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Club de lecture de littérature chinoise (CLLC)

Compte rendu de la séance du 8 avril 2026

et annonce de la séance suivante

par Brigitte Duzan, 12 avril 2026 

 

À la suite de la séance consacrée à Lu Nei (路内), cette séance d’avril avait au programme le livre de Liang Hong (梁鸿) sur son village natal initialement publié en novembre 2010 :

- « Si la Chine était un village » (《中国在梁庄》), trad. Patricia Batto, éd. Picquier, 2017, Picquier poche 2019. Le titre chinois signifiant littéralement « La Chine au village des Liang ».

 

 

La Chine au village des Liang, rééd. 2016

 

  

Le livre n’est pas un énième récit nostalgique de la Chine rurale qui disparaît, avec ses traditions et ses valeurs, et où ne restent que quelques personnes âgées s’occupant de leurs petits-enfants abandonnés là par les parents partis travailler en ville. Liang Hong part bien de ce constat, mais c’est un témoignage de l’intérieur, par une ancienne du village dont elle porte le nom, résultat d’une enquête de cinq mois effectuée début 2008 avec son père et son fils, Elle a interrogé les habitants qui vivent encore là et en livre les témoignages, y compris, à la fin, les autorités locales.

 

 

Si la Chine était un village, traduction française

 

   

Selon les réactions spontanées de beaucoup des membres du club, ce regard froid et distancié sur une réalité très sombre a été comme un choc après le roman plein d’humour de Lu Nei (路内). Cas extrême, Laura n’a même pas eu le courage d’ouvrir le livre : elle venait de lire « Terre de vie et de mort » (《生死场》) de Xiao Hong (萧红) et ne se sentait pas « le courage de replonger dans un autre récit des misères des paysans à la campagne »…

 

[« Terre de vie et de mort » a été achevé en septembre 1934 ; dans la première partie, Xiao Hong dépeint la vie dans un village de sa région natale, la vie et la mort suivant le cycle des saisons, les paysans subissant leur sort avec une tristesse fataliste et résignée face à la faim, aux maladies, à la pauvreté. Quand arrivent les Japonais, les paysans, justement, croient que leur vie va changer…pour déchanter très vite, en retombant dans leur fatalisme. En ce sens, il n’est pas inintéressant, justement, de mettre ce livre en parallèle avec celui de Liang Hong].

 

Le livre a, dans l’ensemble, suscité autant d’intérêt que de questions et d’opinions.

 

Ø  Guochuan en a apprécié le réalisme, qu’elle a trouvé d’autant plus déprimant que le récit lui rappelait beaucoup de souvenirs de son enfance, en l’occurrence le village de son grand-père, au Shandong.

 

Faute de couverture sociale, les villageois élèvent des enfants pour avoir quelqu’un qui s’occupe d’eux lorsqu’ils seront vieux, et donc tout d’abord, selon la tradition, le fils aîné. Les petits-enfants, ensuite, ont une responsabilité égale à l’égard des grands-parents. Il y a donc là un esprit communautaire prenant le relais des normes de la piété filiale traditionnelle. Mais on continue de privilégier le fils, comme le montre le cas dramatique de la femme qui a eu cinq filles, dont plusieurs avortées en dernier ressort, mais qui, malgré son âge, continue à espérer d’avoir un fils. Cette obsession est bien le résultat de la persistance de la tradition.

[tradition qui ne se justifie plus aujourd’hui, il faut bien le dire, les filles prenant en charge leurs parents âgés aussi bien, et souvent bien plus et mieux, que les fils.]

En outre, remarque Christiane, les mères se disent souvent plus proches de leur fille. Par ailleurs, le mariage d’un garçon se révèle bien plus dispendieux que celui d’une fille.

 

Guochuan a également apprécié l’approche prise par Liang Hong pour traiter des migrants : non plus comme une communauté, un groupe, voire une classe défavorisée, mais comme des individus, avec leurs problèmes propres, et en particulier les difficultés de leur vie de couple, dont il est rarement question. De même, le problème des enfants « laissés en arrière » (留守孩子) aux soins des grands-parents est abordé de manière réaliste, en montrant une situation dramatique pour tout le monde, les enfants laissés à eux-mêmes autant que les grands-parents obligés en plus de travailler pour nourrir tout le monde, faute de recevoir des subsides de leurs enfants partis travailler ailleurs [1].

