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Club de lecture de littérature
chinoise (CLLC)
Compte rendu de la séance du 8
avril 2026
et annonce de la séance suivante
par Brigitte
Duzan, 12 avril 2026
À la suite de
la
séance consacrée à Lu Nei (路内),
cette séance d’avril avait au programme le livre de
Liang Hong (梁鸿)
sur son village natal initialement publié en novembre 2010 :
- « Si la
Chine était un village » (《中国在梁庄》),
trad. Patricia Batto, éd. Picquier, 2017, Picquier poche 2019.
Le titre chinois signifiant littéralement « La Chine au village
des Liang ».
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La
Chine au village des Liang, rééd. 2016 |
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Le livre n’est
pas un énième récit nostalgique de la Chine rurale qui
disparaît, avec ses traditions et ses valeurs, et où ne restent
que quelques personnes âgées s’occupant de leurs petits-enfants
abandonnés là par les parents partis travailler en ville. Liang
Hong part bien de ce constat, mais c’est un témoignage de
l’intérieur, par une ancienne du village dont elle porte le nom,
résultat d’une enquête de cinq mois effectuée début 2008 avec
son père et son fils, Elle a interrogé les habitants qui vivent
encore là et en livre les témoignages, y compris, à la fin, les
autorités locales.
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Si
la Chine était un village, traduction française |
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Selon les
réactions spontanées de beaucoup des membres du club, ce regard
froid et distancié sur une réalité très sombre a été comme un
choc après le roman plein d’humour de
Lu Nei (路内).
Cas extrême, Laura n’a même pas eu le courage d’ouvrir le
livre : elle venait de lire « Terre de vie et de mort » (《生死场》)
de
Xiao Hong (萧红)
et ne se sentait pas « le courage de replonger dans un autre
récit des misères des paysans à la campagne »…
[« Terre de
vie et de mort » a été achevé en septembre 1934 ; dans la
première partie, Xiao Hong dépeint la vie dans un village de sa
région natale, la vie et la mort suivant le cycle des saisons,
les paysans subissant leur sort avec une tristesse fataliste et
résignée face à la faim, aux maladies, à la pauvreté. Quand
arrivent les Japonais, les paysans, justement, croient que leur
vie va changer…pour déchanter très vite, en retombant dans leur
fatalisme. En ce sens, il n’est pas inintéressant, justement, de
mettre ce livre en parallèle avec celui de Liang Hong].
Le livre a,
dans l’ensemble, suscité autant d’intérêt que de questions et
d’opinions.
Ø
Guochuan
en a apprécié le réalisme, qu’elle a trouvé d’autant plus
déprimant que le récit lui rappelait beaucoup de souvenirs de
son enfance, en l’occurrence le village de son grand-père, au
Shandong.
Faute de
couverture sociale, les villageois élèvent des enfants pour
avoir quelqu’un qui s’occupe d’eux lorsqu’ils seront vieux, et
donc tout d’abord, selon la tradition, le fils aîné. Les
petits-enfants, ensuite, ont une responsabilité égale à l’égard
des grands-parents. Il y a donc là un esprit communautaire
prenant le relais des normes de la piété filiale traditionnelle.
Mais on continue de privilégier le fils, comme le montre le cas
dramatique de la femme qui a eu cinq filles, dont plusieurs
avortées en dernier ressort, mais qui, malgré son âge, continue
à espérer d’avoir un fils. Cette obsession est bien le résultat
de la persistance de la tradition.
[tradition qui
ne se justifie plus aujourd’hui, il faut bien le dire, les
filles prenant en charge leurs parents âgés aussi bien, et
souvent bien plus et mieux, que les fils.]
En outre,
remarque Christiane, les mères se disent souvent plus
proches de leur fille. Par ailleurs, le mariage d’un garçon se
révèle bien plus dispendieux que celui d’une fille.
Guochuan
a également apprécié l’approche prise par Liang Hong pour
traiter des migrants : non plus comme une communauté, un groupe,
voire une classe défavorisée, mais comme des individus, avec
leurs problèmes propres, et en particulier les difficultés de
leur vie de couple, dont il est rarement question. De même, le
problème des enfants « laissés en arrière » (留守孩子)
aux soins des grands-parents est abordé de manière réaliste, en
montrant une situation dramatique pour tout le monde, les
enfants laissés à eux-mêmes autant que les grands-parents
obligés en plus de travailler pour nourrir tout le monde, faute
de recevoir des subsides de leurs enfants partis travailler
ailleurs
.
