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Club de lecture de littérature
chinoise (CLLC)
Compte rendu de la séance du 11
février 2026
et annonce de la séance suivante
par Brigitte
Duzan, 16 février 2026
Cette deuxième
séance de l’année 2026 était consacrée à
Cao Kou (曹寇)
et à son recueil de nouvelles :
- Continue à
creuser, au bout c’est l’Amérique (《挖下去就是美国》),
trad. Brigitte Duzan/Zhang Xiaoqiu, Gallimard/Bleu de Chine,
2015.
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Continue à creuser |
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Le recueil
comporte trois nouvelles zhongpian (ou novellas) :
-
La
nouvelle-titre, Continue à creuser, au bout c’est l’Amérique (《挖下去就是美国》)
-
Scène
de nuit dans un petit bourg (《小镇夜景》)
-
Zhao
Qinghe (赵清河).
Ce sont des
textes représentatifs de cet auteur « post-70 » qu’un éminent
critique littéraire, professeur à l’université de Pékin, a érigé
en maître d’un nouveau réalisme : le « réalisme de l’ennui » (“无聊现实主义”).
Encore faut-il
ne pas tomber dans ce piège de « l’ennui » et savoir lire ces
textes au deuxième degré, sourire en coin, en en savourant
l’ironie. Car si Cao Kou est maître de l’ennui, il l’est aussi
de la satire larvée, de l’humour décalé, détourné, inséparable
de son regard en coin posé sur le monde autour de lui, d’un air
hyper sérieux et faussement morose.
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Cao Kou |
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Textes qui ont
été généralement appréciés à cette aune dans le club de lecture,
à l’exception d’une fan de littérature anglaise qui, bien que
les ayant lus deux fois et reconnaissant avoir trouvé quelques
passages drôles, n’y a vu que l’ennui, en n’y trouvant pas les
subtilités de l’humour anglais qu’elle aime tant.
[mais si, mais
si, on peut dire de l’humour de Cao Kou qu’il est
« tongue-in-cheek »
.]
La séance lui
en a apporté des illustrations, diverses et nuancées.
Ø
Christiane
a noté un double leitmotiv, entre banal et ordinaire (dans la
description de la société) et naturel (tenant de la réaction
animale), et a beaucoup apprécié le véritable coup de théâtre
qu’est la chute, dans la première nouvelle, avec un délai pour
révéler la vraie raison du meurtre (qui y est commis), ce qui
crée un effet non tant de suspense que de surprise.
En fait, les
constructions narratives de Cao Kou sont « comme dans la vie »,
on a donc l’impression qu’il n’y a pas vraiment de construction.
[c’est
d’ailleurs ce que dit Cao Kou lui-même dans « Zhao Qinghe » :
« La mort de Zhao Qinghe a un côté accidentel qui ressemble à ce
qui se passe quand j’écris une nouvelle : elle a le même
caractère fortuit. »]
Cependant,
outre ce caractère « naturel » et fortuit de la narration,
Christiane trouvé un effet visuel de regard, qui est,
lui, bien plus « construit » : ainsi, dans la deuxième
nouvelle, l’histoire du petit bourg, il y a un contraste marqué
entre la lumière du bourg et l’obscurité du village, à une
dizaine de minutes à pied de là.
[et c’est
d’ailleurs l’obscurité qui prime tout au long de la nouvelle,
dès le début].
C’est la
deuxième nouvelle qu’elle a préférée, car c’est justement
celle-là qui lui a semblé la mieux construite avec en outre un
jeu amusant entre les deux jeunes attirés par la « jeune
cousine », et un regard critique sur le monde de
l’enseignement : une description de l’élève-modèle-type et, en
vis-à-vis, une bande de cancres, mais très sympathiques. Là
aussi la chute est soudaine, et inattendue.
Malgré tout,
elle a décroché à la troisième nouvelle… mais tout en appréciant
certaines scènes, comme celle du bar (« le genre de bar glauque
où on trouve souvent des filles à draguer ») où Cao Kou insère
une histoire de briquet prêté, le genre d’histoire sans intérêt
dont « on évite de parler quand on écrit une nouvelle »…
Ø
Dorothée
a beaucoup aimé ces nouvelles au style laconique et distancié,
dont les premières lignes, déjà, résument parfaitement ce qui va
suivre.
对不起,我是一名教师。
[Continue à creuser…]
为此,我感到羞愧。
Désolé, je
suis professeur.