 

Elle a été frappée par l’importance de la religion, le nombre des églises et des personnes croyantes dont Liang Hong cite les statistiques [au début du chapitre 7]. Là encore cela lui a rappelé son grand-père disant avec une certaine condescendance que « ces gens-là ne connaissent même pas la Bible. » Ces croyants apparaissent bien plus comme des individus trouvant refuge dans une communauté leur permettant de s’évader de leurs problèmes quotidiens.

 

Ø  Christiane a été très intéressée par le côté sociologique de l’ouvrage, mais avec un aspect littéraire. Liang Hong est elle-même partie prenante dans son enquête, c’est pour elle « un retour dans son village », comme elle l’explique au début du premier chapitre : « Mon pays natal est le village de Liang » (我的故乡是梁庄). C’est donc pour elle un « Retour au district de Rang » (回到穰县) [2].

 

Elle a beaucoup aimé l’honnêteté avec laquelle Liang Hong aborde son sujet, en prenant soin d’éviter les idées préconçues et de se soustraire à la « pensée dominante ». Dans son prologue, elle dépeint le monde rural comme un « fardeau ». Mais la politique de réforme et d’ouverture y a opéré une brèche, les transformations dans le cadre du processus d’ouverture et de modernisation comportant cependant aussi des effets pervers dont Liang Hong donne divers exemples :

-     la construction de routes sensées désenclaver les villages mais qui ont en fait pour conséquence de les isoler les uns des autres, outre le fait que ces constructions sont accompagnées de confiscations de terres ;

-     le développement d’industries polluantes, usines chimiques ou exploitation du sable de la rivière, avec pour conséquence la création de remous dangereux entraînant de nombreuses noyades, en particulier d’enfants mal surveillés ; le développement de l’économie locale a pour effet de couper les paysans de la nature ;

-     le poids de la fiscalité rurale, malgré les quelques gestes pour y remédier, et le manque de protection sociale, ce qui est en outre doublé d’une perte de solidarité et d’entraide, fondées sur des valeurs traditionnelles de la vie villageoise.

 

Ce qui lui est nettement apparu, c’est la perte de confiance dans les études, qui n’assurent plus de trouver du travail. Le travail, les jeunes le trouvent en ville, entraînant un processus migratoire qui n’est pas spécifique à la Chine moderne, mais qui s’y trouve institutionnalisé, en quelque sorte, par le système du hukou, ce passeport intérieur qui détermine le lieu de résidence d’une famille, mais aussi son statut dans la société – une société à deux vitesses où les migrants n’ont pas de légitimité en ville, donc pas de protection sociale ni de possibilité de scolarisation pour leurs enfants.

 

Catherine souligne ici que le système du hukou a été adopté de l’Union soviétique. Ah, est-il remarqué aussitôt, mais cela date de bien plus longtemps !

 

[ Le système serait en effet apparu dès la dynastie des Xia, mais on en trouve les premières traces concrètes dans l’organisation de quadrillage quasiment militaire de la population mise en place par Guang Zhong (管仲), au 7e-8e siècle avant JC dans l’État de Qi. Ce contrôle de la population est devenu une base du système légiste, la taxation étant liée à la conscription, avec responsabilité collective de chaque foyer. Après 1949, la Chine était un pays essentiellement rural, mais les efforts d’industrialisation – avec l’aide soviétique – ont entraîné un exode venant gonfler la main-d’œuvre urbaine. C’est pour freiner ce facteur d’instabilité que le Parti communiste chinois a établi les bases d’un nouveau système codifié de hukou. Le système dans sa forme actuelle est entré en vigueur début janvier 1958, donc au début du Grand Bond en avant, dans un but de contrôle des mouvements de population, l’industrialisation à marche forcée du pays reposant essentiellement sur les fruits du travail des paysans. Les limitations aux migrations des ruraux ont encore été renforcées en 1964 et en 1977, puis après 1978. Dans le cadre du Plan d’urbanisation 2014-2020, des mesures de relaxation du hukou ont été prévues pour les villes petites et moyennes, mais ne semblent avoir été appliquées qu’au compte-goutte et être aujourd’hui oubliées.]