Elle a été
frappée par l’importance de la religion, le nombre des églises
et des personnes croyantes dont Liang Hong cite les statistiques
[au début du chapitre 7]. Là encore cela lui a rappelé son
grand-père disant avec une certaine condescendance que « ces
gens-là ne connaissent même pas la Bible. » Ces croyants
apparaissent bien plus comme des individus trouvant refuge dans
une communauté leur permettant de s’évader de leurs problèmes
quotidiens.
Ø
Christiane
a été très intéressée par le côté sociologique de l’ouvrage,
mais avec un aspect littéraire. Liang Hong est elle-même partie
prenante dans son enquête, c’est pour elle « un retour dans son
village », comme elle l’explique au début du premier chapitre :
« Mon pays natal est le village de Liang » (我的故乡是梁庄).
C’est donc pour elle un « Retour au district de Rang » (回到穰县).
Elle a
beaucoup aimé l’honnêteté avec laquelle Liang Hong aborde son
sujet, en prenant soin d’éviter les idées préconçues et de se
soustraire à la « pensée dominante ». Dans son prologue, elle
dépeint le monde rural comme un « fardeau ». Mais la politique
de réforme et d’ouverture y a opéré une brèche, les
transformations dans le cadre du processus d’ouverture et de
modernisation comportant cependant aussi des effets pervers dont
Liang Hong donne divers exemples :
- la
construction de routes sensées désenclaver les villages mais qui
ont en fait pour conséquence de les isoler les uns des autres,
outre le fait que ces constructions sont accompagnées de
confiscations de terres ;
- le
développement d’industries polluantes, usines chimiques ou
exploitation du sable de la rivière, avec pour conséquence la
création de remous dangereux entraînant de nombreuses noyades,
en particulier d’enfants mal surveillés ; le développement de
l’économie locale a pour effet de couper les paysans de la
nature ;
- le
poids de la fiscalité rurale, malgré les quelques gestes pour y
remédier, et le manque de protection sociale, ce qui est en
outre doublé d’une perte de solidarité et d’entraide, fondées
sur des valeurs traditionnelles de la vie villageoise.
Ce qui lui est
nettement apparu, c’est la perte de confiance dans les études,
qui n’assurent plus de trouver du travail. Le travail, les
jeunes le trouvent en ville, entraînant un processus migratoire
qui n’est pas spécifique à la Chine moderne, mais qui s’y trouve
institutionnalisé, en quelque sorte, par le système du hukou,
ce passeport intérieur qui détermine le lieu de résidence d’une
famille, mais aussi son statut dans la société – une société à
deux vitesses où les migrants n’ont pas de légitimité en ville,
donc pas de protection sociale ni de possibilité de
scolarisation pour leurs enfants.
Catherine
souligne ici que le système du hukou a été adopté de
l’Union soviétique. Ah, est-il remarqué aussitôt, mais cela date
de bien plus longtemps !
[ Le système
serait en effet apparu dès la dynastie des Xia, mais on en
trouve les premières traces concrètes dans l’organisation de
quadrillage quasiment militaire de la population mise en place
par Guang Zhong (管仲),
au 7e-8e siècle avant JC dans l’État de
Qi. Ce contrôle de la population est devenu une base du système
légiste, la taxation étant liée à la conscription, avec
responsabilité collective de chaque foyer. Après 1949, la Chine
était un pays essentiellement rural, mais les efforts
d’industrialisation – avec l’aide soviétique – ont entraîné un
exode venant gonfler la main-d’œuvre urbaine. C’est pour freiner
ce facteur d’instabilité que le Parti communiste chinois a
établi les bases d’un nouveau système codifié de hukou.
Le système dans sa forme actuelle est entré en vigueur début
janvier 1958, donc au début du Grand Bond en avant, dans un but
de contrôle des mouvements de population, l’industrialisation à
marche forcée du pays reposant essentiellement sur les fruits du
travail des paysans. Les limitations aux migrations des ruraux
ont encore été renforcées en 1964 et en 1977, puis après 1978.
Dans le cadre du Plan d’urbanisation 2014-2020, des mesures de
relaxation du hukou ont été prévues pour les villes
petites et moyennes, mais ne semblent avoir été appliquées qu’au
compte-goutte et être aujourd’hui oubliées.]
