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« Ecrire, ce n’est pas transmettre, c’est appeler. » Pascal Quignard

 
 
 
     

 

 

Bei Dao 北岛
Présentation 介绍

par Brigitte Duzan, 5 septembre 2009, actualisé 16 mars 2017

 

Bei Dao est né en 1949. Son père était administrateur de société, sa mère médecin. Il s’appelait en fait Zhao Zhenkai (赵振开), sa famille était originaire du Zhejiang, mais il est né et a été élevé à Pékin. Bei Dao, ‘l’île du nord’, est un nom de plume, suggéré par un ami, qui suggère une atmosphère de solitude et de désolation que l’on retrouve dans sa poésie, et ses écrits en général. Il en avait un autre, dans le même style, mais moins connu : «石默 » (Shímò : pierre silencieuse).(1)

 

Le rebelle

Au début de la Révolution culturelle, en 1966, il s’enrôle avec enthousiasme dans les Gardes rouges, comme beaucoup d’autres. En 1969, ses désillusions envers la révolution et le régime lui 

 

valent une période de «rééducation» : il va travailler pendant onze ans comme ouvrier dans le bâtiment, jusqu’en 1980 ! Il participe brièvement à la rédaction du magazine 《新观察》 (que l’on pourrait traduire par «Le nouvel observateur»). Il commence alors à écrire des poèmes, en 1970.

a) Premiers poèmes

En avril 1976, il est alors électricien sur un chantier en dehors de Pékin lorsque surviennent les manifestations de la place Tian’anmen, ce qu’on appelle en chinois « l’incident du 5 avril » (四五事件 sìwǔ shìjiàn) : des manifestations en hommage à Zhou Enlai, mort le 8 janvier précédent, pour la fête de Qingming (la fête des morts), doublées d’une protestation déguisée contre le régime, et en particulier la Bande des Quatre (2).

Lors de ces manifestations pacifiques, des milliers de citoyens ordinaires vinrent déposer des gerbes de fleurs et des poèmes autour de la stèle du grand homme disparu. Le plus célèbre de ceux qui nous restent est celui de Bei Dao : 《回答》(Huídá, Réponse), une lamentation sur l’état de la Chine et un cri de révolte, qui marque les débuts d’un courant de poésie que l’on a appelé « 朦胧诗» (Ménglóng shī : la poésie obscure).

Immédiatement après la mort de Mao, en septembre de la même année, son successeur désigné, Hua Guofeng, fait arrêter son épouse et ses acolytes, la Bande des Quatre. Un climat de libéralisation souffle sur le pays, les révisionnistes, droitistes et autres ‘criminels’ internés en camps de travail sont réhabilités et libérés, les Chinois sont incités à s’exprimer, s’élève alors à Pékin le « mur de la démocratie », près

d’un arrêt de bus à Xidan.

En 1978, il semblait que la Chine allait entrer d’elle-même dans une ère de grands changements politiques, il y avait dans l’air une atmosphère d’interrègne. C’est alors que Bei Dao, avec son ami le poète Mangke (芒克)fonde le magazine Jintian 《今天》(aujourd’hui), qui va devenir le porte-parole des

« poètes obscurs » jusqu’à ce qu’il soit interdit par le gouvernement deux ans plus tard. Le premier numéro contenait entre autres le poème 《回答》, avec les caractères 北岛 manuscrits à côté du titre.

Ce premier numéro portait en outre en exergue un éditorial éloquent : «L’histoire nous a enfin donné

l’occasion de pouvoir exprimer, sans encourir pour autant de terribles châtiments, les chants que nous avons tenus cachés dans nos cœurs au cours des dix dernières années, … Notre génération va devoir établir la signification de chaque existence individuelle, et approfondir la compréhension que nous avons de la notion de liberté. …»

b) Premières nouvelles

En même temps, il écrit une première œuvre de fiction commencée dès 1974, terminée en 1979 et publiée en 1981 :《波动》(bōdòng : vagues), récit qui relate les destins croisés et tragiques de quelques représentants de la « génération perdue » de la Révolution culturelle.

C’est une œuvre que l’on peut qualifier de révolutionnaire, dans le fond comme dans la forme, et qui fait instantanément de Bei Dao la figure de proue du renouveau de la création littéraire en Chine, marqué par un certain désespoir frisant le nihilisme devant l’absurdité de l’existence, ou du moins celle de ces jeunes auteurs. Ce courant littéraire a été souvent appelé 《废墟文学》(fèixū wénxué : la littérature des ruines). On a comparé l’émergence de ce mouvement, après la Révolution culturelle, à celle de l’existentialisme en Europe, et en France en particulier, après la seconde guerre mondiale.

