Actualités

 
 
 
     

 

 

Interdiction du roman de Fang Fang « Funérailles molles » sur la réforme agraire 

par Brigitte Duzan, 14 juin 2017

 

C’est en août 2016, aux éditions Littérature du peuple, qu’a été publié le dernier roman de Fang Fang (方方), sous le titre volontairement ésotérique de « Funérailles molles » (《软埋》). Le livre a depuis lors suscité beaucoup d’intérêt et a même été couronné du prix littéraire Lu Yao (路遥文学奖), décerné le 23 avril dernier pour la période 2016.

 

Mais le roman a été victime de son succès : il a déclenché une vive controverse et, finalement, vient d’être interdit, début juin 2017. Il aborde en effet d’un ton critique l’histoire de la Réforme agraire (土改运动), réforme fondamentale du tout début des années 1950 dont le sujet est encore tabou en Chine.

 

Une évocation critique de la Réforme agraire

 

Une fiction

 

Le roman

   

Dans le roman, le personnage principal est une vieille femme qui fut l’épouse d’un riche propriétaire terrien de l’est du Sichuan à la fin des années 1940 ; elle a été témoin des terribles événements qui ont accompagné la redistribution des terres aux paysans à partir de 1952 : tous les membres de la famille de son mari, et son mari lui-même, ont préféré se donner la mort plutôt que de subir les traitements auxquels furent soumis ceux qui furent alors désignés comme « propriétaires terriens », persécutés, torturés et tués tandis que leurs terres étaient confisquées.

 

La vieille dame en a perdu la mémoire, mais a gardé au fond d’elle-même le souvenir de ces événements qui ne cessent de la hanter. Elle en parle dans ses cauchemars, et exprime en particulier sa terreur d’être enterrée sans cercueil, le corps jeté à même la terre selon la coutume des « funérailles molles », comme ellel’a vu faire ; or, selon les croyances locales, cela empêche le défunt de pouvoir renaître…

 

Son fils reconstitue des bribes de son histoire, finit par décider de faire des recherches pour mieux comprendre, et retrouve le journal que son père a tenu jusqu’à sa mort. Il n’a pourtant pas la force de faire face à ce legs si pesant, et préfère l’oubli. Mais, à sa mort, achète un cercueil à sa mère.

 

Mais fondée sur la réalité historique

 

Fang Fang recevant le prix Lu Yao

 

Le récit de Fang Fang est d’autant plus prenant qu’elle est partie d’une histoire vraie, celle du père d’un ami qui a lui-même retrouvé le journal de son père. C’est une œuvre de fiction, mais soutenue par un travail d’historien, et c’est cela qui lui a valu le prix Lu Yao. La lutte des classes prônée par Mao n’a pas seulement éliminé les propriétaires terriens ; dans bien des endroits, les paysans un peu plus riches que les autres ont été persécutés de la même manière, et les exécutions ont souvent été prétextes à des règlements de compte, des vengeances, et parfois tout simplement à l’élimination d’opposants politiques.

 

Il n’y a évidemment pas de statistiques officielles, mais les chercheurs chinois et occidentaux s’accordent pour penser qu’il y a eu entre un et cinq millions de disparitions. Le sujet est aujourd’hui l’un des plus opaques de l’histoire de la période maoïste.

 

Les attaques, et l’interdiction

 

Vives attaques

 

Le livre a fait l’objet de vives attaques de la part des caciques du Parti [1], et en particulier de haut gradés de l’Armée de libération. Avant même l’annonce du prix Lu Yao, en avril 2017, il a été dénoncé comme une « herbe hautement venimeuse » (大毒草) lors d’un colloque organisé à des fins de critique, dans la ville même de Wuhan, par le groupe local de lecture des Travailleurs, Paysans et Soldats, comme aux bons vieux temps de la Révolution culturelle et en reprenant le même vocabulaire :

 

Dénonciation du roman comme « herbe hautement venimeuse »

 

攻击土地革命运动……为封建地主阶级招魂……是一株反共大毒草!

C’est une attaque contre la réforme agraire… visant à invoquer les esprits de la classe féodale des propriétaires terriens… une herbe hautement venimeuse contre le Parti.

