Poison » et Mingruo Qinxian (lu en chinois : le texte est magnifique !) qu’elle rapproche car la trame des deux récits, qui relèvent de la fable, ou du conte, partagent des similarités :

-     Des personnages peu caractérisés, qui n'ont pas de prénoms et sont souvent uniquement identifiés par leur sexe, leur âge et leurs actions, simples et répétitives. Les dialogues sont intelligents dans leur pauvreté et leur pertinence : leur concision sert la tension dramatique et suscite l’émotion empathique du lecteur. Les personnages importent plus pour leur valeur symbolique que pour leur individualité ; ils servent à amener les réflexions et les leçons de vie.

-     La relation extrêmement touchante entre deux générations, celle du grand-père et de l'enfant/celle du maître et de son disciple adolescent.

-     La présence d'objets-pivots mystérieux autour desquels s'articule le récit et qui agissent comme des talismans dont l'unique pouvoir tient à la foi que les personnages ont en eux.

-     La description récurrente de l'immensité de la nature, parfois écrasante, mais toujours sublime.

-     Dans la première nouvelle, le vieil homme qui a fui n'est pas sans rappeler le type du sage taoïste qui préfère se soustraire à un monde devenu fou, soit par l'exil, soit par la mort. L'autre vieil homme est un autre type de sage : il semble détenir la vérité en tentant de sauver ce qu'il reste d'humanité dans son village. Dans la deuxième nouvellel'errance du vieil homme avec son disciple à travers les montagnes, ses discours allusifs chargés de leçons de vie, outre sa virtuosité au sanxian (三弦琴), l'élèvent aussi à ce statut de sage.

 

Elle a aussi beaucoup aimé « Fatalité » et « Ditan et moi », pour leur dimension « autobiographique ». Dans « Fatalité » sont dépeintes les réactions « à chaud » du jeune accidenté dont le monde s’est écroulé. C'était un rêveur qui avait des ambitions d'aventures mais aussi des ambitions traditionnelles comme enseigner et fonder une famille, ce qui amplifie rétrospectivement le deuil qu’il doit faire de ses ambitions. L'accident cristallise à jamais ces rêves en rêves. Dans « Ditan et moi »,  l'auteur a appris (apprend toujours) à apprivoiser son handicap en même temps que sa nouvelle vie, en se distanciant du drame qu'il a vécu.

-     Dans « Fatalité », le protagoniste est convaincu dans un premier temps d'être victime d'une injustice (il répètera à plusieurs reprises « je suis un homme innocent »). Puis il va progressivement intégrer la notion de fatalité, en comprenant qu'il est aussi ridicule de se rebeller contre elle que de culpabiliser tour à tour une aubergine, cinq baozi puis un chien. Dans « Ditan et moi »,  il n'est plus vraiment question de dénoncer une injustice : le narrateur a accepté cette fatalité, il y voit l'œuvre de Dieu. « Il semble que Dieu ait encore une fois vu juste. » «  Concernant le destin, cessons de parler de justice. »

-     Dans les deux nouvelles, le récit est en rapport avec le cycle immuable de la nature. Dans la première, la nature, dans son indifférence face au malheur humain, est un comme un oppresseur qui écrase l'individu, le nargue, le rejette (« le ciel et la terre ne semblent guère offrir de secours »). Chacune de ses manifestations est douloureuse. Dans « Ditan et moi », condensée dans ce fameux jardin antique, la nature est un écrin de tranquillité, d'inspiration, un refuge. C'est un confident, discret, constant qui lui apporte réconfort et réponses, quant à son handicap, quant à la mort de sa mère, tel un oracle. Le lieu est d'ailleurs personnifié, l'auteur s'adresse à lui directement ( « Ditan, ne crois pas que... »), il a des « intentions » ( « Le Ditan est proche de chez moi. Ou …ma maison est proche du Ditan. En un mot, on est forcé de considérer cela comme une affinité prédestinée. […] Depuis cet après-midi où je suis entré dans le jardin par hasard, je ne l’ai plus quitté... J’ai d’un coup compris ses intentions. … L’existence d’un lieu paisible comme celui-ci dans une ville très peuplée doit être l’œuvre de Dieu. »).

