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Ren Xiaowen 任晓雯

Présentation

par Brigitte Duzan, 24 juillet 2016, actualisé 4 septembre 2020

 

Née en 1978, Ren Xiaowen a un temps été présentée comme étant « presque post’80 ». C’était à l’époque de l’engouement pour une jeune génération turbulente et insolente qui faisait la une des publications. Depuis lors, on a redécouvert la génération post’70, plus profonde et pondérée, et Ren Xiaowen y a bien mieux sa place.

 

Si elle a écrit deux romans, ses nouvelles sont bien plus intéressantes, ainsi que, marque de sa maturité, sa série de portraits incisifs, publiés dans les années 2010, qui forment une sorte de Comédie humaine de la Chine moderne.

 

Ren Xiaowen est l’une des représentantes d’une nouvelle forme narrative en pleine évolution en Chine, née de la tentative de renouveler l’écriture de la fiction en

 

Ren Xiaowen

déconstruisant le roman, au-delà de la narration historique. Certains auteurs optent pour la nouvelle moyenne, Ren Xiaowen est de celles qui partent du roman en disloquant la ligne narrative, éclatée en récits multiples, dans un style de plus en plus épuré qui colle au réel et ne laisse qu’à peine sourdre l’émotion.

 

Maturation progressive

 

Du journalisme à internet

 

Ren Xiaowen (任晓雯) est née en 1978 à Shanghai, et elle a fait des études de journalisme à l’université Fudan (复旦大学新闻学院).

 

Elle commence à écrire en 1999, sous le pseudonyme de « Moustique » (“蚊子”), sur un forum internet intitulé « Le salon du siècle » (“世纪沙龙”). C’est l’époque des grands succès d’édition de Han Han (韩寒), de la littérature comme provocation d’adolescent et phénomène de mode, qui passe par Shanghai et par internet. Ren Xiaowen s’en est démarquée, en soulignant que ce n’était pas sa génération. Elle était en fait solitaire, étudiait, écrivait des essais.

 

En mars 2003, elle publie en feuilleton, sur un site internet de l’université de Pékin, le roman « L’île des imbéciles » ( yúrén dào愚人岛) qui a du succès, mais surtout attire l’attention de critiques et professionnels de l’édition comme le rédacteur en chef de la revue Zhongshan (《钟山》) ou l’éditeur (et essayiste) Yang Kui (杨葵) qui travaillait aux éditions de l’Association des écrivains.

 

Mais, deux ans plus tard, elle se « jette dans la mer », en l’occurrence dans le commerce.

 

Une affaire de thé

 

En 2005, elle crée une société de commercialisation de thé Pu’er (普洱茶) [1], et rencontre un net succès en tablant sur la qualité de ses produits. Elle développe son entreprise grâce à une véritable politique de marque, au point que sa notoriété de chef d’entreprise finit par dépasser son renom d’écrivain qui n’était encore que balbutiant. 

 

En 2006/7, le marché explose sous l’influence de collectionneurs, on crée presque un mythe autour de la "route du thé et des chevaux", il se crée une bulle, des thés de mauvaise qualité inondent le marché. Ren Xiaowen résiste, refuse poliment de nouveaux investisseurs. Un an plus tard, en 2008, la bulle assainie, sa marque continue d’avoir la confiance du marché, ce qui lui permet finalement de la vendre. En un sens, cette politique prudente et sans hyperbole est typique de la philosophie générale de Ren Xiaowen, et représentative de sa vision de la vie.

 

Elle revient alors vers l’écriture, avec une discipline de travail très stricte : levée à cinq heures du matin, écriture de six heures à dix heures trente, lecture et éventuellement nouvelle page d’écriture en fin de journée, et coucher à 21 heures…

 

Du roman à la nouvelle

 

Elles

 

Ren Xiaowen commence par publier un roman, « Elles » (她们), qui sort en juin 2008.  Mais c’est en fait une suite de portraits de femmes. Il est structuré en 33 chapitres qui retracent les histoires de huit femmes dans la Shanghai des années 1980 et après, de leur jeunesse à leur maturité. Ce n’est cependant pas une simple galerie de portraits, ces vies se recoupent, s’opposent, et dressent un tableau beaucoup moins reluisant que l’image dorée qui est généralement associée à la ville - tableau en demi-teinte où l’Histoire est en filigrane, à lire entre les lignes [2].