 

Ce qui a également frappé Christiane, c’est la force de la religion, et d’abord dans les chiffres officiels donnés pour le xian de Rang au début du chapitre 7 (Les soucis de la « nouvelle moralité » “新道德之忧). : 151 églises chrétiennes en 2006, 40 000 adeptes. La religion apparaît comme un refuge, se traduisant par une forte cohésion des communautés religieuses. En contrepartie, les membres sont considérés comme « bizarres », et sont marginalisés dans la société villageoise, outre les querelles que cela suscite au sein des familles.

 

Les bouleversements sociaux se traduisent par des changements de mentalités frappants, qui affectent les rapports sociaux traditionnels. Ainsi les enfants étant partis en ville gagner leur vie, ils ne sont plus dépendants des parents ; quand ils se marient, ils sont capables de construire leur propre maison, et ils n’ont pas forcément envie de vivre avec leurs parents. Christiane a noté que « ce sont les belles-mères, aujourd’hui, qui redoutent leurs belles-filles. »

 

Ø  Dorothée a également beaucoup appris en lisant ce livre, mais s’est aussi posé beaucoup de questions :

 

D’abord : pourquoi les maisons qui ne sont plus habitées sont-elles laissées à l’abandon, avec tout le mobilier à l’intérieur ? L’une des raisons est que ceux qui partent travailler ailleurs n’abandonnent pas le village, ne serait-ce, justement, qu’en raison du hukou qui leur interdit de s’établir en ville avec un statut de citadin. Il faut penser, précise Lei, que la maison est attachée à la terre, et la terre est essentielle pour le mingong dont c’est le seul véritable bien, auquel il peut revenir en dernier ressort.

 

Dorothée a été frappée par le contraste entre la douceur nostalgique du souvenir et la triste amertume de la réalité. Elle a bien ressenti le désastre qu’a pu représenter la fermeture de l’école du village, avec les difficultés accrues pour scolariser les enfants à des kilomètres de là, et la perte de valeurs qui en résulte. Elle a vécu un problème semblable dans « son » village breton, mais là, le projet de fermeture de l’école a rencontré une telle opposition et suscité tant de protestations qu’il a été abandonné.

 

Elle a particulièrement apprécié la qualité littéraire du texte, avec – entre autres –  la citation du journal du frère, mais aussi la référence à la nouvelle de Lu Xun (魯迅) « Terre natale » (《故乡》) [ou « Mon village », nouvelle de 1921 incluse dans le recueil « L’appel aux armes » (《呐喊》)].  Cela lui a donné envie de relire la nouvelle, dont elle a ressorti sa traduction en allemand …

 

[La nouvelle commence par la description des sentiments de l’auteur alors qu’il revient dans son village natal où il n’est pas revenu depuis plus de vingt ans. C’est l’hiver, il fait froid, les rues sont désertes, et rien ne lui rappelle les souvenirs qu’il en a gardés…]

 

Ø  Sylvie a trouvé le livre très intéressant, et en a tout spécialement apprécié la construction du point de vue des divers personnages.

 

Elle aurait voulu développer plusieurs des nombreux thèmes qui l’ont marquée, mais elle en a choisi un qui lui a semblé particulièrement intéressant : les rites funéraires, encore très vivants dans les esprits. Ainsi quand Liang Hong arrive dans le village, elle va d’abord se recueillir sur les tombes familiales. Elle évoque par ailleurs la tombe de sa mère, liée à la maison.

 

Mais le village a été affecté par l’obligation de crémation [problèmes auxquels est consacrée toute une partie du chapitre 7, celle intitulée Vieux Daoyi 老道义]. Quand elle a dû être appliquée, cette obligation a été traumatisante pour beaucoup étant donné l’importance des rituels funéraires dans la Chine traditionnelle, rituels spécifiquement liés à la piété filiale.