-     Rapport à ses proches, dans les deux nouvelles, mais surtout le Ditan : le portrait qu'il fait de sa mère est très émouvant : mère aimante, dévouée, discrète, qui a su comprendre son fils et ses besoins avant même que lui-même en a fait le cheminement.

-     Rapport à l'écriture : l'écriture est dans un premier temps une échappatoire, « aussi merveilleuse que le sommeil », une activité libératrice bien que marginale, un moyen de survie : « … je n’ai pas eu d’autre solution que de venir errer dans ces terres ». Comme on devient un brigand. ». Plus tard, quand l'écriture est devenue son gagne-pain, elle le rapproche de la vie des passants qui sont sa source d’inspiration et auxquels il s’attache, ou, comme le coureur de fond, avec qui il peut partager son désespoir et s’indigner contre l’injustice qui les a frappés tous les deux. Mais il admet aussi les limites, voire la vacuité du langage dans certains domaines qui peuvent/doivent se passer de mots : les émotions, les souvenirs, l'immensité du monde.

 

Claire été un peu plus perplexe à la lecture de « Plusieurs façons simples de résoudre une énigme » et de « Première personne ». Elle a bien aimé la manière dont sont construits les récits, en puzzle, en changeant de perspective, mais même si la lecture l'a amusée, les conclusions l'ont un peu laissée sur sa faim, bien qu’on y retrouve le thème, récurrent chez l’auteur, de la prédestination.

 

Enfin, elle a été frappée par la figure omniprésente de l'enfant dans toutes ces nouvelles, à commencer par « Poison ». Souvent, ces enfants sont des messagers, des instruments de vérité, des « clés », des êtres dotés d'une sensibilité hors de l’ordinaire.

- Dans « Poison »en avalant les deux pilules « de mort », les deux enfants font comprendre au vieil homme qui les sauve la ruse de leur grand-père ;

- Dans « Première personne », c'est la vision d'un enfant apparemment abandonné dans le cimetière qui opère un renversement de la situation et amène la chute finale ;

- Le désespoir du jeune aveugle dans Mingruo Qinxian va faire prendre conscience à son maître de la valeur de la fausse ordonnance et le convaincre, sans le savoir, de ruser à son tour pour lui redonner espoir ;

- Dans « Fatalité »le fou-rire de l'élève, et sa cause absurde, est l’épisode initial décisif dans le cours des évènements malheureux qui vont suivre, et qui ramène au destin : « Certainement le quotient intellectuel de cet enfant est assez bas, mais il rit de façon impénétrable, emplie du mystère et de la profondeur de la destinée ».

 

Ø  MRC, enfin, commence ses notes en rappelant ses souvenirs de jeunesse en Chine : Shi Tiesheng est au programme des manuels scolaires, et « très valorisé par les enseignants qui mettent l’accent sur sa capacité à rester fort malgré son handicap (“身残志坚”), car la persévérance face à l’adversité et aux épreuves a toujours été une qualité encouragée par l’école ».

 

Cependant, son écriture reste remarquable même en faisant abstraction de son handicap physique, qui peut d’ailleurs devenir un facteur positif « un peu comme un aveugle dont l’ouïe devient plus fine parce que la vue lui manque. » La limitation physique peut nourrir et approfondir la création littéraire. On parle en chinois de « la perle née de la souffrance de l’huître » (« 蚌病成珠 »).

 

Pour cette séance du club de lecture, il a lu « Le Ditan et moi » et « La vie comme une corde de luth ».

 

- Il se rappelle avoir lu un extrait du Ditan qui figurait dans son manuel scolaire au lycée ; à l'époque, ses camarades citaient souvent une phrase tirée de ce texte : « La mort est une chose pour laquelle il n'est pas nécessaire de se presser. » (死是一件不必急于求成的事。)

Cependant, les manuels n’avaient pas retenu la partie qui développe en détail les réflexions de l’auteur sur la vie et la mort, où il explique notamment comment il est parvenu à se convaincre qu'il n'était pas nécessaire de se suicider. Cette partie a vraisemblablement été jugée trop sombre ou trop négative. Pourtant, après l'avoir lue, MRC a trouvé que ces réflexions étaient pertinentes, philosophiques et pleines de force, et il irait même jusqu'à penser que bien comprendre ces passages pourrait, au contraire, aider certaines personnes pessimistes à renoncer à l'idée du suicide. Le fait d’être bien nourri par la philosophie et la littérature aide souvent à l’éviter.