Et je n’en
suis pas fier.
晚饭后我们干点什么呢?什么干的也没有。
[Scène de nuit…]
Le soir après
le dîner, que faire ? Il n’y a strictement rien à glander ici…
[traduction plus littérale]
你们见鬼了吗
[Zhao Qinghe]
Vous avez déjà
vu des fantômes, vous ?
Elle a trouvé
difficile de trouver sympathique ces héros qui ne cessent de se
dénigrer. Mais ce style distancié est à mettre en regard du
romantisme de certaines scènes, où les répétitions ne sont là
que pour souligner le désarroi.
Le deuxième
degré est dans le jeu ironique sur les catégorisations où chacun
est bien « cadré », en particulier les filles au vu de leur
manière de s’habiller – chacun à sa place selon son rang social.
Elle a
retrouvé dans ces nouvelles l’atmosphère de certains textes lus
précédemment sur des jeunes envoyés à la campagne sous Mao, et
devenus enseignants en restant sur place.
[c’est la
littérature des « jeunes instruits », on pense aussi au film de
Chen Kaige « Le
roi des enfants » (《孩子王》)
adapté du troisième zhongpian de la
trilogie des rois d’A Cheng (阿城).]
Elle a relu la
troisième nouvelle – Zhao Qinghe – dont elle a beaucoup aimé
les scènes loufoques, comme la description du postérieur
démesuré du type qui vient chiper une place dans le bus au
protagoniste. Beaucoup aimé aussi la scène de pure imagination
où Zhao Qinghe, en regardant par la fenêtre du bus, aperçoit un
couple visiblement débarqué de leur campagne, et dont il imagine
l’histoire en assimilant le mari à son père.
Ø
UB
a lui aussi beaucoup apprécié l’ensemble du recueil, et
justement, en particulier, pour le caractère fortuit de la
narration.
Cao Kou lui a
rappelé
Hu Bo (胡波)
dont il aime beaucoup les nouvelles, pour leur style caustique à
la limite du cynisme, la différence étant que, s’il y a bien de
l’humour entre les lignes dans ses textes, c’est un humour
grinçant qui n’est jamais drôle.
[Hu Bo est
surtout connu pour son film « An
Elephant Sitting Still » (《大象席地而坐》) ;
son
œuvre littéraire reste à découvrir. ]
Cao Kou le
frappe comme étant l’un de ces auteurs qui font le portrait de
leur génération, dans un style faussement simple, ou
volontairement simple en apparence. Et ce qui l’a frappé, aussi,
c’est que son style est parfaitement adapté à la forme courte.
Ces nouvelles
lui ont aussi rappelé Céline, celui du « Voyage au bout de la
nuit », non tant parce que ce sont des « jeux de massacre » que
pour « les pépites de sincérité » derrière la noirceur de la
nuit.
[rappel :
Céline (1894-1961) est l’un des grands novateurs de la
littérature du 20e siècle, surtout pour son rôle dans
l’histoire du roman moderne, dont le fameux « Voyage au bout de
la nuit », prix Renaudot 1932, dont le style est considéré comme
une « révolution littéraire » et dont la narration oscille entre
humour et désespoir].
Parmi les
« pépites » relevées par UB dans les nouvelles de Cao
Kou :
- Dans « Scène
de nuit », la description de la chambre où la petite bande à sa
recherche observe, de l’extérieur, le jeune Zhou Qiang (周强)
en train d’étudier à la lumière d’une maigre loupiote dessinant
comme une auréole autour de sa tête ; et derrière lui on pouvait
distinguer une couette usée, mais soigneusement pliée en quatre…
d’où l’émotion ressentie car :
遥想当年,我辈也正如此。
Quand je
repense à cette époque, c’était toute notre génération qui était
ainsi…
[pauvreté
soulignée par la petite souris observée en train de grignoter
sur les sacs de blé entassés derrière Zhou Qiang – avec la chute
finale coupant net l’émotion : en prenant congé des parents, les
jeunes leur recommandent … d’acheter de la mort-aux-rats]
- Autre
« pépite » (de sincérité, et ici indignée) : le commentaire sur
la scène du verdict dans « Zhao Qinghe » - dix ans de prison
pour le petit vendeur de cigarettes …
« [Zhao
Qinghe] est mort, c’est vraiment triste, mais ce petit vendeur
d’alcools et de cigarettes qui l’a tué accidentellement n’a pas
eu beaucoup plus de chance. […] sa pauvre femme en a eu une
syncope et s’est effondrée dans la salle d’audience. Elle était
toute jeune, assez jolie, qu’allait-elle bien pouvoir faire
pendant ces dix années ? Comment allait-elle pouvoir élever leur
enfant… ?