 

Zhang Quanjing avec Mao Zedong

 

Des réunions du même ordre ont eu lieu aussi dans d’autres villes, et d’anciens leaders du Parti communiste ont également publié leurs propres attaques. Ainsi l’ancien chef du département central de l’Organisation, Zhang Quanjing (张全景) [2], a écrit un article de dénonciation dans le style des séances de « lutte » de la Révolution culturelle ; pour lui, le roman est un reflet de la lutte des classes aujourd’hui (c’est le titre de son article) :

 

方方的小说无视土改的这个本质方面,给土改泼了一大盆脏水,这是对历史的歪曲,是历史虚无主义在文艺领域的典型表现,是‌‌‘和平演变与反‌‌‘和平演变斗争的具体表现。‌‌

Le roman de Fang Fang ignore l’aspect essentiel de la Réforme agraire, c’est comme s’il versait un seau d’eau sale dessus. C’est une distorsion de l’histoire, l’expression d’un nihilisme historique courant dans les cercles littéraires et artistiques, un exemple concret de la lutte entre "réforme pacifique" [du système politique] et son contraire.

 

Général de l’Armée de Libération et ancien commissaire politique, également originaire de Wuhan, Zhao Keming (赵可铭), de son côté, a étendu les attaques à d’autres romans récents de divers auteurs, dont Mo Yan (莫言), et toujours dans les mêmes termes de session de lutte :

 

历史虚无主义思潮尽管受到党和人民的有力抵制和批评,但仍在以各种形式滋长蔓延。除了在历史研究领域,在讲台、论坛上不断欺骗毒害人们,近些年在文学创作

 

Zhao Keming

领域也表现得十分猖獗。为地主阶级翻案、控诉土改的小说《软埋》只是其中最新出版、最露骨的表达罢了。在此以前,有《活着》、《生死疲劳》、《白鹿原》、《古船》等等。长期以来,这些作品基本上没有在主流媒体上受到有分量的分析批评,也未听说其所在单位党的组织对此有过批评指正,有的人反而获得了很高的地位、炫目的光环,有很多粉丝和吹鼓手。这就在客观上产生了一种导向,写这类颠覆历史的东西可以出名得利,可以风光无限。‌‌

Bien que le nihilisme historique ait été repoussé et vivement critiqué par le Parti et le peuple, il s’est pourtant étendu sous diverses formes. Il n’a pas seulement empoisonné les domaines de la recherche historique, des conférences universitaires et des forums publics de discussion, mais a également fortement contaminé celui de la littérature. « Funérailles molles » n’est que le cas le plus récent de publication qui tente de défendre la classe des propriétaires terriens et critiquer la Réforme agraire. Auparavant, il y a eu « Vivre ! » (《活着》) [3], « La dure loi du karma » (《生死疲劳》) [4], « Au pays du cerf blanc » (《白鹿原》) [5], « Le vieux bateau » (《古船》) [6] et autres, qui n’ont pas été l’objet d’analyses critiques dans la presse grand public. Les auteurs n’ont pas été dénoncés dans leur unité de travail, quelques-uns ont même atteint des positions très élevées et ont inspiré le respect à une foule de fans et d’admirateurs. Objectivement, ceci a créé une tendance à la subversion historique comme garantie de succès et d’un brillant avenir.

 

Cette vague de critiques a débouché sur la condamnation du roman de Fang Fang et son interdiction.

 

Mais aussi vif intérêt

 

Cependant, le roman a circulé en version numérisée sur internet et a suscité un grand intérêt ainsi que des commentaires très positifs de nombreux lecteurs, en particulier su weibo [7]. Il a été particulièrement bien noté, entre autres, sur le site douban.

 

De nombreux lecteurs ont demandé, une fois encore, comme lors de tout incident de ce genre, que l’histoire puisse être « affrontée » et non mise sous cape, celui-ci, par exemple, écrivant sur sa page weibo [8]:

 

没有一件事,会有它真正的真相。
重要的不是真相是什么,而是我们用什么态度去面对它。
我们或许永远无法公正的评价那个年代,但是我们有权利去质疑它。
一个国家应该开放的去面对自己的历史,否则历史的包袱只会越来越沉重。

Il n’y a pas d’événement qui soit vérité absolue.

L’important n’est pas de savoir quelle est la vérité, mais quelle attitude adopter à son égard.
Peut-être ne pourrons-nous jamais trouver une manière juste de juger cette époque, mais nous avons le droit de la mettre en question.
Un pays doit affronter son histoire avec un esprit ouvert, sinon son poids en deviendrait peu à peu trop lourd à supporter.