 

- Quant à « La vie comme une corde de luth », il a trouvé que la nouvelle se termine par une chute tragique très touchante. C'est une fin tragique, car le vieil aveugle découvre que le remède qu'il attendait depuis toujours n'était qu'une illusion. Quant au jeune aveugle, son histoire d'amour se termine, comme on pouvait s'y attendre, sans véritable issue.

 

Mais cet espoir de « casser un jour la millième corde » ne concerne pas seulement les personnes handicapées. Il existe aussi dans la vie de chacun d'entre nous. Par exemple, lorsque nous sommes élèves, on nous dit qu'après le baccalauréat, tout ira mieux. Puis on nous dit qu'une fois un travail trouvé, tout ira mieux. Ensuite, qu'une fois mariés, nous serons heureux. Puis qu'une fois les enfants élevés, nous pourrons enfin nous reposer. Et ainsi, toute une vie passe très vite. L’idée que « la vie est belle » est illusoire. L’essence de la vie n’a peut-être aucun sens en termes de « bonheur ». Mais on continue d’avancer grâce à un espoir lointain, même illusoire.

 

B/ Compte rendu de séance : échanges et discussions

 

Laura « passe son tour » car elle a lu des romans japonais pour la librairie.

 

Ø  LLP avait lu des extraits de nouvelles qui étaient au programme quand elle était étudiante. Pour la séance du club, elle a lu quatre nouvelles, deux en français, deux en chinois, et en a apprécié la qualité littéraire.

 

Elle a beaucoup aimé l’écriture du point de vue de l’enfant, comme dans « Le son de la cloche », mais tout particulièrement dans « Plusieurs façons simples de résoudre une énigme », avec les effets de répétition et retours en boucle sur quelques mots, d’abord déconnectés (Arbres souffle vent) puis reliés entre eux par la grand-mère en ajoutant les liens de cause à effet (C’est le vent qui en soufflant fait bouger les arbres).

[Ce qui est d’autant plus remarquable que tout ce passage est introduit par la question « À quel moment le monde a-t-il commencé ? ». Comme chez Wittgentstein, Shi Tiesheng insinue subtilement que le monde commence à partir du moment où on peut le nommer, mais à partir de l’observation : l’ouest est l’endroit où le soleil se couche et l’heure de faire la cuisine est signalé par le retour des corbeaux. Dans « Le son de la cloche », c’est ce son qui est « le début de la vie ».]

 

LLP a bien aimé, aussi, les descriptions de sensations (dans la même nouvelle, l’enfant attend sa mère, « le front et le bout du nez collés contre la vitre froide ») et de couleurs.

[couleurs qui répondent à la sensation du moment : dans « Le son de la cloche », après la recommandation du grand-père « désormais, quand on t’interrogera, tu répondras que ton grand-père ignore où tes parents sont allés », Shi Tiesheng ajoute aussitôt : « Derrière la vitre, la nuit est d’un noir d’encre. »

Mais couleurs aussi qui apportent un élément symbolique significatif : dans la même nouvelle, où tout est entraperçu par l’enfant, « sur les ruines de l’église, on a construit un immeuble rouge ». ]

 

Elle a trouvé remarquable la construction, en flashback minute par minute, de « Fatalité », avec le thème du destin qui est le thème omniprésent dans l’œuvre de l’auteur. Et cette nouvelle est d’autant plus remarquable que les causes de l’accident sont l’objet d’une réflexion récurrente, reprise en remontant dans le temps, jusqu’à la cause première, découverte des années plus tard, dans toute sa subtile symbolique : ce rire d’écolier à cause du pet d’un chien, devant le slogan à l’entrée de l’école.

 

Cette nouvelle est d’autant plus prenante qu’elle apparaît comme autobiographique, comme l’a pensé Claire aussi : l’accident qui a déterminé sa vocation d’écrivain.

Ce qui entraîne une discussion sur le caractère réellement autobiographique du récit : non, dit Lei, sa paralysie n’est pas venue de l’ accident de vélo qu’il décrit dans « Fatalité », mais de son séjour à la campagne, dans le Shaanxi, en tant que « jeune instruit » pendant la Révolution culturelle : il vivait dans une cave très humide et a développé une maladie invalidante. Il l’explique dans son texte « L’année de mes vingt et un ans » (Wǒ èrshíyī suì nà nián 《我二十一岁那年》), qu’elle a lu et dont elle va parler.