 

Il y a eu renaissance de la culture shanghaïenne à partir des années 1980, mais la ville était terriblement appauvrie. C’est cet aspect de pauvreté qui est dépeint dans le roman, dans une vision réaliste, à l’opposé de la ville décrite par Zhang Ailing ou Wang Anyi, mais avec des différences selon les périodes. Par exemple, l’une des histoires se passe dans les années 1920, c’est celle

d’une réfugiée venue à Shanghai du Subei ; Ren Xiaowen a fait des recherches dans les archives sur les habitants des taudis de Shanghai, à l’époque.

 

Ses ruelles à elles ne sont pas celles chargées d’histoire, de culture locale, et de douce nostalgie, que décrit Wang Anyi dans le célèbre chapitre introductif de son roman « Le chant des regrets éternels » (《长恨歌》). Ses ruelles sont bien plus prosaïques :

 

我们走在上海的南京西路上,看到世界最顶级的奢侈品商店,但从商店后面转几个弯,绕到弄堂里去,会发现有人还住破蔽的平房,每天早上出门倒马桶。

Aujourd’hui, quand on va se promener dans Nanjing Lu, on voit les magasins de produits de luxe les plus chics du monde entier, mais si l’on va faire un tour dans les ruelles derrière, là il y a encore des gens qui vivent dans des petites maisons basses délabrées et sortent tous les matins vider leurs pots de chambre….

 

En août 2008, elle publie un second roman : « Sur l’île » (《岛上》). C’est un récit qui laisse planer l’incertitude sur la réalité derrière les apparences : une histoire de malade mentale qui pourrait avoir tué son professeur, avec lequel on ne sait trop quelles relations elle avait ; elle est envoyée sur une île étrange, une sorte de colonie pénitentiaire où les détenus font de longues heures de travaux manuels en passant le reste de leur temps à médire les uns des autres, et où le « capitaine » organise des sessions d’autocritique et de confessions.

 

Le récit tire son originalité de la quête de la nouvelle arrivée pour arriver à comprendre ce qu’elle fait là, et quel but se cache derrière l’organisation de l’île, jusqu’à ce que la machine se dérègle et s’effondre, et que les cadavres commencent à s’accumuler…

 

Bien que publié en 2008, le roman a cependant été écrit

 

Sur l’île

 six ans auparavant. On peut le considérer comme une œuvre de jeunesse. C’est « Elles » qui représente le style d’écriture que Ren Xiaowen va développer, et qui est fondé sur des textes courts publiés comme des séries de portraits, que l’on n’appelle roman que par habitude et réflexe commercial. D’ailleurs elle-même a dit : « écrire un roman est comme un marathon » (长篇写作是一场马拉松) – épuisant.

 

Le meilleur d’elle-même est dans ses nouvelles, dont un premier recueil est publié en mai 2006 sous le titre de l’une : « Le tapis volant » (《飞毯》)

 

Tapis volant et autres nouvelles

 

Le tapis volant

 

C’est un recueil de onze nouvelles de longueurs diverses, plus un épilogue et une postface [3]. C’est une galerie de portraits de gens du peuple, et des couches les plus basses de la société : pêcheurs, petits marchands, prostituées, coiffeuses, chauffeurs à longue distance, idiots, kidnappeurs, trafiquants de drogue…  La caractéristique générale est la pauvreté, et le thème omniprésent la mort, morts soudaines et violentes, par accident, maladie ou autre, qui sont des corollaires de la pauvreté.

 

Dans les nouvelles de Ren Xiaowen, la mort fait partie de la vie, elle arrive à brûle-pourpoint et façonne les mentalités par son caractère brutal et fortuit, qui tire par là-même vers l’étrange (mais d’une manière bien plus réaliste, factuelle, que chez García Márquez pour lequel Ren Xiaowen dit avoir une profonde admiration).

 

Rien que dans « Le tapis volant », trois personnages

meurent, l’un d’une maladie du foie, l’autre en se jetant par la fenêtre, et le dernier d’une balle. « Je suis un poisson » commence par la mort du père de l’enfant qui se prend pour un poisson, mort par noyade en mer (il s’agit d’un pêcheur) qui conditionne toute l’imagerie mentale qui suit – la mère meurt ensuite, de maladie. Dans « Ici-bas », le petit garçon meurt d’une maladie étrange, et sa mère se pend…  La mort n’est pas tellement le signe du destin, c’est la fin douloureuse à laquelle sont soumis les pauvres, inévitablement.

 

L’autre corollaire de la pauvreté, c’est aussi la maladie mentale. Dans « J’aime Shasha », le « héros » est un petit retardé mental qui tue l’un de ses camarades de classe. Et dans « Le tapis volant », si la petite sœur Xue Wenying (薛文瑛) se jette par la fenêtre, c’est aussi parce qu’elle est déficiente mentale et qu’un copain a abusé d’elle. La déficience mentale est aussi au centre du récit « Les ongles bleus ». 