Justice,
conscience, pitié, compassion, soutien, devoir de parole, haut
et fort… C’est bien pour cela qu’il faudrait se battre, mais
rien n’est fait. Nos écrivains jouent de tout cela à leur
convenance, bien calés dans leurs petites bibliothèques,
sirotant des brouets aphrodisiaques pour fortifier leur force
virile, et écrire ensuite d’une plume indignée. »
Ø
MRC
a lu les nouvelles en chinois, après avoir eu beaucoup de mal à
les trouver numérisées sur internet.
Ces trois
nouvelles, qui datent des années 2000 à 2010, lui ont paru
d’emblée présenter un contexte assez similaire : une petite
ville, une école, des enseignants, des élèves, des petits
voyous... Les même noms de personnages (Wang Kui, Zhang Liang)
réapparaissent dans plusieurs. L’écriture peut sembler
ennuyeuse, mais elle est très prenante sur la durée, car
les textes sont riches en contenu. Le ton peut paraître cynique,
mais il est d’une réelle profondeur. Même s’il adopte parfois un
point de vue biaisé, souvent masculin, il reste honnête et
reflète assez bien la réalité vécue par beaucoup de gens à cette
époque et dans ce milieu. Ces histoires lui ont rappelé ses
propres années d’étudiant à Wuhan – une ville qui, selon lui, a
beaucoup de points communs avec Nankin, la ville de Cao Kou.
Il a beaucoup
aimé le style de ces nouvelles. Il y a trouvé des comparaisons
visuelles très frappantes. Par exemple, s’agissant d’une
étudiante qui vient d’acheter de la barbe-à-papa : « Comme nous
étions derrière elle, sa tête nous apparaissait nimbée de
l’énorme boule de barbe à papa, ce qui donnait l’impression que
cette jeune fille aux cheveux noirs mi-longs était en train de
mordre dans le crâne d’un immense vieillard aux cheveux blancs
qu’elle serrait dans ses bras. »
Quant au
langage, il est certes parfois assez cru, voire vulgaire, mais
si c’était écrit autrement, ça ne collerait pas avec ses
personnages. MRC a trouvé dans ces textes des paradoxes
fascinants : les sujets peuvent sembler anodins, sans rien de
spectaculaire, mais c’est justement là que cette écriture est
intéressante.
Si l’on prend
l’exemple de « Continuer à creuser, au bout c’est l’Amérique »,
Cao Kou décrit avec beaucoup de sincérité la psychologie de ses
personnages, tant masculins que féminins, mais comme en devinant
leurs pensées, sans rien affirmer. Il emprunte à plusieurs
reprises la voix du narrateur Cao : il affirme que, même après
ce que Wang Li a fait — son infidélité —, il continue à
considérer cela comme quelque chose de tout à fait naturel,
normal et compréhensible. mais de la même manière, lorsque Cao
enterre de ses propres mains Zhang Liang, qu’il a pourtant fait
assassiner, le récit reste étonnamment calme et froid, comme
s’il s’agissait là encore d’un acte presque naturel et
ordinaire.
Une autre
contradiction apparaît dans la nouvelle « Zhao Qinghe » :
« cette scène où des couples de jeunes faisaient l’amour sur la
pelouse du terrain de sport. Mais enfin, réfléchis un peu, qui
aurait eu le cran de faire ça ? On peut n’avoir peur de rien,
d’accord, mais ça, quand même, qui oserait ? On est des gens
civilisés ! »
Ici, le
personnage qui dit « On est des gens civilisés » est justement
le moins civilisé de tous. Ce type de propos est souvent tenu
par ces « personnages anodins ».
Ces récits ont
frappé MRC par l’aptitude de l’auteur à ne défendre
apparemment aucun point de vue précis tout en offrant une
multitude d’opinions en profondeur. Ce qui l’a conduit à penser
que les nouvelles de Cao Kou constituent une assez bonne
illustration de l’idée du « Daodejing » : « La voie qui
peut être dite n’est pas la Voie éternelle » (道可道,非常道。…).
Cao Kou donne l’impression de ne rien dire de sérieux, mais son
écriture mérite d’être savourée.