[Quoi qu’il en soit, dans ces conditions, la nouvelle « Fatalité » est d’autant plus remarquable, et représentative de l’art de l’auteur : une parfaite maîtrise de la construction et du déroulement narratif, liée à une prodigieuse imagination.]

 

LLP souligne enfin le caractère très poétique de cette écriture, avec l’idée constante de l’avant et de l’après, et la force du souvenir liée à la réflexion sur le passé.

 

Ø  Faute d’avoir trouvé l’édition Gallimard à la Bulac, UB a lu les nouvelles en anglais, dans le recueil des Éditions de Pékin (collection Panda) de 1991 intitulé « Strings of Life ». [traduction parue à la suite de la sortie du film de Chen Kaige]

 

 

Strings of Life

 

 

La nouvelle « La vie sur une corde » lui est apparue comme une satire de la relation maître-disciple, en boucle, sans guère de suspense, cependant, car l’issue est prévisible dès le début. Mais il a été content de retrouver le Shaanxi et ses paysages, après les lectures de Jia Pingwa.

 

« Fatalité » lui a semblé extraordinaire dans sa finesse, mais aussi la colère rentrée, qui transparaît dans la satire de Mao à travers le chien qui pète devant les slogans à la porte de l’école. « Fatalité », c’est le récit (fantasmé) de ses débuts d’écrivain. Mais la nouvelle – ou l’essai – qui l’a le plus touché est le récit des derniers jours de sa mère intitulé « Souvenirs d’automne » : elle voulait l’emmener voir les chrysanthèmes dans le parc, mais elle a eu un malaise en sortant et elle est morte à l’hôpital, c’est finalement sa sœur qui l’a emmené voir les chrysanthèmes…

 

UB a aussi beaucoup aimé « My Faraway Qingpingwan » (《我的遥远的清平湾》), une sorte de documentaire sur la vie de Shi Tiesheng dans le village du Shaanxi où il a été envoyé en 1969, avec un hommage à la vie dure des paysans et à la gentillesse avec laquelle ils ont accueilli les « jeunes instruits », souvenirs nostalgiques de cette vie en phase avec la nature, avec les animaux. Et puis, au fil du récit, on voit arriver dans le village deux aveugles avec leurs instruments qui préfigurent les deux aveugles de « La vie sur un fil ».

 

UB a trouvé dans les récits de la campagne du Shaanxi l’atmosphère de ceux de Shen Congwen (沈从文), mais moins la « Ville frontalière » (《边城》) que les récits sur la vie rurale, un monde à part vivant dans un dénuement venu du fond des âges.

 

Ø  Gisèle a bien aimé la qualité d’écriture dans son ensemble, mais a peiné à comprendre la nouvelle « Poison », qu’elle n’a pas terminée. 

 

[C’est effectivement une nouvelle complexe, l’une des premières nouvelles de l’auteur, datant de 1986. Elle se présente dès les premières lignes comme une légende, dans une île imaginaire, autour de deux vieillards et deux idées directrices : l’élevage de poissons monstrueux et les pilules mortelles comme ultime recours dans la vie. Des deux vieillards, l’un revient dans l’île qu’il a quittée il y a longtemps, pour aller voir l’autre, qui vit en ermite, et herboriste, au sommet de la plus haute montagne de l’île et refuse de la reconnaître. S’il revient voir le vieil ermite, c’est pour lui rendre les deux pilules que l’autre lui a donnée avant qu’il parte, qui l’ont aidé à vivre par le seul fait de savoir qu’il pouvait en finir grâce à elles, mais dont il ne s’est jamais servi. Pilules qui s’avèreront totalement inoffensives à la fin du récit, dans une chute qui est l’une des plus belles de toutes celles de l’auteur.

 

Il y a plusieurs clés de lecture, entre les poissons monstrueux élevés à force de substances nocives, comme une mode malsaine et compétitive qui touche l’ensemble de l’île, et l’illusion apportée par les deux pilules de l’ermite herboriste, censées pouvoir donner la mort, mais qui ont en fait aidé à vivre. On peut rapprocher ce récit des histoires taoïstes de drogues d’immortalité qui se sont développées en marge de la pharmacopée chinoise et ont atteint leur paroxysme au 3e siècle, comme une véritable toxicomanie, chez les intellectuels comme les « Sept sages de la forêt de bambous » [1]. ]

 

Ø  Dorothée a particulièrement apprécié « Le son de la cloche » et « Le Ditan et moi ».