 

[Allant à l’encontre de la vénération confucéenne pour les ancêtres, et des superstitions concernant le danger que pouvaient représenter les morts mal enterrés, Mao a déclaré dès 1956 que les morts devaient être incinérés afin de sauvegarder les terres arables. À la fin des années 1970, l’incinération était répandue dans les villes, mais se heurtait encore à une forte résistance dans les campagnes. Une loi a donc été passée en 1985 pour la rendre obligatoire, surtout dans les zones densément peuplées, et à l’exception des zones à minorités nationales. L’incinération étant toujours aussi difficilement appliquée dans les campagnes, des mesures drastiques ont été prises, et une nouvelle campagne menée au début des années 2010, en particulier dans le Henan, justement [3]].

 

Sylvie a trouvé frappant que la coutume soit restée d’enterrer les cendres. Mais ce qui l’a surtout marquée,  ce sont les pages décrivant les efforts pour enterrer les morts de nuit, à la sauvette, dans le plus grand silence pour ne pas attirer l’attention des autorités de contrôle, et les interventions musclées, parfois, de ces autorités allant jusqu’à déterrer un mort récemment enterré pour incinérer ses restes de force. Non seulement les cadavres étaient déterrés, mais la famille devait en outre payer une lourde amende…

 

Ø  UB n’a lu qu’un quart du livre : trop déprimant après le roman de Lu Nei ! et surtout, ce paysage plat du Henan lui rappelait trop chez lui, un paysage plat à en mourir qui ne pouvait que donner l’envie d’en partir.

 

Par ailleurs, il a trouvé que Liang Hong idéalisait son enfance et citait les discours officiels des autorités locales avec une certaine complaisance. Ce qui déclenche un débat animé.

Quelle complaisance ? bondit Claire. Liang Hong cite juste divers points de vue, y compris effectivement ceux du secrétaire du Parti et autres, mais parce qu’ils font partie du village, que leur avis est à prendre en compte au même titre que les autres. C’est ensuite à chacun de se faire son opinion – comme le pense aussi Catherine. Et Lei ajoute pour sa part que Liang Hong revient sur son approche dans sa postface en l’expliquant et la justifiant. 

 

Ø  LLP rebondit sur le sujet. Elle n’a lu le livre qu’en partie, en a apprécié « l’ambition littéraire » ainsi que la forme d’enquête. Mais…

 

Mais elle aussi y a trouvé une dimension complaisante et a regretté le manque d’analyse politique, en particulier à l’égard des mesures envers les paysans : ayant suivi les débats qui ont récemment accompagné les « deux sessions » [terme collectif pour désigner les deux sessions plénières du Congrès national du peuple et du Comité national de la Conférence consultative politique du peuple qui se tiennent traditionnellement en mars chaque année] : l’un des sujets débattus – à côté de l’augmentation des dépenses militaires et des aides au développement de l’IA –  était celui du minimum vieillesse : il a finalement été décidé de l’augmenter de … 20 yuans, pour le porter à 163 yuans. Un chiffre dérisoire qu’elle a trouvé scandaleux et révélateur d’un problème de fond qui n’est pas abordé dans le livre – sauf pour dire qu’on ne gagne rien à travailler la terre [4].

 

Claire et Catherine reviennent sur leur réplique antérieure : c’est à chacun de tirer ses conclusions de sa lecture. Mais surtout le livre aurait été totalement différent si Liang Hong avait voulu en faire une critique politique, voire une dénonciation des travers énoncés par chaque personne interrogée. Ce n’était pas son propos.

 

[Liang Hong le dit elle-même, et cite à l’appui de son projet, dans son dernier chapitre, un ouvrage d’un sociologue sino-américain, Yan Yunxiang, intitulé « Private Life under Socialism : Love, Intimacy, and Family Change in a Chinese Village, 1949-1999 » [5], dont elle souligne qu’il a volontairement évité les observations de nature sociologique, pour se concentrer sur les problèmes affectifs dans un village chinois. Ce qui fait la valeur de son ouvrage.]

