Les grands sinologues

 
 
 
     

 

 

Les grands sinologues

Victor Segalen : Équipée, voyage au pays du réel

par Brigitte Duzan, 13 août 2020 

 

Rédigé par Segalen en 1914 et 1915 à partir de notes de ses voyages, mais publié seulement après sa mort, « Equipée » est un récit de voyage « au pays du réel » comme le suggère le sous-titre du livre [1]. Il est pourtant écrit dans la même veine que les deux ouvrages précédents, « Stèles » et « Peintures »[2] : c’est en effet un recueil de vingt-huit textes qui tiennent pour beaucoup du poème en prose. Segalen part de l’imaginaire pour aller vers le réel, mais pour le dépasser ensuite dans un autre imaginaire, ou plutôt, à l’inverse, confronter l’imaginaire au réel.

 

Ceci n’est pas un journal de voyage

 

Segalen prévient dès le départ :

« J’ai toujours tenu pour suspects ou illusoires des récits de ce genre : récits d'aventures, feuilles de route, racontars — joufflus de mots sincères — d'actes qu'on affirmait avoir commis dans des lieux bien précisés, au long de jours catalogués. »

 

Equipée, voyage au pays du réel, Plon 1929

 

Pourtant, continue-t-il, c’est bien de cela qu’il s’agit : un récit de voyage ou d’aventure, « dans des pages mesurées mises bout à bout comme des étapes ». Mais en fait, de même que, de la Stèle, il avait retenu la forme, de même ici c’est la forme du journal de voyage qu’il a retenue, et cette forme il l’utilise brillamment ensuite pour livrer ce qu’il annonce comme une réflexion sur un problème qui se pose dès lors qu’on aborde ce genre :

« L'imaginaire déchoit–il ou se renforce quand il se confronte au réel ? Le réel n'aurait-il point lui-même sa grande saveur et sa joie ? »

 

Ce choc de deux mondes qui s’excluent d’ordinaire fait partie de l’existence, et il n’est pas besoin d’un voyage pour l’obtenir, le constater et en témoigner. Mais Segalen ne nous livre pas le récit d’un voyage, ni même le poème d’un voyage, bien plutôt la mise en scène du voyage, dans ses diverses étapes, comme représentatif d’une « esthétique du divers » :

« …refusant de séparer, au pied du mont, le poète de l'alpiniste, et, sur le fleuve, l'écrivain du marinier, et, sur la plaine, le peintre et l'arpenteur ou le pèlerin du topographe, se proposant de saisir au même instant la joie dans les muscles, dans les yeux, dans la pensée, dans le rêve, — il n'est ici question que de chercher en quelles mystérieuses cavernes du profond de l'humain ces mondes divers peuvent s'unir et se renforcent à la plénitude. »

 

D’abord le réel, contre l’imaginaire

 

À tout voyage, cependant, il faut un point de départ. Celui de Segalen, c’est son bureau pékinois, la « Chambre aux porcelaines, un palais dur et brillant où l’Imaginaire se plaît ». Il part donc de l’Imaginaire pour aller vers « le bon gros Réel ».

 

 

Segalen dans la Chambre aux porcelaines, Pékin 1910

 

 

Ce Réel, ce sont d’abord des exigences et des difficultés dont Segalen nous dresse un tableau concret, tel qu’on ne l’imagine pas forcément derrière l’enthousiasme avec lequel il dépeint ses découvertes dans ses lettres. La géographie et la loi du terrain viennent avant la poésie. L’archéologie est aussi une expertise de topographe, d’arpenteur et de marcheur, et le bon marcheur, dit-il, « va son train sans interroger à chaque pas sa semelle ». Cette préparation précise du voyage – pour que le voyageur ne parte pas « à l’aventure, mais vers de belles aventures » - était d’autant plus nécessaire de son temps vu le manque de cartes, de routes et de moyens de transport, voire les dangers de contrées hostiles. Tout voyage était aussi voyage d’exploration.

 

Cela nous vaut des pages de description minutieuse du concret du voyage en Chine dans les conditions des années 1910. Ce concret, c’est d’abord, le vertige, l’angoisse du réel au moment de partir car ce réel est flou, difficile à appréhender, même les cartes sont « purs symboles, et provisoires, des districts entiers étant inconnus là où je vais ». Suit une analyse détaillée des chemins sur ces cartes, plus ou moins sûrs en fonction de leur couleur. Ces incertitudes entraînent des problèmes « de pure longueur dans l‘espace », incertitudes portées à leur extrême lorsqu’il faut s’aventurer dans les zones laissées en blanc sur la carte. Alors, justement, se pose la question du réel, et comment l’appréhender, voire le déduire de ce qui est connu alentour, ce qui revient alors à… l’imaginer.