 

Pour ce qui concerne la première nouvelle, elle s’est demandé ce que signifiait au début que les parents de l’enfant « ont quitté le continent »

[C’est la traduction littérale de l’original chinois : 父母就离开了这块大陆. L’incertitude sur ce qui est arrivé aux parents, et où ils sont allés, n’est pas levée de tout le récit, c’est même voulu par le grand-père qui recommande à l’enfant de dire que même lui, le grand-père, ne sait pas. Une clé est donnée lorsque l’enfant entend une discussion du grand-père avec des voisins s’apitoyant sur le sort de l’enfant qui a perdu ses parents si jeune, de maladie. Mais on peut penser à une autre possibilité : ce n’est peut-être pas de maladie qu’ils sont morts, s’ils sont morts ; c’est l’époque des grandes campagnes de Mao contre les intellectuels et les contre-révolutionnaires de tout poil, les parents ont donc peut-être été envoyés en camp, en école de cadres ou autre, et il est donc d’autant plus important de ne pas en parler. D’où le silence qui plane sur leur sort.]

 

Sur toute la nouvelle plane le non-dit, le flou des événements et des souvenirs, le sort de l’église et des tournesols… [tournesols 向日葵 xiàng rì kuí ou 向阳花 xiàngyáng huā  qui étaient une fleur symbolique du temps de Mao, car elle se tourne vers le soleil 向阳]… Dorothée a ressenti en la lisant une impression de tristesse qui lui a rappelé l’Allemagne des années 1980-1990, celle de l’incapacité à faire son deuil, comme dans le roman d’Alexander et Margarete Mitscherlich « Le deuil impossible » [2].

 

 

Le deuil impossible

 

 

Dans « Le Ditan et moi », Dorothée a ressenti toute la fraîcheur du parc, comme hors du monde, visité pendant quinze ans, avec les souvenirs de la mère qui fut sa motivation pour écrire, et la description des autres visiteurs, outre les références musicales. Mais elle aurait aimé avoir des images : images de la chaise roulante, et du jardin abandonné.

 

[Le Ditan est le Temple de la Terre, au nord du centre de Pékin (le nord étant associé à la terre), à l’opposé du Temple du Ciel qui est au sud. Les deux temples et leurs parcs ont été endommagés pendant la Révolution culturelle, d’où l’impression d’abandon.]

 

 

Le parc Ditan

 

 

 

Ø  Lei a affirmé d’emblée : « Shi Tiesheng est l’un de mes écrivains préférés. J’apprécie non seulement ses œuvres, mais également l’homme qu’il était : optimiste et plein d’humour, doté d’une grande sensibilité et d’une profonde réflexion philosophique, ses œuvres constituant un fidèle miroir de sa personnalité. » Par ailleurs, elle regarde régulièrement des interviews de Yu Hua et de Mo Yan qui évoquent leur amitié avec Shi Tiesheng et ces témoignages contribuent à maintenir une image vivante, émouvante et profondément humaine de l’écrivain.

 

Comme MRC, Lei a commencé à lire des textes de Shi Tiesheng au collège. Quiconque, précise-t-elle, a suivi une scolarité jusqu’au secondaire en Chine a forcément lu au moins une de ses œuvres parce que « Moi et le Temple de la Terre » (Wǒ yǔ Dìtán《我与地坛》) [traduit « Le Ditan et moi »] figure depuis de nombreuses années dans différents manuels de chinois du secondaire [3]. Quant à Mìng ruò qín xián (《命若琴弦》) [traduit « La vie comme une corde de luth »] , la nouvelle a été adaptée au cinéma par  Chen Kaige (陈凯歌)  sous le titre « La vie sur un fil » (Biān zǒu biān chàng 《边走边唱》) : Shi Tiesheng a participé à l’écriture du scénario. [mais le film a profondément modifié l’esprit de la nouvelle et sa cohérence narrative].