Ce qui a
également frappé Christiane, c’est la force de la
religion, et d’abord dans les chiffres officiels donnés pour le
xian de Rang au début du chapitre 7 (Les soucis de la
« nouvelle moralité » “新道德”之忧). :
151 églises chrétiennes en 2006, 40 000 adeptes. La religion
apparaît comme un refuge, se traduisant par une forte cohésion
des communautés religieuses. En contrepartie, les membres sont
considérés comme « bizarres », et sont marginalisés dans la
société villageoise, outre les querelles que cela suscite au
sein des familles.
Les
bouleversements sociaux se traduisent par des changements de
mentalités frappants, qui affectent les rapports sociaux
traditionnels. Ainsi les enfants étant partis en ville gagner
leur vie, ils ne sont plus dépendants des parents ; quand ils se
marient, ils sont capables de construire leur propre maison, et
ils n’ont pas forcément envie de vivre avec leurs parents.
Christiane a noté que « ce sont les belles-mères,
aujourd’hui, qui redoutent leurs belles-filles. »
Ø
Dorothée
a également beaucoup appris en lisant ce livre, mais s’est aussi
posé beaucoup de questions :
D’abord :
pourquoi les maisons qui ne sont plus habitées sont-elles
laissées à l’abandon, avec tout le mobilier à l’intérieur ?
L’une des raisons est que ceux qui partent travailler ailleurs
n’abandonnent pas le village, ne serait-ce, justement, qu’en
raison du hukou qui leur interdit de s’établir en ville
avec un statut de citadin. Il faut penser, précise Lei,
que la maison est attachée à la terre, et la terre est
essentielle pour le mingong dont c’est le seul véritable
bien, auquel il peut revenir en dernier ressort.
Dorothée
a
été frappée par le contraste entre la douceur nostalgique du
souvenir et la triste amertume de la réalité. Elle a bien
ressenti le désastre qu’a pu représenter la fermeture de l’école
du village, avec les difficultés accrues pour scolariser les
enfants à des kilomètres de là, et la perte de valeurs qui en
résulte. Elle a vécu un problème semblable dans « son » village
breton, mais là, le projet de fermeture de l’école a rencontré
une telle opposition et suscité tant de protestations qu’il a
été abandonné.
Elle a
particulièrement apprécié la qualité littéraire du texte, avec –
entre autres – la citation du journal du frère, mais aussi la
référence à la nouvelle de
Lu Xun (魯迅)
« Terre natale » (《故乡》)
[ou « Mon village », nouvelle de 1921 incluse dans le recueil
« L’appel aux armes » (《呐喊》)].
Cela lui a donné envie de relire la nouvelle, dont elle a
ressorti sa traduction en allemand …
[La nouvelle
commence par la description des sentiments de l’auteur alors
qu’il revient dans son village natal où il n’est pas revenu
depuis plus de vingt ans. C’est l’hiver, il fait froid, les rues
sont désertes, et rien ne lui rappelle les souvenirs qu’il en a
gardés…]
Ø
Sylvie
a trouvé le
livre très intéressant, et en a tout spécialement apprécié la
construction du point de vue des divers personnages.
Elle aurait
voulu développer plusieurs des nombreux thèmes qui l’ont
marquée, mais elle en a choisi un qui lui a semblé
particulièrement intéressant : les rites funéraires, encore très
vivants dans les esprits. Ainsi quand Liang Hong arrive dans le
village, elle va d’abord se recueillir sur les tombes
familiales. Elle évoque par ailleurs la tombe de sa mère, liée à
la maison.
Mais le
village a été affecté par l’obligation de crémation [problèmes
auxquels est consacrée toute une partie du chapitre 7, celle
intitulée Vieux Daoyi
老道义].
Quand elle a dû être appliquée, cette obligation a été
traumatisante pour beaucoup étant donné l’importance des rituels
funéraires dans la Chine traditionnelle, rituels spécifiquement
liés à la piété filiale.
[Allant à
l’encontre de la vénération confucéenne pour les ancêtres, et
des superstitions concernant le danger que pouvaient représenter
les morts mal enterrés, Mao a déclaré dès 1956 que les morts
devaient être incinérés afin de sauvegarder les terres arables.
À la fin des années 1970, l’incinération était répandue dans les
villes, mais se heurtait encore à une forte résistance dans les
campagnes. Une loi a donc été passée en 1985 pour la rendre
obligatoire, surtout dans les zones densément peuplées, et à
l’exception des zones à minorités nationales. L’incinération
étant toujours aussi difficilement appliquée dans les campagnes,
des mesures drastiques ont été prises, et une nouvelle campagne
menée au début des années 2010, en particulier dans le Henan,
justement
].