Parmi les autres nouvelles de ces années 1980, on trouve celles qui seront publiées dans le recueil qui porte le titre de sa première nouvelle,《波动》, dont, symboliquement, celle intitulée 《在废墟上》(zài fèixū shàng : dans les ruines) et celle dont le texte est présenté sur ce site : 《归来的陌生人》(guīláide mòshēngrén : un inconnu est de retour).

c) 1989

Au début des années 1980, Bei Dao travaille à la Presse des Langues étrangères, et fait des traductions pour vivre. Les années 1978-80 sont une période de relative accalmie dans les relations entre le pouvoir et les artistes. Il y a une communauté d’intérêts temporaire entre les divers acteurs du monde littéraire et artistique, et la faction du pouvoir autour de Deng Xiaoping, fondée sur la conviction que le futur de la Chine dépendait de l’élimination des pratiques restrictives dans toutes les sphères de production, y compris intellectuelle. Cette atmosphère propice entraîne une vague de publications dans le domaine littéraire.

Mais le climat se détériore peu à peu, pour aboutir à la campagne contre la « pollution spirituelle » qui commence à l’automne 1983 et s’achève sur un semi-échec à l’été 1984 (3). Bei Dao est l’une des premières cibles : ses poèmes, qui paraissaient dans diverses revues littéraires depuis l’interdiction de Jintian, sont sur liste noire pendant toute la période.

Vers le milieu de la décennie, il commence à voyager, mais l’atmosphère s’alourdit ; il écrit : j’observe les pommes pourrir… Et, en 1986, il livre une collection de poèmes dont l’un, très long, s’intitule 《白日梦》 (báirì mèng : rêve en plein jour) : c’est plutôt un cauchemar éveillé. Il participe aux mouvements en faveur de la démocratie, soutient Wei Jinsheng (l’auteur du pamphlet appelant à réaliser « la cinquième modernisation », c’est-à-dire la démocratie), fait circuler des tracts en faveur de sa libération.

Quand la période d’effervescence intellectuelle des années 1980 se termine brutalement avec

l’écrasement sanglant des manifestations de la place Tian’anmen, le 4 juin 1989, Bei Dao n’est pas en Chine ; il a été invité en Allemagne et donne des conférences à Berlin, mais des extraits de ses poèmes sont récités avec ferveur par les étudiants et leur servent de slogans pro-démocratiques, les vers de《回答》bien sûr, mais aussi ceux d’un poème postérieur, 《宣告》(xuāngào : proclamation), qui sonnent comme une provocation :
决不跪在地上 Je refuse de m’agenouiller par terre
以显出刽子手们的高大 cela ferait paraître les bourreaux bien plus grands
好阻挡自由的风 et freinerait le vent de la liberté

Le résultat ne se fait pas attendre : Bei Dao est accusé d’avoir encouragé la révolte estudiantine en propageant des idées malsaines ; il sait qu’il sera arrêté s’il tente de revenir en Chine, il reste à

l’étranger. Sa femme, Shao Fei (邵飞), et sa petite fille, Tiantian (田田), ne sont pas autorisées à le rejoindre. Elles n’obtiendront l’autorisation qu’en 1995. Bei Dao, quant à lui, ne pourra rentrer définitivement en Chine qu’en 2006. Il commence ainsi une vie d’exilé, coupé de ses proches et de ses amis.(4)

L’exilé

Dans un article intitulé « Le journal de mes déménagements », il a écrit qu’il avait déménagé quinze fois et changé sept fois de pays entre 1989 et 1995. Le 4 juin 1989, donc, il était à Berlin, à Berlin-Ouest plus précisément, c’était avant la chute du mur qui ne tomba que lorsqu’il fut parti, pour Oslo, où il se retrouva avec son ami Duo Duo. Puis, au Nouvel An 1990, il part pour Stockholm où il reste jusqu’à l’été et relance le magazine Jintian, qui devient un forum pour les écrivains chinois exilés. A l’automne, il part pour deux ans pour Arrhus, la deuxième ville suédoise, où il reçoit la visite de ses parents et de sa fille. En octobre 1992, il déménage à Leiden, aux Pays-Bas, au bout de quoi il obtient enfin un visa américain et part aux Etats-Unis après un séjour de trois mois en France, trois mois d’été heureux : il a sa fille avec lui, il l’emmène jouer dans les squares ; il a dit : c’était comme la course qui précède un saut en longueur. Le 25 août 1993, il débarque en Amérique où sa femme et sa fille le rejoignent à l’automne 1995, et ils s’installent alors en Californie.