[Comparaison
qui semble bien correspondre à l’esprit même de Cao Kou et à son
ancrage dans les classiques, contrairement à ce que l’on
pourrait penser. Ainsi, en 2011, il a publié une sorte d’essai
historique qui en est en fait un pastiche : « Histoire secrète
du sexe dissimulée au fond d’un coffre » (《藏在箱底的秘密性史》).
Le livre commence par une étude du Livre des Odes, ou Classique
des Poèmes (Shijing《诗经》),
du Livre des Mutations (Yijing《易经》)
et d’autres classiques anciens, avant d’aborder les diverses
périodes dynastiques – tout cela pour dépeindre l’évolution de
la culture et des mœurs chinoises.]
Ø
LLP
avoue en riant n’avoir compris qu’à la troisième nouvelle qu’il
s’agissait … d’un recueil de nouvelles. Donc elle a repris sa
lecture au début pour mieux apprécier.
Elle a bien
aimé cette « littérature au scalpel », sans affect, ainsi à la
fin de « Zhao Qinghe » : « Li Tang s’est mis à pleurer, mais en
silence, si bien que nous avons continué à boire, en grignotant,
comme si de rien n’était, sauf qu’il avait des larmes qui
coulaient, et qu’il n’essuyait même pas, comme pour montrer que
non, il ne pleurait pas… ». Bien aimé aussi les images
bizarres : de la petite Wang Li qui se pelotonne dans les bras
de Cao, le narrateur, l’auteur dit « Elle était petite, mais là,
elle était tellement minuscule que j’ai eu l’impression d’un
pitoyable bébé mort ».
Ces récits
sont une image de la médiocrité ambiante, dans un registre qui
est vraiment « le réalisme de l’ennui », où le réalisme
transparaît constamment sous l’ennui, comme si de rien n’était,
justement :
- le réalisme
est dans l’atmosphère, l’ambiance nocturne de l’université, avec
des sursauts soudains de violence, y compris des homicides ;
- le réalisme
est aussi dans l’évocation brutale de la sexualité, celle des
filles qui se retrouvent enceintes sans l’avoir prévu ni voulu ;
- il est dans
les descriptions hyperréalistes des personnages, sans aucun
effort pour les enjoliver. Ainsi quand Zhao Qinghe évoque
l’image qu’il a conservée de son père en voyant par la fenêtre
du bus un homme qui le lui rappelle : son père était venu le
voir, à l’école, « il avait débarqué, un sac en peau de serpent
immonde à la main, pour attendre son fils à la porte de l’école,
près d’une poubelle bleue. » D’où un sentiment de honte du fils
juste évoquée en disant qu’il n’osait pas sortir.
LLP
a eu le sentiment de récits autobiographiques, écrits avec un
humour froid, détaché, tendant vers l’absurde, mais aussi avec
un sentiment plus ou moins caché de nostalgie, nostalgie de
« ces années-là ». Nostalgie de la période maoïste et des années
suivantes que l’on retrouve aujourd’hui chez ceux et celles qui
ont vécu leur jeunesse pendant « ces années-là ».
Ce que
regrette LLP, c’est de ne pas avoir lu l’intégralité de
ces nouvelles en chinois, car ce qu’elle en a lu lui a montré
que, pour aussi bonne que puisse être la traduction, le texte
« passe bien mieux » en chinois.
[Le chinois a
en effet ce que François Jullien appelle « la valeur allusive »
qui convient bien mieux que le français pour rendre le style de
Cao Kou. Et on rejoint là le rapprochement avec le Daodejing
fait par MRC].
Ø
Laura
s’est plongée
dans ces nouvelles la veille de la séance et, en feuilletant, a
tout de suite était prise, et surprise, par l’ironie des deux
poèmes en exergue de la nouvelle « Scène de nuit dans un petit
bourg », signés, comme on le comprend en poursuivant la lecture,
des deux protagonistes de l’histoire qui sont ainsi présentés
sans en avoir l’air :
它们无所事事
N’ayant
strictement rien à cirer
在饱食后散步
Après
dîner vont faire un petit tour
惊起漫天的尘土
S’effraient de la poussière qu’il y a alentour
留下脚印和粪便
Où laissent traces
de pas et petites crottes.
C’est d’autant
plus ironique que c’est intitulé « Dragons » (《龙》).