Sylvie
a
trouvé frappant que la coutume soit restée d’enterrer les
cendres. Mais ce qui l’a surtout marquée, ce sont les pages
décrivant les efforts pour enterrer les morts de nuit, à la
sauvette, dans le plus grand silence pour ne pas attirer
l’attention des autorités de contrôle, et les interventions
musclées, parfois, de ces autorités allant jusqu’à déterrer un
mort récemment enterré pour incinérer ses restes de force. Non
seulement les cadavres étaient déterrés, mais la famille devait
en outre payer une lourde amende…
Ø
UB
n’a lu qu’un quart du livre : trop déprimant après le roman de
Lu Nei ! et surtout, ce paysage plat du Henan lui rappelait trop
chez lui, un paysage plat à en mourir qui ne pouvait que donner
l’envie d’en partir.
Par ailleurs,
il a trouvé que Liang Hong idéalisait son enfance et citait les
discours officiels des autorités locales avec une certaine
complaisance. Ce qui déclenche un débat animé.
Quelle
complaisance ? bondit Claire. Liang Hong cite juste
divers points de vue, y compris effectivement ceux du secrétaire
du Parti et autres, mais parce qu’ils font partie du village,
que leur avis est à prendre en compte au même titre que les
autres. C’est ensuite à chacun de se faire son opinion – comme
le pense aussi Catherine. Et Lei ajoute pour sa
part que Liang Hong revient sur son approche dans sa postface en
l’expliquant et la justifiant.
Ø
LLP
rebondit sur le sujet. Elle n’a lu le livre qu’en partie, en a
apprécié « l’ambition littéraire » ainsi que la forme d’enquête.
Mais…
Mais elle
aussi y a trouvé une dimension complaisante et a regretté le
manque d’analyse politique, en particulier à l’égard des mesures
envers les paysans : ayant suivi les débats qui ont récemment
accompagné les « deux sessions » [terme collectif pour désigner
les deux sessions plénières du Congrès national du peuple et du
Comité national de la Conférence consultative politique du
peuple qui se tiennent traditionnellement en mars chaque
année] : l’un des sujets débattus – à côté de l’augmentation des
dépenses militaires et des aides au développement de l’IA –
était celui du minimum
vieillesse : il a finalement été décidé de l’augmenter de … 20
yuans, pour le porter à 163 yuans. Un chiffre dérisoire qu’elle
a trouvé scandaleux et révélateur d’un problème de fond qui
n’est pas abordé dans le livre – sauf pour dire qu’on ne gagne
rien à travailler la terre
.
Claire
et
Catherine reviennent sur leur réplique antérieure : c’est
à chacun de tirer ses conclusions de sa lecture. Mais surtout le
livre aurait été totalement différent si Liang Hong avait voulu
en faire une critique politique, voire une dénonciation des
travers énoncés par chaque personne interrogée. Ce n’était pas
son propos.
[Liang Hong le
dit elle-même, et cite à l’appui de son projet, dans son dernier
chapitre, un ouvrage d’un sociologue sino-américain, Yan
Yunxiang, intitulé « Private Life under Socialism : Love,
Intimacy, and Family Change in a Chinese Village, 1949-1999 »
,
dont elle souligne qu’il a volontairement évité les observations
de nature sociologique, pour se concentrer sur les problèmes
affectifs dans un village chinois. Ce qui fait la valeur de son
ouvrage.]
Ceci dit,
LLP a trouvé très intéressants les développements sur les
heurts tradition/modernité, et la continuation des hiérarchies
de type clanique, les critères économiques venant se substituer
à ceux autrefois liés aux études. Le statut économique se
substitue à celui acquis par l’école. Mais la hiérarchie
clanique se traduit aussi dans la construction des maisons,
traditionnellement en cercles concentriques autour d’un noyau
central, alors que la mode est aujourd’hui à des constructions
alignées le long de la route, ce qui rompt le réseau de liens
traditionnels dans le village.
Le constat est
clair : ceux qui sont restés travailler la terre sont certes les
plus honnêtes, mais ce sont aussi les plus méprisés. Le hukou
assignant le mingong à résidence à la campagne et
déterminant son identité rurale est pour LLP le
véritable scandale qui permet de nourrir la croissance urbaine
en sacrifiant une partie de la population. D’où découlent tous
les problèmes qui y sont liés, les villages devenus des
coquilles vides et la misère affective des « enfants laissés en
arrière » ainsi que celle des grands-parents qui, démunis, en
arrivent parfois à se suicider.