 

Pourtant, il faut tout prévoir, dans le détail : le transport, qui revient à se poser la question : « qui me portera ? », le ravitaillement, les relais, l’argent, et même le ravitaillement en armes – on l’oublie, mais « ne pas en avoir est folie », en avoir trop fait courir le risque de se faire attaquer et détrousser. On est bien dans le plus concret du réel : « Il faut tout prévoir. Ce n’est pas un livre que j’écris. »

 

Le livre vient ensuite.

 

Réflexions sur le réel

 

Sur les choses…

 

Il y a ce qui était prévu, et il y a la réalité du terrain, car le réel « triomphe avec brutalité… il existe, on le subit. » (chap. 11). C’est pourtant ce réel, en quelque sorte apprivoisé, à la réflexion, la peur qu’il suscitait évacuée, qui nous vaut de superbes développements où se mêlent humour et poésie. À pied d’œuvre, « au pied du mont qu’il faut gravir », se pose tout de suite la question : « Du poète ou de l'alpiniste, lequel portera l'autre ou s'essoufflera le plus vite ? » C’est peut-être l’alpiniste qui grimpe, mais c’est le poète qui nous ravit.

 

« Equipée » recèle des perles méconnues, nées de l’expérience, du vécu du voyage, comme « René Leys » était un « roman vécu ». Au rayon des incertitudes fondamentales, il y a le li, « admirable grandeur » [3] :

Souple et diverse, elle croît ou s'accourcit pour les besoins du piéton. Si la route monte et s'escarpe, le "li" se fait petit et discret. Il s'allonge dès qu'il est naturel qu'on allonge le pas. Il y a des li pour la plaine, et des li de montagne. Un li pour l'ascension, et un autre pour la descente. Les retards ou les obstacles naturels, comme les gués ou les ponts à péage, comptent pour un certain nombre de li. 

        

Tout semble se perdre dans le flou, y compris la notion de sud ou de nord, laissée au bon vouloir des muletiers. Et Segalen d’ironiser sur le verbe « se rendre » ou sur une possible confusion entre « ascension » et « assomption » : « N’interrogeons plus les mots ou bien ils crèveront de rire d’avoir été gonflés de tant de sens encombrants. »

 

C’est l’envers du voyage de découverte, de l’exaltation qui fait oublier la fatigue :

« La nuit vient avant la fatigue. On s'endort, heureux que le lendemain s’annonce fidèle à ces jours-ci. L'aube vient, avant le réveil. On ne s'étire pas : on est debout. »

 

La réalité est celle des li qui n’en finissent pas de s’allonger, de se multiplier, celle du site recherché qui reste introuvable. « Equipée » est une vision poétique de cette quête épuisante à tourner en rond pendant des journées entières que Segalen a si bien dépeinte par ailleurs dans ses lettres. Car il y a l’incertitude du lieu, décrit dans les textes de manière très vague, il y a aussi la pluie, le brouillard, le froid, la montagne à passer, la mule qui s’effondre sous le poids des bagages, et le cheval lui-même qui n’en peut plus.

 

Malgré tout, le poète pointe constamment le bout de son nez. Segalen a glissé dans « Equipée » des petits traités sur les choses, comme les poèmes de Francis Ponge sur les oranges ou des escargots [4] : le sampan, par exemple, fait de trois planches, « comme l’indique son nom » [5], et qui devient woupan quand il y en a cinq ; le bambou souple supérieur à la hotte pour porter les charges lourdes, comme en dansant ; mais surtout, véritable petit chef-d’œuvre dans le genre exercice de style, la Sandale et le Bâton, élevés au rang de savoureux symboles par la majuscule qui les annonce (chap 12) : le Bâton qui « divise allègrement le poids » en préparant le terrain et la Sandale, « résumé de la chaussure », que l’on se sent allégé de bien sentir à ses deux pieds.

 

Et sur les hommes

 

Puis la pensée s’évade, et s’en vient se poser sur les hommes, compagnons de voyage ou rencontrés en chemin. Et là, c’est un réalisme parfois cruel qui domine.