Elle a été
tenue en haleine par la construction de ces récits, et en
particulier la première nouvelle qu’elle a lue comme une enquête
policière avec meurtre final. Mais Cao Kou ne raconte rien, tout
en racontant beaucoup, avec un cynisme qui rend ses histoires
plus vraies que la vraie vie. Dans « Zhao Qinghe », elle n’a
cessé de se demander : mais que va-t-il bien lui arriver
encore ? Donc forcément, quand il achète des cigarettes, elles
ne peuvent être que frelatées….
L’ironie de
Cao Kou n’empêche pas l’émotion d’affleurer par moments, à
l’évocation de souvenirs marquants qui recoupent des souvenirs
de jeunesse de l’auteur. Il en est ainsi de la description –
mentionnée par UB – de l’étudiant Zhou Qiang absorbé
dans la préparation de ses examens à la lumière d’une maigre
lampe, avec derrière lui la vieille couette et la petite souris
sur les sacs de blé. Ou celle des étudiants étendus dans l’herbe
et observant les étoiles. Mais chaque fois l’émotion est coupée
net par un retour à la réalité et à l’ironie. Ainsi après
l’émotion diffuse suscitée par l’étudiant travaillant assidument
dans la nuit, Cao Kou tranche par une remarque lancée aux
parents en prenant congé d’eux, pour leur recommander …d’acheter
de la mort-aux-rats.
Avant la
séance, Laura avait sorti le recueil pour le mettre en évidence
à l’entrée de la librairie et il s’en est vendu une dizaine en
une semaine… ce qui lui a donné envie d’en rédiger un « coup de
cœur » pour la newsletter de la librairie.
Ø
À part
« Zhao Qinghe » (赵清河),
Lei a lu les nouvelles en chinois dans le recueil « De
plus en plus » (Yue lai yue《越来越》)
publié en 2012, qui en comporte huit. Elle en a donc lu bien
plus que celles au programme, au point parfois de les mélanger
car on retrouve souvent les mêmes personnages d’une nouvelle à
l’autre.
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Le
recueil Yue lai yue《越来越》(éd.
2011) |
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Ces nouvelles
de Cao Kou comptent parmi les nouvelles chinoises les plus
humoristiques qu’elle a lues. L’humour gris omniprésent,
l’ironie, l’ennui, voire la froideur délibérément affichée,
donnent lieu, presque à chaque texte, à des passages qui l’ont
fait sourire. Mais derrière ces apparences se révèlent également
une observation minutieuse de la société et une réflexion
profonde sur cette société ainsi que sur la nature humaine.
Le style
d’écriture est frappant. Les nouvelles décrivent le
quotidien banal de jeunes gens d’une petite ville ou d’un petit
bourg. À première vue, la structure semble donc désinvolte,
presque de l’ordre du « journal au fil de l’eau » (流水账),
écrit au gré des pensées. En réalité, tout est finement
construit : le soin accordé aux détails, les retournements de
situation, ainsi que les chutes inattendues. Une grande
attention est en effet portée aux détails : ainsi, dans « Zhao
Qinghe », l’auteur consacre plus d’une dizaine de pages (pp.
101-113 dans la version française) au simple trajet de Zhao
Qinghe depuis son domicile jusqu’à une petite boutique, incluant
ce qu’il a vu dans la rue, au passage, lors de ses trois
allers-retours.
L’un des
traits récurrents concerne les retournements narratifs :
dans « Continue à creuser, au bout c’est l’Amérique », presque
tout le texte décrit la vie des plus ordinaires d’un couple
d’enseignants (le professeur Cao et son épouse Wang Li). Sur ce
fond de banalité et d’ennui, l’intrigue bascule soudain : le
professeur Cao engage un tueur pour assassiner quelqu’un. Le
tueur n’est autre que son ancien mauvais élève Wang Kui, et la
victime, Zhang Liang, ancien élève de son épouse avec qui elle a
couché. Pourtant, la fin revient à une banalité dérangeante : le
professeur Cao enterre le corps de Zhang Liang dans un coin de
la plus grande place du bourg, avec une indifférence comparable
à celle de quelqu’un qui planterait un arbre ou une fleur.