 

Ceci dit, LLP a trouvé très intéressants les développements sur les heurts tradition/modernité, et la continuation des hiérarchies de type clanique, les critères économiques venant se substituer à ceux autrefois liés aux études. Le statut économique se substitue à celui acquis par l’école. Mais la hiérarchie clanique se traduit aussi dans la construction des maisons, traditionnellement en cercles concentriques autour d’un noyau central, alors que la mode est aujourd’hui à des constructions alignées le long de la route, ce qui rompt le réseau de liens traditionnels dans le village.

 

Le constat est clair : ceux qui sont restés travailler la terre sont certes les plus honnêtes, mais ce sont aussi les plus méprisés. Le hukou assignant le mingong à résidence à la campagne et déterminant son identité rurale est pour LLP  le véritable scandale qui permet de nourrir la croissance urbaine en sacrifiant une partie de la population. D’où découlent tous les problèmes qui y sont liés, les villages devenus des coquilles vides et la misère affective des « enfants laissés en arrière » ainsi que celle des grands-parents qui, démunis, en arrivent parfois à se suicider.

 

C’est aussi un véritable désastre écologique que l’on constate à travers les propos des diverses personnes interrogées, et cela, semble-t-il, dans la plus grande indifférence. LLP a été sensible au contraste entre les rapports officiels, à base de statistiques de croissance, mis en exergue au début de chaque chapitre, et la réalité qui apparaît ensuite dans les propos de chacun. Mais elle a été choquée par le constat de Liang Hong : malgré tout, les villageois sont contents de leur sort…

 

[Elle l’explique : les ruraux, en Chine, sont facilement contents de leur sort ; si on fait quelque chose pour eux, ils s’en souviendront à jamais. Les programmes coopératifs, l’abolition des taxes, les subventions, tout cela les ravit car cela ne s’est jamais produit dans le passé, sous aucune dynastie.]

 

Mais, dit Claire, c’est qu’ils ont vécu bien pire : des vies de labeur, la grande famine pour beaucoup, [puis la Révolution culturelle dont il n’est d’ailleurs absolument pas question, à aucun moment], on ne peut pas nier que leur situation économique s’est améliorée. En outre, le livre date de 2008, et l’enquête, même, de 2006, donc, dit Lei, il faut se replacer dans le contexte de cette époque, juste avant les Jeux olympiques de Pékin, c’était une période de croissance, triomphaliste, de foi dans l’avenir du pays dont on n’imaginait pas la fin.

 

[Liang Hong se dit « littéraire », et incapable de mener une analyse politique, pourtant elle le fait très bien dans la deuxième partie de son dernier chapitre, « Les oubliés » (被遗忘的人) : tout est bien plus compliqué qu’un simple problème politique, dit-elle, il y a à la base « la tradition, la culture, la morale », une « part d’inconscient » à laquelle tout reviendrait si on enlevait la couche superficielle extérieure de la politique récente. Le problème des couches défavorisées de la population est un jeu de pouvoir. Il ne faut pas négliger le point le plus important : l’indifférence des ruraux, en Chine, envers la politique. Pour eux, le pouvoir appartient à quelqu’un d’autre, ils n’ont pas le sentiment d’y avoir leur place, alors ils l’acceptent passivement.]

 

Nota : au passage, LLP a été frappée par la richesse des termes qui existent en chinois pour désigner le « village » : ici entre autres cūnzhuāng 村庄 ; quant à lǎojiā 老家, le terme suscite une discussion sur les connotations que l’on peut y trouver : échange animé entre Guochuan et Lei d’où il ressort que ce n’est pas vraiment le village, mais le lieu d’origine, qui ne peut pas être une grande ville comme Pékin ou Shanghai, et qui a une valeur affective et même sentimentale ; c’est le lieu lié aux ancêtres, celui où se trouvent les tombes ancestrales [où l’on revient se recueillir, comme le raconte Liang Hong dans les pages émouvantes sur la tombe de sa mère, la mère à laquelle on revient « raconter » …].