C’est aussi un
véritable désastre écologique que l’on constate à travers les
propos des diverses personnes interrogées, et cela, semble-t-il,
dans la plus grande indifférence. LLP a été sensible au
contraste entre les rapports officiels, à base de statistiques
de croissance, mis en exergue au début de chaque chapitre, et la
réalité qui apparaît ensuite dans les propos de chacun. Mais
elle a été choquée par le constat de Liang Hong : malgré tout,
les villageois sont contents de leur sort…
[Elle
l’explique : les ruraux, en Chine, sont facilement contents de
leur sort ; si on fait quelque chose pour eux, ils s’en
souviendront à jamais. Les programmes coopératifs, l’abolition
des taxes, les subventions, tout cela les ravit car cela ne
s’est jamais produit dans le passé, sous aucune dynastie.]
Mais, dit
Claire, c’est qu’ils ont vécu bien pire : des vies de
labeur, la grande famine pour beaucoup, [puis la Révolution
culturelle dont il n’est d’ailleurs absolument pas question, à
aucun moment], on ne peut pas nier que leur situation économique
s’est améliorée. En outre, le livre date de 2008, et l’enquête,
même, de 2006, donc, dit Lei, il faut se replacer dans le
contexte de cette époque, juste avant les Jeux olympiques de
Pékin, c’était une période de croissance, triomphaliste, de foi
dans l’avenir du pays dont on n’imaginait pas la fin.
[Liang Hong se
dit « littéraire », et incapable de mener une analyse politique,
pourtant elle le fait très bien dans la deuxième partie de son
dernier chapitre, « Les oubliés » (被遗忘的人) :
tout est bien plus compliqué qu’un simple problème politique,
dit-elle, il y a à la base « la tradition, la culture, la
morale », une « part d’inconscient » à laquelle tout reviendrait
si on enlevait la couche superficielle extérieure de la
politique récente. Le problème des couches défavorisées de la
population est un jeu de pouvoir. Il ne faut pas négliger le
point le plus important : l’indifférence des ruraux, en Chine,
envers la politique. Pour eux, le pouvoir appartient à quelqu’un
d’autre, ils n’ont pas le sentiment d’y avoir leur place, alors
ils l’acceptent passivement.]
Nota : au
passage, LLP a été frappée par la richesse des termes qui
existent en chinois pour désigner le « village » : ici entre
autres cūnzhuāng
村庄 ;
quant à lǎojiā
老家, le
terme suscite une discussion sur les connotations que l’on peut
y trouver : échange animé entre Guochuan et Lei
d’où il ressort que ce n’est pas vraiment le village, mais le
lieu d’origine, qui ne peut pas être une grande ville comme
Pékin ou Shanghai, et qui a une valeur affective et même
sentimentale ; c’est le lieu lié aux ancêtres, celui où se
trouvent les tombes ancestrales [où l’on revient se recueillir,
comme le raconte Liang Hong dans les pages émouvantes sur la
tombe de sa mère, la mère à laquelle on revient « raconter » …].
Ø
Claire
a plutôt été frappée par ce qui transparaît de la misère
affective des jeunes. Et en particulier [au chapitre 3, « Sauvez
les enfants » (救救孩子)],
par l’histoire du jeune de la famille Wang (王家少年),
cet adolescent solitaire, taciturne, bon élève, qui a soudain
tué et violé une vieille paysanne de 80 ans. Dont on ne sait
toujours pas exactement ce qui l’a poussé à ce crime, mais qui a
été exécuté.
Elle a
beaucoup apprécié le récit mené à partir des dires de chacun,
dans une volonté d’objectivité, hors idées reçues. Liang Hong a
certes été soutenue dans son projet par le secrétaire du
village, mais elle n’aurait pas réussi autrement, même en étant
originaire du village : d’autres avaient essayé avant elle, et
avaient abandonné plus ou moins vite. Et pas besoin d’une grille
politique ou de prises de position, au contraire.
Ø
Oui,
opine Catherine, au lecteur de se faire son idée. Elle a
trouvé les portraits très agréables à lire, justement tels
qu’ils sont écrits. C’est un récit très vivant, et non sans
humour, dit-elle.
Elle a été
frappée par la dureté de la vie à la campagne, qui incite les
jeunes à partir, a compris la colère des grands-parents qui
restent sans ressources, leurs enfants ne leur envoyant pas
d’argent. Et a beaucoup aimé le mot final et sa touche poétique
de souvenir nostalgique, mais aussi de reconnaissance : elle dit
qu’avoir grandi au village a été une chance, qu’elle y a puisé
une connaissance inestimable de la campagne et des paysans,
vision de l’intérieur qui lui permet d’éviter les clichés du
fatalisme et de la passivité.