C’est une vie d’exilé, mais aussi de nomade : quand on n’est pas chez soi, tous les endroits se valent, les Etats-Unis faisant quand même figure de havre suprême. Il se nomme lui-même, ironiquement, 逃亡的刺猬 táowáng de cìwèi : le hérisson en exil. Mais il commence à prendre une vue plus calme, plus distanciée des choses, et ce qui semble le préoccuper le plus, pendant toutes ces années, c’est son rapport à sa langue maternelle. Il avait commencé par se faire le chantre d’un nouveau langage, très proche en cela de Paul Celan avec lequel il se trouvait lui-même beaucoup d’affinités, Celan qui avait œuvré à « nettoyer » la langue allemande après les horreurs de la seconde guerre mondiale, tout comme Bei Dao avait contribué à dégager le chinois du carcan dogmatique du maoïsme, Celan dont Bei Dao a dit qu’il avait transformé son expérience des camps en «langage de douleur», comme lui. Bei Dao continuait désormais son travail sur la langue, au-delà du politique, pour lui restaurer une valeur individuelle et humaine.

Finalement, ce qu’on retiendra peut-être en tout premier lieu, de ces années d’exil, ce sont les essais regroupés dans plusieurs recueils, et en particulier《蓝房子》(lánfángzi : la maison bleue). La langue se fait ici claire et proche, aussi limpide que sa poésie est hermétique. La politique n’y est qu’un écho lointain ; après une introduction sur les grandes figures littéraires qu’il admire, l’auteur s’y penche sur son passé, ses souvenirs de son pays, et de là sur son sentiment de profonde solitude. L’exil est aussi pour lui l’expérience du vide, une expérience que tout le monde doit faire un jour, dit-il. La « maison bleue » du titre, c’est celle de son ami, le poète suédois Tomas Tranströmer : une maison chaude, accueillante, mais qui n’était pas chez lui et ne le serait jamais.

Il aura peut-être fallu la dure expérience de l’exil pour lui faire trouver l’humanisme qu’il cherchait en fait jeune pour remplacer les décombres qui restaient du marxisme. L’écriture, finalement, lui fournit un lien avec les hommes ; comme il le dit à la fin de « la maison bleue » : comment les anciens récitaient-ils la poésie ? en levant une coupe dans le vent, en exprimant leurs joies ou leurs peines à l’occasion d’une naissance, du départ d’un ami, de la visite d’un autre, d’un décès…

Bei Dao vit aujourd’hui à Hong Kong, où il enseigne au Centre d’études sur l’Asie de l’Est de l’université chinoise.
 


Notes


(1) 默 mò signifie aussi ‘écrire de mémoire’.


(2) Voir mon article sur le sujet : www.icilachine.com/content/view/1574/618/
On peut remarquer au passage que nombre de journalistes, et même de diplomates, qui ont observé ces événements (ainsi que le mur de la démocratie) ont rapporté que les acteurs en étaient des ouvriers et non des étudiants, comme Bei Dao lui-même. C’était l'interprétation erronée du contexte social de ces jeunes intellectuels.


(3) Au 4ème Congrès national de l’Association des Ecrivains (décembre 1984-janvier 1985) , Ba Jin, qui avait refusé de participer au mouvement, est triomphalement réélu président.


(4) Comme les autres « poètes obscurs », le groupe de Jintian, eux aussi exilés après 89 : Gu Cheng (顾城), Duo Duo (多多) et Yang Lian (杨炼).
 


 

Traductions en français :


(par Chantal Chen-Andro)
- 13 rue du Bonheur, recueil de six nouvelles, Circé, 1990
- Vagues, recueil des mêmes nouvelles plus Vagues, Philippe Picquier, 1993


 


 

A lire en complément

La nouvelle « Un inconnu de retour » 《归来的陌生人》

Extrait de la traduction en anglais de ses souvenirs, publiés en 2003 :
« City Gate, Open Up » 《城门开》
(les bruits de Pékin, la vie entre moustiques et cigales, la joie d’être petit pionnier, l’amour des films soviétiques, le vacarme de l’usine textile à côté…)
http://www.themanchesterreview.co.uk/?p=7071


 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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