 

Ø  Claire a plutôt été frappée par ce qui transparaît de la misère affective des jeunes. Et en particulier [au chapitre 3, « Sauvez les enfants » (救救孩子)], par l’histoire du jeune de la famille Wang (王家少年), cet adolescent solitaire, taciturne, bon élève, qui a soudain tué et violé une vieille paysanne de 80 ans. Dont on ne sait toujours pas exactement ce qui l’a poussé à ce crime, mais qui a été exécuté.

 

Elle a beaucoup apprécié le récit mené à partir des dires de chacun, dans une volonté d’objectivité, hors idées reçues. Liang Hong a certes été soutenue dans son projet par le secrétaire du village, mais elle n’aurait pas réussi autrement, même en étant originaire du village : d’autres avaient essayé avant elle, et avaient abandonné plus ou moins vite. Et pas besoin d’une grille politique ou de prises de position, au contraire.

 

Ø  Oui, opine Catherine, au lecteur de se faire son idée. Elle a trouvé les portraits très agréables à lire, justement tels qu’ils sont écrits. C’est un récit très vivant, et non sans humour, dit-elle.

 

Elle a été frappée par la dureté de la vie à la campagne, qui incite les jeunes à partir, a compris la colère des grands-parents qui restent sans ressources, leurs enfants ne leur envoyant pas d’argent. Et a beaucoup aimé le mot final et sa touche poétique de souvenir nostalgique, mais aussi de reconnaissance : elle dit qu’avoir grandi au village a été une chance, qu’elle y a puisé une connaissance inestimable de la campagne et des paysans, vision de l’intérieur qui lui permet d’éviter les clichés du fatalisme et de la passivité.

 

Elle pose la question de la réception du livre en Chine : très bien reçu en Chine, dit Lei, il a été réédité en novembre 2016, puis encore en septembre 2025 ; il est maintenant noté 8.4 sur douban [il a progressé à chaque réédition], et les deux suivants de la trilogie – « Partis de Liangzhuang » (《出梁庄记》) et « Liangzhuang dix ans après » (《梁庄十年》) publiés en 2013 et 2021 – sont notés respectivement 8.5 et 8.2. Son dernier livre (《要有光》), paru en septembre 2025, une enquête auprès de jeunes « à problèmes » [dont le titre pourrait être traduit par « Que la lumière soit »] a eu encore plus de succès : il est coté 9 sur douban [ce qui est assez rare : ce sont des livres qui mériteraient d’être traduits].

 

Ø  Lei termine en soulignant l’humanisme dont est empreint le livre. C’est celui qui lui a laissé l’impression la plus complexe de tous ceux lus cette années au club de lecture.

 

Sans se sentir le courage de Liang Hong de démêler et d’analyser ses impressions, et sans vouloir non plus multiplier les citations, elle a trouvé que chaque personnage, chaque récit était exposé de la manière la plus vivante, la plus authentique et la plus émouvante qui soit ; de même, les problèmes sociaux, historiques et politiques qui sont évoqués et suscitent la réflexion sont analysés en profondeur dans les réflexions de l’auteure à la fin de chaque histoire. On aurait envie de citer et analyser chaque histoire, commenter chaque personnage, chaque problème.

 

Cependant, pour éviter de trop entrer dans les détails, Lei a préféré se limiter à partager une impression générale résumée en trois notions : la contradiction máodùn  矛盾, l’ampleur hóngdà  宏大 et l’humanisme rénwén guānhuái 人文关怀. En effet, bien que l’auteure prenne pour objet un village précis, le contenu et la structure de son récit sont d’une ampleur qui le dépasse, ce qui permet de refléter la Chine dans son ensemble. Bien qu’elle décrive des hommes et des femmes ordinaires du monde rural, elle traite en réalité de deux questions fondamentales : la nature humaine et la fatalité. De plus, quasiment chaque personnage et chaque récit constitue un condensé de multiples problématiques sociales et humaines. Bien qu’elle s’attache à la culture rurale contemporaine et à la structure de la société actuelle, elle met en lumière des traits fondamentaux de la campagne, et plus largement de la société chinoise, tels qu’ils ont été façonnés au fil des millénaires. Qui plus est, si elle évoque les tensions entre développement économique rural et déclin de la culture, de l’éducation, des traditions et de la morale, ces tensions reflètent en réalité les problèmes les plus cruciaux du monde contemporain, en Chine comme ailleurs.