 

L’univers de Ren Xiaowen est un monde difforme et cruel, mais dans ses aspects quotidiens, comme elle l’explique dans son épilogue :

 

即使最优秀的小说,也不过提供了另一个与现实同构的世界,这个世界,往往处理着现实中最卑微、低下、阴暗、扭曲的东西。这些东西,是人们不愿看到甚至刻意忽略的。而小说,恰恰照亮了它们。”(《小说笔记七则(代后记))

« La plus belle des nouvelles n’offre jamais qu’un monde parallèle à la réalité, un monde qui lui est isomorphe, avec les mêmes tendances au trivial, à l’obscur, au souterrain, au difforme. Tout cela, personne ne veut le voir, on fait même tous ses efforts pour l’éviter. Mais c’est justement ce que la littérature est là pour éclairer. »

 

Malgré tout, et c’est là que les nouvelles de Ren Xiaowen prennent tout leur intérêt et leur originalité, le style est poétique, ce qui rend le récit allusif comme la poésie, et bordant parfois sur le rêve. En outre, la ligne narrative n’est pas linéaire : ses récits sont souvent contés de différents points de vue, par différents narrateurs, dans une esthétique complexe qui en fait toute la beauté. Et le dixième du recueil est presque un pur exercice de style : présenté comme non terminé, il est constitué de notes savamment éparses pour traiter du sujet classique des relations entre un homme et une femme.

 

C’est tellement bien écrit que le difforme, voire le monstrueux, dans ces nouvelles, ne suscitent pas le rejet mais plutôt une certaine jouissance esthétique comme devant le tableau du mendiant au pied-bot de Ribera ou du « jeune pouilleux » de Murillo.

 

Sur le balcon

 

Le point d’orgue de cette série est la nouvelle « Sur le balcon » (阳台上》), publiée en 2011. Il s’agit d’une nouvelle moyenne, structurée en trois parties. La première se passe dans un hutong, où la maison de Zhang Yingxiong est promise à démolition ; son père refuse toutes les promesses de dédommagement, alors que les voisins déménagent un à un, se met à boire et meurt d’une crise cardiaque. Après son décès, sa veuve signe l’offre de compensation et la maison est rasée.

 

Zhang Yingxiong (张英雄) se met alors en tête de venger son père. Zhang Yingxiong, c’est littéralement Zhang le Héros, comme dans une histoire de wuxia, mais l’effet ironique est ténu. Il prend un job comme serveur dans un restaurant et loue un appartement en face de celui où habite l’homme qu’il juge responsable du décès de son père, celui chargé des expulsions dans le quartier. Sa vengeance doit passer par la fille de cet homme,

 

Sur le balcon

Lu Shanshan (陆珊珊), qu’il observe par la fenêtre « sur le balcon », et suit dans la rue chaque fois qu’elle sort….

 

C’est un récit dont les personnages ont beaucoup de profondeur, avec des descriptions très fouillées de leur environnement et de leur vie quotidienne. Il commence comme une vision apocalyptique à la Soylent Green :

 

空气里有股烂纸头的味道。一只死老鼠,被车轮碾成一摊浅灰的皮,粘在路中央。雨水将垃圾从各个角落冲出,堆在下水道口的格挡上。塑料袋、包装纸、梧桐叶、一次性饭盒,湿淋淋反着晨光。

Il y avait dans l’air des relents de pourriture. Réduit à une masse grisâtre, un rat mort écrasé par une voiture gisait au milieu de la route. La pluie qui était tombée entraînait les ordures accumulées dans les moindres recoins, ici et là, et les amassait aux bouches des collecteurs d’égouts. Mouillés, sacs en plastique, papiers d’emballage, feuilles de sterculier, boîtes à lunch jetables reflétaient la lumière de l’aube.

 

Le récit se poursuit en déroulant une histoire dont le suspense n’est levé qu’à la toute fin, dans une conclusion volontairement non dramatique, qui laisse la place à l’émotion, soudain.

 

C’est l’ensemble de ces caractéristiques, tant du point de vue narratif que stylistique, que l’on retrouve – mais épurées - dans la série de récits publiée fin 2015 : « Vies fugitives » (《浮生》) [4].

 

Tranches de vies

 

Le prix du Nanfang Zhoumo

décerné à Vies fugitives

 

Seize des récits de « Vies fugitives » (《浮生》) ont été initialement publiés dans le Nanfang Zhoumo (《南方周末》) avant d’être édités en novembre 2015 ; deux autres ont été ajoutés dans la sélection des nouvelles de 2015 éditées par Lin Ting (林霆) [5]. L’écriture s’est poursuivie ensuite, s’étalant au total sur la période 2013-2016, et le recueil compte 22 textes au début de 2017.