 

Outre la nouvelle « Fatalité » (Sùmìng 《宿命》), Lei a lu et relu les deux premières parties du recueil Mìng ruò qín xián dans son édition de 2011 rééditée en 2025 [4] :

 

 

Mìngruò qínxián 命若琴弦

 

 

Outre la nouvelle qui a donné son titre au recueil et « Le Ditan et moi », elle a ainsi lu les essais « Mon lointain Qingpingwan » (Wǒ de yáoyuǎn de Qīngpíngwān《我的遥远的清平湾》), « L’arbre Albizia » (Héhuān shù《合欢树》), « Mon rêve » (Wǒ de mèngxiǎng《我的梦想》), « L’année de mes vingt et un ans » (Wǒ èrshíyī suì nà nián 《我二十一岁那年》), « Brèves notes au pied des murs » (Qiángxià duǎnjì《墙下短记》)

 

Le leitmotiv de la plupart de ces œuvres est le destin ou la fatalité. Tout en révélant l’absurdité de la vie, Shi Tiesheng s’efforce d’en rechercher le sens. Si ce thème demeure constant, la structure de ses récits est néanmoins toujours ingénieuse, son écriture reste sobre et délicate, et ses descriptions des paysages et des personnages sont particulièrement vivantes. C’est pourquoi, après chaque lecture, Lei ressent le besoin de revenir sur les textes pour en savourer l’écriture et en approfondir les réflexions philosophiques.

 

Du point de vue de la construction narrative, « Fatalité » est le texte qu’elle préfère. Shi Tiesheng y exprime avec brio l’absurdité de la vie à travers une chaîne d’événements reliant un professeur, une bicyclette, une aubergine sur la route, cinq petites brioches farcies dans un restaurant, un chien qui lâche un pet devant le portrait de Mao à l’école, un élève qui éclate de rire en l’entendant, puis un billet de théâtre offert par un collègue. Derrière cette succession cocasse et absurde se cache pourtant une tragédie : celle d’un jeune homme ambitieux avec un avenir prometteur, sur le point de partir étudier à l’étranger, brusquement victime d’un accident qui le laisse cloué sur un fauteuil roulant et dont la vie bascule.

 

Si « Fatalité » met magistralement en scène l’absurdité de l’existence humaine, Mìng ruò qín xián révèle de manière plus directe le sens de la vie. Comme le dit le vieux musicien aveugle à la fin de la nouvelle : « Le destin d’un homme est comme une corde de "luth" : il faut la tendre pour qu’elle sonne juste. Lorsqu’elle sonne juste, cela suffit. » (“人的命就像这琴弦,拉紧了才能弹好,弹好了就够了。”) Et plus loin il rajoute : « Avoir un but dans la vie est certes fictif, mais c’est indispensable. Sans cela, comment tendre la corde ? Et si la corde n’est pas tendue, elle ne sonnera pas. » (“目的虽是虚设的,可非得有不行,不然琴弦怎么拉紧;拉不紧就弹不响。”)

 

Dans « Mon lointain Qingpingwan », Shi Tiesheng décrit avec légèreté la vie rurale à la fois joyeuse et extrêmement pauvre, la sincérité des paysans ainsi que la sensibilité presque spirituelle des animaux. Il intègre dans ce récit de nombreuses chansons folkloriques et expressions dialectales du Shaanxi, faisant écho aux chants et dialecte du Shanxi dans l’ouvrage de Cao Naiqian de la précédente séance du club de lecture. Tous les termes dialectaux employés sont expliqués par l’écrivain en notes en bas de page. Certains sont particulièrement vivants : «  hóu » (le singe), est utilisé comme adjectif pour des animaux pour signifier « petit » ou « jeune ». Ainsi, « 猴犍牛 hóu jiànniú » désigne un jeune bœuf, « 牛不老 Niú bù lǎo » (littéralement « bœuf pas vieux ») désigne un veau ; « 黑肉 hēi ròu », ou « viande noire », désigne la viande maigre et « 白肉bai ròu » ou « viande blanche » la viande grasse.

 

Bien que « L’Arbre Albizia » ne compte que trois pages et demie, l’auteur y retrace tout un parcours de vie à travers l’image de l’arbre planté par sa mère qui continue de fleurir après sa disparition : son enfance, les premières années difficiles après l’accident, puis le décès de sa mère. En chinois, le terme héhuān shù 合欢树 a  une forte valeur symbolique : le caractère évoque la réunion familiale et欢  huān  renvoie à la joie.