Cette chute
illustre un autre trait stylistique de l’auteur : une « froideur
» volontaire. Outre l’indifférence avec laquelle il traite le
cadavre, ce qui préoccupe le plus le professeur Cao est de
savoir s’il n’a pas perdu les cinq mille yuans qu’il avait mis
dans sa poche. Dans « Une belle nuit » (《美好的夜晚》),
après avoir trompé sa compagne avec son ancienne camarade Li
Yuan (李芫),
le narrateur rentre chez lui comme si de rien n’était et raconte
les faits de la manière la plus neutre. Lei avoue avoir ressenti
un profond malaise en lisant la description de son attitude
calme et détachée face à sa fiancée en proie à des pleurs
déchirants :
“然后我就看着她收拾东西。
我将她送到门⼝, 也给她打开了门灯,这和平时没有任何区别 。 当门灯亮起来的时候, 她突然哭出了声 。我说对不起,
然后站在门前目送她下楼梯。我感到愧疚,但我觉得没什么用,也不值得去说去解释什么。我很累,之前和李芫做爱使我疲惫,
半斤水饺坠在胃部使我感到困意绵绵。”
(“美好的夜晚
,《越来越》p.258.)
”
« Puis je l’ai
regardée ranger ses affaires. Je l’ai accompagnée jusqu’à la
porte et j’ai allumé la lumière de l’entrée ; rien ne différait
de l’habitude. Quand la lumière s’est allumée, elle s’est
soudain mise à pleurer. Je lui ai dit “pardon”, et je suis resté
à la porte à la regarder descendre l’escalier. Je me sentais
coupable, mais je pensais qu’il n’était pas nécessaire d’en dire
davantage ni de donner des explications, que cela ne servirait à
rien. J’étais très fatigué : avoir fait l’amour avec Li Yuan
m’avait épuisé, et la demi-livre de raviolis qui me pesait sur
l’estomac me plongeait dans une somnolence persistante. »
Les thèmes
se recoupent. La plupart des nouvelles se déroulent dans des
petites villes ou des bourgs de province, et leurs protagonistes
sont des jeunes issus de ces milieux. Les récits mettent en
scène leur quotidien terne, la monotonie conjugale, la confusion
des relations hommes-femmes et la rigidité des conceptions
sociales. Le cadre scolaire (collège, lycée et université)
revient fréquemment : la vie quotidienne des enseignants, leurs
relations avec collègues et élèves. Lei a été
particulièrement marquée par la représentation collective des «
jolies élèves » et des « mauvais élèves » du secondaire : les
premières voient souvent leurs résultats décliner à mesure
qu’elles prennent de l’âge et que s’estompe leur beauté, si bien
que, à l’université, les étudiantes sont décrites comme
d’apparence plutôt ordinaire ; quant à certains mauvais élèves,
ils bénéficient d’une attention particulière de la part de leurs
enseignantes et, même s’ils abandonnent leurs études, ils
parviennent à réussir socialement grâce aux réseaux de leur
famille.
Les normes
sociales figées semblent omniprésentes : l’importance accordée à
l’apparence des femmes dans la vie sociale et les relations
amoureuses ; l’adhésion au principe du « mariage entre familles
de statut équivalent » (门当户对)
; l’admiration ou la satire envers les statuts valorisés comme
celui de fonctionnaire ou d’enseignant. Dans le contexte de la
vie universitaire, l’auteur décrit également les fluctuations
psychologiques des étudiants venus de la campagne une fois
arrivés en ville. Dans « Une belle nuit » (
《美好的夜 晚 》
), lors d’une réunion avec ses camarades, Wang Kui a honte du
côté rustique de son compatriote Zhang Liang et, pour mieux
s’intégrer aux « citadins », prend progressivement ses distances
avec lui. Dans « Zhao Qinghe », le narrateur éprouve de la gêne
à l’idée que ses parents, venus de la campagne, lui rendent
visite à l’université.
Enfin, elle a
trouvé un peu désorientant la réutilisation dans différents
textes des personnages portant les mêmes noms, notamment Zhang
Liang (张亮),
Wang Kui (王奎),
et le professeur Cao. Ainsi, dans le recueil « De plus en plus »
(《越来越》),
la nouvelle qui suit « Continue à creuser, au bout c’est
l’Amérique » s’intitule « Remerciements solennels à Zhang Liang
partagés par Wang Kui » (《携王奎向张亮鸣谢》),
alors que la première nouvelle se termine précisément par la
mort de Zhang Liang.
[On ne peut
exclure l’effet ironique de cette reprise des personnages d’une
nouvelle à l’autre, qui renforce en outre l’impression d’un
monde aux multiples facettes, campé de manière bien plus
originale, et plus proche de la vie, que ne le ferait un roman].