 

Segalen et son cheval (la question est d’abord : « Qui me portera ? »)

 

L’un des premiers dépeints, c’est « l’homme de bât » qui, lui, n’a pas de majuscule, pas plus que le bambou flexible qui lui est indispensable accessoire ; c’est un homme essentiel autant que l’animal, mais que l’on plaint moins, car, dit Segalen avec un réalisme sans fard, « dans les pays de grand portage humain, le cheval est rare et l'homme de bât abondant

et bon marché… Cela se sent, et l'on s'attache naturellement moins à l'homme vulgaire qu'à la bête rare. » Cet homme-là, il lui faut sa dose d’opium, c’est ainsi qu’il marche. Mais, se demande Segalen, pourquoi se préoccupe-t-il bien plus de ses chevaux ? La réponse est tout aussi directe : « On achète le cheval qui devient à soi. On paie l'homme qui reste indépendant, bon à tous, bon au plus offrant. » Et Segalen de se gausser gentiment des « nobles et purs sentiments humanitaires » et des « doux cantiques de l’égalité humaine ».  

 

Son appréciation de la femme n’est pas plus tendre, ou plutôt des femmes, au pluriel, dans leur diversité concrète : celles que l’on rencontre sur la Route. Là aussi prime le réel car « c'est ici que l'imaginaire doit s'abstenir de parler ou d'apparaître, ou bien les pires bévues s'apprêtent … Le grand voyage est l’antidote des chagrins amoureux. » Exit le roman naturaliste, et le roman tout court.

 

Le « lit du réel » est un lit dur. Mais il amène aux ruminations du poète et de l’esthète à la recherche de la beauté cachée du passé.

 

Le voyage comme exercice spirituel

 

Plus que récit poétique de voyage et d’aventure, « Equipée » est récit initiatique de l’imaginaire vers le réel et du réel vers l’imaginaire, et méditation sur les valeurs contrastées de l’un et de l’autre, et l’articulation entre les deux. Segalen affirme, un peu comme Nietzsche, une esthétique de l’existence où l’esprit, et la pensée, sont indissociables de l’environnement physique, l’esprit étant entendu dans une dimension d’imagination poétique nourrie du contact avec le concret. « Equipée » est un exercice spirituel.

 

Du réel d’aujourd’hui au lendemain de l’imaginaire

 

Cet exercice va de « l’avant-monde » vers « l’arrière-monde », « cela d’où l’on vient et cela vers où l’on va » (chap. 20), l’un étant trace du passé dans la mémoire, l’autre « prévision nourrie d’avance d’images et d’émotions ». En d’autres termes « deux antipodes : ce qui est fait, ce qui vient ». Le premier, c’est « l’imprévisible devenu déjà vu », une compréhension ordonnée, donc reposante. Mais, au déjà-fait déjà-vu, on peut préférer la « route vers l’impossible », celle des chemins non balisés qui est route « aux chemins du passé ».

 

Segalen (au centre) et Gilbert de Voisins (à sa g.)
au Sichuan en 1914 (coll. particulière)

 

Cette quête du passé, c’est finalement la grande entreprise de Segalen, la quête de ce qui n’existe plus qu’à l’état de souvenir, ou de nom sur une carte, suivi du caractère fèi (), ruine. C’est là où l’on ne pourrait aller que par des chemins morts, au bout d’un rêve de marche. Mais le voyage de Segalen, c’est justement cela : redonner vie aux chemins morts.

 

Ce passé, cependant, concrétisé dans un tumulus se fondant dans les montagnes alentour, une statue de pierre devant un tombeau dans le désert, il faut d’abord « l’imaginer, sur la foi des textes » (chap. 23). Or, souvent, le tumulus s’est effondré, la statue est émoussée, rongée par le temps et les intempéries : « plus disparue que perdue ». C’est alors un autre travail de l’imagination qui les fait revivre, en les dessinant, en les faisant revivre « dans l’espace fictif où l’imaginaire se plaît ». Il ne suffit plus de regarder, mais de « reformuler », c’est-à-dire de retrouver les formes, concrètes et palpables.

 

Le bonheur dans le Divers

 

« Equipée » est le récit méditatif d’une pérégrination sinueuse entre réel et imaginaire. Et quand se pose la question du retour, c’est avec une certaine morosité, car le voyage « apparaît désormais tout déroulé d’avance », retour au déjà-vu même si c’est par des routes différentes. L’ami retrouvé n’aura pas changé (chap. 27) [6].