 

Mais le plus intéressant, peut-être, est que la lecture du roman a suscité des récits parallèles, de désastres familiaux survenus pendant la même période – tel celui-ci, d’un internaute natif de l’Anhui [9] :

 

我的曾祖父少年在地主家做学徒,因聪明勤快,后来自己办木厂染坊、买田,家境逐渐殷实富足。直到土改,我家应算是富农,绝称不上地主。之所以被划为地主,是因为当时的土改负责人与我家有仇,强把我曾祖母家的地加在我家头上。我曾祖母家倒是地主,但她家的田地是她兄弟的,跟我曾祖母、跟我家哪有什么关系?欲加之罪,何患无辞!我不知道曾祖父是怎么死的。但我知道我的曾祖母,这位传统大家庭的女主人,是被活活饿死在自己床上的。

我曾祖父的父亲是晚清举人,一生教书,死后留下几大竹篾筐书,土改时候全被烧掉
我的祖父土改前在县城高中读书,读医农科,成绩优异,准备保送复旦。但土改时被扣上“地主少爷”
之名,只得落寞归乡,一生面朝黄土。虽然在六十年代教过几年书,但这几年教书的经历,反而又让他在文革中受了不少罪。

我家世代耕读之家,土改一役,书被烧尽,田被收走,真是绝人活路,后来几十年困顿窘迫,其间血泪,倒向谁人控告与哭诉!

 

Dans sa jeunesse, mon arrière-grand-père a été apprenti chez un propriétaire terrien. Comme il était intelligent et travailleur, il a ouvert ensuite ses propres ateliers de teinture et de travail du bois, puis il a acheté des terres et s’est enrichi peu à peu. Jusqu’à la Réforme agraire, il était considéré comme paysan riche, pas du tout comme propriétaire foncier. S’il a été déclaré tel au moment de la Réforme agraire, c’est parce qu’il était à couteaux tirés avec les responsables ; alors, quand ils ont calculé ses biens, ils ont ajouté à ses terres celles de la famille de mon arrière-grand-mère. Sa famille étaient des propriétaires fonciers, c’est vrai, mais la terre était à ses frères, et cela n’avait rien à voir avec mon arrière-grand-père. Tout cela n’était qu’un prétexte pour l’inculper. Je ne sais pas comment il est mort, mais je sais comment est morte mon arrière-grand-mère : cette propriétaire d’une vieille famille traditionnelle a été acculée à mourir de faim dans son lit.

Le père de mon arrière-grand-père était un lettré de la fin des Qing ; il a enseigné toute sa vie, et, à sa mort, a laissé toute une bibliothèque de livres qui ont tous été brûlés pendant la Réforme agraire.

Avant la réforme, mon grand-père avait étudié la médecine et l’agriculture dans une école du chef-lieu du district, et il se préparait à entrer à l’université Fudan [à Shanghai]. Mais il a été classé « fils de propriétaire terrien » et il a dû tristement revenir au village où il a passé le reste de son existence à cultiver la terre. Il a réussi à enseigner quelque temps, au début des années 1960, mais, à cause de cela, il a été à nouveau persécuté pendant la Révolution culturelle.

Nous étions une famille d’agriculteurs et de lettrés. A cause de la Réforme agraire, les livres ont été brûlés et les terres confisquées, ne laissant rien pour vivre ni aux uns ni aux autres. Après la Réforme, ils ont vécu dans la misère ; il ne leur restait plus que leurs larmes pour pleurer, sans pouvoir même se plaindre : qui auraient-ils bien pu accuser ?

 

On a aujourd’hui beaucoup de documents sur la Grande Famine, de plus en plus sur le mouvement des droitiers ; en revanche, la Réforme agraire reste le plus tabou de tous les sujets : parce qu’elle est considérée comme événement fondateur de la République populaire, pur produit de la lutte des classes qui a fondamentalement changé les structures de la société et les rapports de production. Par les méthodes brutales utilisées, elle annonce déjà la Révolution culturelle. La virulence des attaques contre le livre reflète bien la force des éléments conservateurs dans le Parti.

 

Le roman de Fang Fang est une manière subtile et originale d’aborder cette période, pour ne pas en laisser la mémoire enterrée sans cercueil.

 

Il mériterait certainement d’être traduit.

 

 


[1] Critiques relayées par le Global Times dès mars 2017 : http://www.globaltimes.cn/content/1039029.shtml

[2] Né en 1931, Zhang Quanjing était un proche de Mao ; il est un spécialiste des questions de politique agraire.

[3] Roman de Yu Hua (余华) publié en 1993.

[4] Roman de Mo Yan (莫言) publié en 2006.

[6] Roman de Zhang Wei (张炜) publié en1986.

[7] On peut encore télécharger le texte : https://www.bannedbook.org/resources/file/5871

 

 

 

     

   

 

 

 

 

     

 

 

 

© chinese-shortstories.com. Tous droits réservés.