 

Enfin, malgré tout, face à cette multitude de contradictions et de difficultés, face aux impasses et aux souffrances, Lei a néanmoins profondément ressenti l’espoir que chaque personnage porte en lui quant à l’avenir, de la vie et de sa famille. Ce qui en ressort, c’est donc bien un profond humanisme qui imprègne l’écriture de Liang Hong.

 

Ces caractéristiques se trouvent exprimées dans la préface dont elle a retenu deux passages :

 

困惑、犹疑、欣喜,交织在一起,因为我看到,中国现代化转型以来,乡土中国在文化、情感、生活方式与心理结构方面的变化是一个巨大的矛盾存在,难以用简单的是非对错来衡量。

« La perplexité, l’hésitation et la joie s’entrelacent, car je constate que, depuis la modernisation de la Chine, les transformations du monde rural, dans ses dimensions culturelles, affectives, dans ses modes de vie et ses structures psychologiques, constituent un ensemble profondément contradictoire, difficile à appréhender selon des critères simples de bien et de mal. »

 

                “从梁庄出发,却可以清晰地看到中国的形象。

« En partant de Liangzhuang, on peut néanmoins percevoir avec netteté l’image de la Chine. »

 

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Prochaine séance

Mercredi 13 mai  2026

 

La nuit quand tu me manques, j’peux rien faire (《到黑夜想你没办法》), de Cao Naiqian (曹乃谦), trad. Françoise Bottéro et Fu Jie, Gallimard/Bleu de Chine, 2011.


 

[1] Le problème a commencé à devenir brûlant au moment de la préparation des Jeux olympiques, au moment justement où Liang Hong est revenue dans son village et a réalisé son enquête. Voir le film réalisé en 2006 et sorti en 2008 : « Left behind children » (《留守孩子》) de Liu Junyi (刘君一). Film dont on peut s’étonner qu’il ait pu ne pas être censuré, mais qui le doit à sa séquence finale d’un superbe didactisme : les enfants sont pris en charge par le Parti faisant office de « père et mère » du peuple… !

[2] ráng () désigne des tiges, de céréales en particulier. D’où le sens dérivé (rǎng) de luxuriant, abondant, prospère. Le district de Rang (穰县), aujourd’hui dans le Henan, date des Royaumes combattants selon les « Mémoires historiques » de Sima Qian (Les maisons héréditaires, l’État de Chu《史记·楚世家》).

[4] LLP se fondait sur un rapport du New York Times du 13 mars 2026 sur les débats lors de cette importante réunion politique, rapport qui titrait justement sur la question de l’inégalité des paysans en termes de pensions vieillesse : https://cn.nytimes.com/china/20260313/china-pensions-inequality-farmers/dual/

On notera entre autres que la principale personne qui a protesté contre le traitement injuste des paysans est Guo Fenglian (郭凤莲), une femme chef de village et travailleuse modèle qui a été l’une des « Filles de fer » (铁姑娘) de Dazhai (大寨), condamnée pour « déviation gauchiste » après la mort de Mao. Elle est revenue à Dazhai en 1991, comme chef du Parti, et a trouvé un village d’une extrême pauvreté. Elle y a appliqué des « méthodes de fer » que Mao aurait certainement condamnées pour être « capitalistes », mais en 2006 le village affichait un revenu annuel par tête de 7 000 yuans, deux fois la moyenne nationale pour les paysans.

Son parcours est édifiant : https://www.chinadaily.com.cn/cndy/2008-04/01/content_6580674.htm

[5] Stanford University Press, 2003. L’éditeur souligne lui aussi que l’attention portée sur les problèmes personnels et affectifs des habitants du village étudié distinguent cet ouvrage de la plupart des ouvrages de sociologie sur la famille chinoise.

 

 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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