[Cet arbre s’appelle aussi « arbre aux esprits » 鬼树 guǐ shù. Le nom de héhuān vient d’une ancienne légende : l’histoire d’une couple heureux, mais dont la femme, nommée Hehuan, avait une maladie incurable ; après sa mort, refusant d’être réincarnée, elle a placé son âme dans l’arbre devant sa maison pour être toujours proche de son mari et de ses enfants]

À travers cet arbre, que Shi Tiesheng n’a jamais eu le courage de revoir après la mort de sa mère, on perçoit toute la douleur que cette perte a laissée en lui ainsi que son infinie nostalgie.

 

 

Héhuān shù

 

 

« L’année de mes vingt et un ans » relate la période où Shi Tiesheng a été rapatrié à Pékin pour des examens cliniques et des soins, à la suite desquels il a dû finalement subir l’amputation de ses deux jambes trois mois plus tard. Bien qu’il s’agisse d’une expérience profondément tragique, l’auteur consacre l’essentiel de son récit aux histoires des autres patients qu’il a rencontrés à l’hôpital. À travers une narration sobre et dépourvue de pathos, il donne à voir toute la diversité de la fatalité humaine et souligne l’importance, pour chacun, de trouver un soutien spirituel face aux aléas de l’existence :

在以后的年月里,还将有很多我料想不到的事发生,我仍旧有时候默念着上帝保佑而陷入茫然。但是有一天我认识了神,他有一个更为具体的名字——精神。在科学的迷茫之处,在命运的混沌支点,人唯有乞灵于自己的精神。不管我们信仰什么,都是我们自己的精神的描述和引导。

« Dans les années à venir, bien d’autres événements imprévus surviendront. Il m’arrive encore de murmurer “Que Dieu me protège” (“上帝保佑”) tout en restant plongé dans la confusion. Mais un jour, j’ai découvert Dieu sous un nom plus concret : l’esprit (精神). Là où la science demeure incertaine, là où le destin reste obscur, l’homme ne peut compter que sur son propre esprit. Quelles que soient nos croyances, elles ne sont au fond qu’une manière de décrire et de guider cet esprit. »

 

[On a là la réponse aux questions que beaucoup se posaient sur la religion, ou la spiritualité de Shi Tiesheng. Ce n’est pas une religiosité, et encore moins une foi chrétienne, mais une quête spirituelle.[5]]

 

Dans ce même texte, Shi Tiesheng a raconté l’histoire d’un jeune paralysé qui semble avoir inspiré la nouvelle « Fatalité ». Il écrit :

男的二十四岁时本来就要出国留学,日期已定,行装都备好了,可命运无常,不知因为什么屁大的一点事不得不拖延一个月,偏就在这一个月里因为一次医疗事故他瘫痪了。

« À vingt-quatre ans, ce jeune devait partir étudier à l’étranger. La date était déjà fixée, les bagages déjà prêts. Mais les caprices du destin ont fait qu’un incident insignifiant l’a obligé à reporter son départ d’un mois. Et c’est précisément durant ce mois qu’un accident médical l’a rendu paralysé. »

 

L’humour propre à l’écriture de Shi Tiesheng apparaît particulièrement dans « Brèves notes au pied des murs ». À partir de l’image du mur, généralement associé à la séparation ou à l’obstacle, l’auteur évoque au contraire la joie au travers de nombreux souvenirs de son enfance : les jeux avec ses camarades dans la ruelle au pied des murs, la peur que lui inspirait l’enceinte du jardin d’enfants lorsqu’il se rendait à l’école, ou encore les fois où, en jouant au football avec ses copains à l’école, ils envoyaient involontairement le ballon dans la cour du voisin, voire directement dans une marmite en train de cuire.

 

Quant à « Le Ditan et moi », sans doute son œuvre la plus célèbre, inutile d’en dire plus que ce qui a déjà été dit.

« Les œuvres découvertes au cours de l’année, ajoute Lei pour conclure, ainsi que les échanges avec toute l’équipe m’ont apporté d’innombrables émotions, réflexions et beaucoup de joie, mais je suis particulièrement heureuse que cette dernière séance de l’année ait été consacrée à Shi Tiesheng. »

 

Note sur la traduction

 

La traduction a été évoquée plusieurs fois, à commencer par Catherine s’interrogeant dans ses notes de lecture, sur la traduction de shùnqí zìrán 顺其自然par « suivre la nature » dans la nouvelle « La première personne » (《第一人称》).