Elle pose la
question de la réception du livre en Chine : très bien reçu en
Chine, dit Lei, il a été réédité en novembre 2016, puis
encore en septembre 2025 ; il est maintenant noté 8.4 sur
douban [il a progressé à chaque réédition], et les deux
suivants de la trilogie – « Partis de Liangzhuang » (《出梁庄记》)
et « Liangzhuang dix ans après » (《梁庄十年》)
publiés en 2013 et 2021 – sont notés respectivement 8.5 et 8.2.
Son dernier livre (《要有光》),
paru en septembre 2025, une enquête auprès de jeunes « à
problèmes » [dont le titre pourrait être traduit par « Que la
lumière soit »] a eu encore plus de succès : il est
coté 9 sur douban
[ce qui
est assez rare : ce sont des livres qui mériteraient d’être
traduits].
Ø
Lei
termine en soulignant l’humanisme dont est empreint le livre.
C’est celui qui lui a laissé l’impression la plus complexe de
tous ceux lus cette années au club de lecture.
Sans se sentir
le courage de Liang Hong de démêler et d’analyser ses
impressions, et sans vouloir non plus multiplier les citations,
elle a trouvé que chaque personnage, chaque récit était exposé
de la manière la plus vivante, la plus authentique et la plus
émouvante qui soit ; de même, les problèmes sociaux, historiques
et politiques qui sont évoqués et suscitent la réflexion sont
analysés en profondeur dans les réflexions de l’auteure à la fin
de chaque histoire. On aurait envie de citer et analyser chaque
histoire, commenter chaque personnage, chaque problème.
Cependant,
pour éviter de trop entrer dans les détails, Lei a
préféré se limiter à partager une impression générale résumée en
trois notions : la contradiction máodùn 矛盾,
l’ampleur hóngdà 宏大
et l’humanisme rénwén guānhuái
人文关怀.
En effet, bien que l’auteure prenne pour objet un village
précis, le contenu et la structure de son récit sont d’une
ampleur qui le dépasse, ce qui permet de refléter la Chine dans
son ensemble. Bien qu’elle décrive des hommes et des femmes
ordinaires du monde rural, elle traite en réalité de deux
questions fondamentales : la nature humaine et la fatalité. De
plus, quasiment chaque personnage et chaque récit constitue un
condensé de multiples problématiques sociales et humaines. Bien
qu’elle s’attache à la culture rurale contemporaine et à la
structure de la société actuelle, elle met en lumière des traits
fondamentaux de la campagne, et plus largement de la société
chinoise, tels qu’ils ont été façonnés au fil des millénaires.
Qui plus est, si elle évoque les tensions entre développement
économique rural et déclin de la culture, de l’éducation, des
traditions et de la morale, ces tensions reflètent en réalité
les problèmes les plus cruciaux du monde contemporain, en Chine
comme ailleurs.
Enfin, malgré
tout, face à cette multitude de contradictions et de
difficultés, face aux impasses et aux souffrances, Lei a
néanmoins profondément ressenti l’espoir que chaque personnage
porte en lui quant à l’avenir, de la vie et de sa famille. Ce
qui en ressort, c’est donc bien un profond humanisme qui
imprègne l’écriture de Liang Hong.
Ces
caractéristiques se trouvent exprimées dans la préface dont elle
a retenu deux passages :
”困惑、犹疑、欣喜,交织在一起,因为我看到,中国现代化转型以来,乡土中国在文化、情感、生活方式与心理结构方面的变化是一个巨大的矛盾存在,难以用简单的是非对错来衡量。”
« La
perplexité, l’hésitation et la joie s’entrelacent, car je
constate que, depuis la modernisation de la Chine, les
transformations du monde rural, dans ses dimensions culturelles,
affectives, dans ses modes de vie et ses structures
psychologiques, constituent un ensemble profondément
contradictoire, difficile à appréhender selon des critères
simples de bien et de mal. »
“从梁庄出发,却可以清晰地看到中国的形象。”
« En partant
de Liangzhuang, on peut néanmoins percevoir avec netteté l’image
de la Chine. »
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Prochaine
séance
Mercredi 13
mai 2026
- La
nuit quand tu me manques, j’peux rien faire (《到黑夜想你没办法》),
de
Cao Naiqian (曹乃谦),
trad. Françoise Bottéro et Fu Jie, Gallimard/Bleu de Chine,
2011.
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