Ø
De sa
lecture, Guochuan a gardé en tête des images fortes (le
mari tapotant le dos de sa femme qui vomit, par exemple, ou la
fadeur de la vie quotidienne des couples engoncés dans le
mariage dans la première nouvelle), mais sans savoir trop que
dire de l’ensemble. Elle n’a réussi à s’éclaircir les idées
qu’en lisant un article de
Han Dong (韩东)
qualifiant Cao Kou de « grand maître de la nouvelle ».
[Han Dong qui
est lui aussi un maître de l’humour froid et de l’absurde et un
ami du cinéaste
Li Hongqi (李红旗)
et dont les récits sont proches de ceux de Cao Kou, « Un héros
de petite ville avance à grands pas » (《小城好汉-英特迈往》),
par exemple. Un auteur qui mériterait d’être plus traduit en
français, au-delà du seul
recueil de poèmes
paru aux éditions
Caractères. ]
Elle revient
sur la remarque précédente de Lei concernant la reprise
des mêmes noms de personnages d’une nouvelle à l’autre, qui est
soulignée par les titres mêmes. D’ailleurs elle s’est amusée en
lisant les seuls titres des nouvelles de plusieurs recueils :
躺下去会舒服点
Allonge-toi, tu seras un peu plus à l’aise (qui recoupe l’idée
devenue
cliché
de « l’art
du tangping »
躺平的艺术 )
割稻子的人总是弯腰驼背
Les gens qui récoltent le riz sont toujours pliés en
deux
能帮我把这袋垃圾带下楼扔了吗
Pourriez-vous m’aider à descendre ce sac poubelle pour le
jeter ?
朝什么方向走都是砖头
Où que vous alliez ce ne sont partout que briques
所有的日子都会到头
Toute existence a une fin
人民的体育就是挑大粪
Pour le peuple la culture physique c’est de transporter du
fumier
为什么受伤的总是我
Pourquoi c’est toujours moi qui trinque ?
桂花为什么这么香
Pourquoi les fleurs d’osmanthe sentent-elles si bon ?
“机器人”的饮食问题
Problèmes alimentaires des « robots »
请问你认识一个叫王奎的人吗
Connaîtriez-vous par hasard quelqu’un nommé Wang Kui ?
记张先生某次不重要的讲话
Note sur une conf sans intérêt de monsieur Zhang
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Allonge-toi, tu seras un peu plus à l’aise
(recueil de 21 nouvelles, 2013) |
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Ø
Quant à
Claire, ayant dû in extremis renoncer à venir, elle a
envoyé son avis rédigé pour dire tout le plaisir éprouvé en
lisant ce recueil : elle a tout de suite accroché dès la
première nouvelle … Pour ne rien cacher, dit-elle, j'ai beaucoup
ri ! Mais pas seulement…. Son avis représente assez bien la
teneur des propos échangés en son absence. Le voici donc in
extenso… ou presque.
« Le narrateur
rencontre ou relate des situations … "très ordinaires" où la
médiocrité prédomine (cela m'a également rappelé la fable [de
1924] de Hu Shi (胡适)
« Monsieur À-peu-près » (《差不多先生》)
dans laquelle ce monsieur finit par faire les frais de son
apologie de l'à peu près). Les portraits sont au vitriol et les
formules cinglantes, parfois répétées avec des variations : la
femme en pleurs est décrite dans la première nouvelle comme "un
pitoyable bébé mort", tandis que, dans la troisième, la mère de
Zhao Qinghe "avait l'air d'un bébé venant de naître" ; quant à
sa grand-mère "le problème était juste qu'elle fût encore en
vie".
Sous ce
pragmatisme nonchalant, le narrateur soulève des questions
sociétales intéressantes : la difficulté qu'ont les filles
non vierges à se marier, la stigmatisation des femmes stériles,
les lacunes du système éducatif, l'égalité au sein du couple, le
poids de l'ingérence des aînés dans la vie personnelle de
chacun, etc. Cao Kou apparaît comme un esprit moderne en
rébellion contre les traditions rétrogrades qui gangrènent la
jeune génération, et notamment les jeunes femmes. […]
La deuxième
nouvelle « Scène de nuit dans un petit bourg » est comme un
songe. L'action se passe la nuit, dans une obscurité presque
omniprésente, l'auteur insistant à plusieurs reprises sur le
faible éclairage ou l'éclairage vacillant. C'est un climat
propice au déroulé de l'action comme quête individuelle de
chacun des personnages à la recherche de la cousine. Chacun en
effet se dévoile un peu plus … jusqu'à la scène finale, où, là,
la lumière est éblouissante. On parle souvent de souvenirs ou de
pensées comme des illusions, ce qui renforce ce caractère
onirique, le champ lexical du rêve étant d'ailleurs assez riche.