顺其自然  shùnqí zìrán est un chengyu signifiant « laisser les choses suivre leur cours naturel », expression à consonance taoïsante qui est le leitmotiv de la nouvelle, comme elle l’est de toute l’œuvre de Shi Tiesheng. L’expression est apparue dans le Lingcheng Jingyi (《灵城精义》) de He Pu (何溥) au 10e siècle, pendant la période des Cinq Dynasties.

La traduction d’Annie Curien garde la traduction littérale de zìrán par « nature », d’où sa traduction du chengyu par « suivre la nature », qui est effectivement un peu ambigüe. Et c’est d’autant plus gênant, il est vrai, s’agissant du leitmotiv de la nouvelle.

 

Pour le reste, la traduction est précise dans l’ensemble, y compris dans « Quelques façons simples de résoudre une énigme » (一个谜语的几种简单的猜法), par exemple, la suite de mots égrenés par l’enfant : 树刮风/arbre souffle vent // corrigés par la grand-mère : 树。刮风。行了,知道了。/ on aurait juste pu coller encore un tout petit plus au texte chinois : Arbre. Souffle le vent. C’est cela, tu as compris.

 

La seule chose qui aurait pu être évitée, c’est la traduction de Mìngruò qínxián《命若琴弦》par « La vie comme une corde de luth », d’abord parce qu’il est toujours contestable de traduire le nom d’un instrument de musique par un équivalent français, surtout, dans ce cas, un équivalent  qui a des connotations différentes, évoquant la musique baroque de la Renaissance. Ensuite parce qu’il s’agit plutôt de cordes au pluriel, comme dans la traduction anglaise (Strings of Life). Et enfin parce que mìng évoque plus le destin que la vie, ou la vie en tant que destin : tout un destin qui se joue en pinçant les cordes, en attendant la dernière…

 

Rendez-vous maintenant au mois de septembre pour de nouvelles aventures de lecture !

 


 

Prochaine séance

Mercredi 16 septembre 2026

 

Première séance de l’année 2026-2027 consacrée à Jin Yong (金庸) et à ses « héros chasseurs d’aigles » :

ü  Traduction en français par Wang Jiann-Yuh : La Légende des héros chasseurs d’aigles (《射雕英雄传》), éditions You Feng (tome 1 : octobre 2004 – tome 2 : octobre 2005).

ü  Mais aussi dans une très bonne traduction en anglais, que je recommande à ceux et celles qui lisent couramment cette langue – le chinois étant assez difficile :

Legends of the Condor Heroes, MacLehose Press :

- Vol. 1 : A Hero Born, tr. Anna Holmwood, 2018

- Vol. 2 : A Bond Undone, tr. Gigi Chang, 2019

- Vol. 3 : A Snake Lies Waiting, tr. Anna Holmwood and Gigi Chang, 2020/ Paperback 2024

- Vol. 4 : A Heart Divided, tr. Gigi Chang and Shelly Bryant, 2021/ Paperback 2024


 

[1] Voir Histoire de la médecine chinoise, III. Drogues et poisons dans l’histoire chinoise et la littérature.

Et l’ouvrage de Frédéric Obringer : « L’aconit et l’orpiment, drogues et poisons en Chine médiévale », Fayard, 1997.

[2] Le deuil impossible : les fondements du comportement collectif,  Payot, 2005

Traduction de Die Unfähigkeit zu trauern. Grundlagen kollektiven Verhaltens, 1967

[3].《我与地坛》的传播及影响 La diffusion et l’influence de Moi et le Temple de la Terre  https://www.chinawriter.com.cn/n1/2019/1129/c427894-31482392.html

[4]. 命若琴弦/史铁生著,北京:求真出版社,2011.102025.1重印)
Beijing/Qiuzhen chubanshe, oct. 2011 (réédition janvier 2025).

[5] Voir aussi : Shi Tiesheng and the Nature of the Human, by Chloë Starr, Christianity and Literature, vol. 68, Special Issue, December 2018, pp. 10-116.


 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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