 

Victor Segalen devant une statue mutilée
(Il ne suffit pas de regarder, mais de « reformuler »)

 

Il reste à « donner un sens à l’aventure », et Segalen le fait d’abord en termes de bonheur : il s’agit de déterminer la part de bonheur en lui due au voyage, si bonheur il y a. Mais il ne veut ni ne peut traiter le problème d’un mot, abstrait ; il se propose au contraire de revenir sur chaque instant, chaque étape, sans revenir en arrière, mais en se reportant au livre en train d’être achevé et voir « pour chaque ligne si la dose de beauté,

de valeur, que me rendit le réel surpassa ou non la promesse imaginaire ». C’est donc, toujours, une arabesque entre réel et imaginaire. 

 

Mais cette valeur de bonheur comme gain ultime du voyage, il la voit essentiellement dans la valeur du divers qu’il aura rencontré, avec une ultime certitude : l’exotisme ou l’Autre comme esthétique du Divers, comme richesse dont il faut savoir jouir.

 

Conclusion qui prend une tournure tragique quand on la confronte aux déconvenues de Segalen revenant une dernière fois à Pékin en 1917 et ne reconnaissant plus « sa capitale ».  Il dit sa tristesse dans « Notes sur l’exotisme » :

 

« Imago Mundi... La Tension exotique du monde décroît... Les moyens d'Usure de l'Exotisme à la surface du Globe : tout ce qu'on appelle le Progrès. ... voyages mécaniques confrontant les peuples... Où est le mystère ? Où sont les distances ? le Divers décroît. Là est le grand danger terrestre. C'est donc contre cette déchéance qu'il faut lutter, se battre, -- mourir peut-être avec beauté. »

 


 

A lire en complément

 

Segalen : une Equipée générique et énergique, de Jean-François Louette, Littératures, 1999/41, pp. 131-158.

À lire en ligne : https://www.persee.fr/doc/litts_0563-9751_1999_num_41_1_1806

Jean-François Louette replace le texte de Segalen dans le contexte historique de la crise des genres, et en particulier celle du roman naturaliste et de la poésie en prose à la fin du 19e siècle, puis du roman d’aventures en 1914-1915, au moment justement où Segalen écrit « Equipée ». Tous les genres étant dans l’impasse, la solution est dans l’hybridation, l’exemple étant « Les Nourritures terrestres » qui prend des allures de carnet de notes de voyage.

Louette cite les notes de Segalen « Sur la forme nouvelle du roman » où Segalen se dit à l’étroit dans le genre et se propose d’ouvrir des volets : ironie, allusions, symbolisme - autant de volets que l’on retrouve bien dans « Equipée », y compris l’humour, trop rarement noté.

L’essai comporte enfin une brillante analyse stylistique du texte rapproché du poème en prose et distingué des formes classiques du journal de voyage. « Equipée » est voyage d’une écriture autant qu’écriture d’un voyage.

 


 

A écouter en complément

 

Dans le cadre de l’émission de France Culture « Une vie, une œuvre » de Claude Mettra : « Victor Segalen, Le voyage au pays du réel », émission diffusée le 4 juillet 1985.

 

 

 

 

 


[1] « Voyage au pays du réel » est le « titre-devise » suggéré par Segalen lui-même, en sous-titre (chapitre 10, Pour devise).

Le texte intégral est disponible en ligne : http://victor.segalen.free.fr/prequipeetotal.htm

[2] De « Peintures » Segalen reprend même la graphie des titres de chapitres, écrits en majuscules mais intégrés dans le texte, ici au début de chaque chapitre.

[3] Li qui, d’après le Larousse, est une « Mesure itinéraire chinoise valant environ 576 m ». Tout est dans le « environ »…

[4] Il y a beaucoup du « Parti pris des choses » dans « Equipée », ou vice-versa, d’ailleurs, vu les dates d’écriture et de publication respectives.

[5] Sampan est dérivé du cantonais sāanbáan (三板) qui signifie effectivement « trois planches » ; le terme en putonghua est shān ou shānbǎn (舢板).

[6] Chapitre qui rappelle par son style et sa forme les textes de Nathalie Sarraute du recueil « L’usage de la parole » dont il pourrait être un texte supplémentaire, intitulé « Je n’ai pas changé non plus ».

« L’usage de la parole » est issu de « Tropismes » que Sarraute a commencé à écrire en 1932. C’est dire combien Segalen était novateur.


 

 

     

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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