On s'en rend notamment compte lorsque les grands-parents de
Zhang Yonglan, "deux vieillards décrépis, revêtus d'habits d'une
autre époque", font leur apparition.
[comme dans
« La source des fleurs de pêchers » (《桃花源》)
de Tao Yuanming (陶渊明)]
Des
thématiques communes se distinguent (bien que la troisième
nouvelle soit plus directement acerbe, plus percutante, car
l'auteur se livre sans détour). L'accent est mis sur la
dichotomie entre les villes et les campagnes, née d'un
développement économique à deux vitesses qui creuse un fossé
entre les générations dont les préoccupations sont différentes.
C'est aussi une fracture qui divise les familles…
L'auteur
insiste d'ailleurs sur la condition misérable du paysan, qui
subit ces changements sans pouvoir s'y adapter : sans accès aux
soins, coupé du monde (pas de téléphone), confort rudimentaire,
etc. Les images de la route qui coupe un village en deux et la
femme du couple paysan qui vomit dans la troisième nouvelle sont
très parlantes. Souvent, les paysans sont dépeints comme des
"spectres" qui ont quasiment perdu forme humaine à force de
labeur ("telles des ombres, dans les champs" ; "ah père que
fais-tu maintenant ? Est-il possible que tu sois encore dans les
champs à retourner la terre comme un chien ou la fouiller comme
un porc ?" ; "et tu finiras par mener la même vie misérable que
tes parents, et les générations avant eux, une vie de paysan
courbé sur la glèbe, le dos tourné vers le ciel..." )…
Mais la
condition de l'étudiant n’est guère plus enviable : "À quoi bon
aller en cours ? Pour nous, l'avenir était dans le noir [...]
c'était vraiment une absurdité ancrée dans les habitudes de la
société "…. La pression de ne pas avoir à finir comme leurs
parents à travailler aux champs est telle qu'ils se rendent
esclaves, non de la terre, mais des études. Et au vu du portrait
peu reluisant qui est fait des employés de la fonction publique,
l'avenir n'est certes pas plus radieux.
C'est une
génération qui souffre d'une grande détresse affective,
ce qui est peut-être le plus touchant, même si le sujet est
souvent abordé avec dérision. À force de travail et par le poids
de la bienséance qu'imposent les traditions, les rapports
hommes/femmes sont rompus. Tous rivalisent de maladresse dans
leurs interactions, de frustration amoureuse et sexuelle (le jeu
vidéo sert d'ersatz à une vraie relation, la perspective de
vivre par procuration une relation sexuelle en regardant des
étudiants sur la pelouse d'un terrain est suffisante comme
motivation pour entrer à la fac ; Li Tang a le cœur brisé par
une fille qu'il n'a même pas osé aborder ; beaucoup de
trentenaires sont encore vierges). Tout est fantasmé, car
personne n'ose faire craquer le carcan qui les tient et, les
rares qui osent le faire se voient condamnés à l'opprobre.
L’ultime
plaisir, enfin, a été de "voir" l'écrivain et d’entendre sa voix
dans la dernière nouvelle. Le ton est, à l'instar du
protagoniste de la première nouvelle, tantôt détaché (il devient
écrivain car il ne sait/ne veut rien faire d'autre) et virulent,
engagé … »
Tout cela
donne terriblement envie de traduire d’autres nouvelles de Cao
Kou…. Tirées de son dernier recueil, par exemple : « Histoires
du bourg des Canards
»
(《鸭镇往事》).
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Cao
Kou présentant son recueil « du bourg des Canards »
(mai 2023) |
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Pour terminer, une remarque ayant porté en fin de
séance sur l’illustration de couverture du
recueil en traduction française, l’avis étant – de
manière assez unanime – qu’elle était bien choisie,
voici le portrait du peintre qui en est l’auteur :
Sheng Qi (盛奇).
(photo BBC,
子川novembre
2012)
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Prochaine
séance
Le mercredi
11 mars 2026
Séance
consacrée au roman de
Lu Nei (路内),
auteur de la même génération que Cao Kou (les « post’70 ») :
- Jeune
Babylone (《少年巴比伦》),
trad. Johanna Gayde, Actes Sud, 2024.
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