 

La qualité de portraits – rappelant ceux de La Bruyère - est soulignée par le fait que chaque titre est le nom d’un personnage. Ren Xiaowen s’inscrit ici dans la grande tradition des tableaux de Pékin de Lao She ou des portraits des petites gens de Tianjin par Feng Jicai (冯骥才).

 

Le style est épuré, et la narration réduite à l’essentiel, avec un côté poétique qui transforme parfois le récit en une sorte de conte moderne désenchanté.

 

Ces récits ont rencontré beaucoup de succès. En 2016, ils ont été primés deux fois :

 

- la nouvelle « Souvenir de la fabrique de potions médicinales » (《药水弄往事》), initialement publiée dans la revue Huacheng (《花城》) en mars 2015, a obtenu le prix de la revue « Meilleures nouvelles moyennes » (中篇小说选刊) pour la période 2014-2015.

 

C’est l’histoire, à travers ses souvenirs, d’une femme de Suzhou, née en 1921, à laquelle sa mère a donné le nom de Song Meiyong (宋没用) : Song l’inutile [6].

 

- l’ensemble du recueil des « Vies fugitives » a obtenu le prix du Nanfang Zhoumo pour l’année 2016 (南方周末2016年度外稿奖), remis en janvier 2017.

 

- L’ensemble du recueil a obtenu le prix des Cent Fleurs (百花文艺奖) fin 2017.

 

2017 : un roman, Song Meiyong

 

En août 2017, Ren Xiaowen a publié un roman aux éditions d’Octobre à Pékin (北京十月文艺出版社) : « Song Meiyong, une femme bien » (《好人宋没用》). Le roman raconte la vie de cette femme, originaire du Subei (c’est-à-dire le nord du Jiangsu) où elle est née en 1921 ; parce que c’était une petite fille, sa mère l’a appelée « Inutile » (Meiyong 没用). Et Inutile s’occupe de ses vieux parents jusqu’à leur mort, vient en aide à son frère qui ne fait rien, et donne naissance à cinq enfants, tout en traversant la guerre, la famine et les troubles politiques de tous ordres.

 

Une histoire comme beaucoup d’autres, mais un style comme bien peu. Le roman a été couronné en décembre 2017 du prix Mao Dun des nouveaux auteurs (茅盾文学新人奖). Mais le roman reste une exception dans une constellation de nouvelles extrêmement diverses.

 

Song Meiyong, une femme bien

 

Mais retour à la nouvelle

 

Prix Dangdai de la meilleure nouvelle 2018

 

Le 23 janvier 2019, la nouvelle « Chronique d’un don de reins » (《换肾记》) – initialement publiée en mars 2018 (n° 3) dans la revue Dangdai - a été couronnée du prix de la meilleure nouvelle de l’année 2018 décerné par la revue (当代拉力赛中短篇小说总冠军).

 

Le prix de la meilleure nouvelle de l’année 2018

décerné par la revue (当代拉力赛中短篇小说总冠军)

 

L’histoire, qui se passe à Shanghai, est adaptée d’une histoire vraie [7] : souffrant d’urémie, un homme d’une trentaine d’années a besoin d’avoir une greffe de rein. Bien qu’elle soit compatible, sa mère, Yan Sufen (严素芬), hésite depuis trois ans à lui en donner un. Sa bru lui force la main, la « kidnappe » moralement et l’oblige à accepter le don. Yan Sufen se résigne et, pour aller à l’hôpital subir l’opération, se pare comme pour un enterrement. Le dénouement abrupt met une touche finale de cruauté à l’histoire.  

 

On est loin de l’image traditionnelle de la

mère sublime, toute d’amour désintéressé, qui se sacrifie pour le bien de ses enfants et de la famille. Mais la mère de la nouvelle – qui a élevé seule ses deux enfants à la mort de son mari et a donc déjà beaucoup donné - a ses raisons profondes pour réagir comme elle le fait, raisons faites de peur de la mort et de griefs accumulés. L’attitude de la bru est tout aussi ambiguë :  elle veut sauver son mari, pour lui et pour elle, et a tendance à considérer que, la mère étant maintenant âgée, sa vie n’a plus la même « importance » que celle de son mari. Quant à celui-ci, il est presque absent de la narration…

 

Ren Xiaowen confirme ici l’art qu’elle a de brosser des portraits féminins de plain-pied dans leur époque en posant les problèmes qui se posent à la société chinoise comme au reste du monde.

 

2020 : La troisième fille des Zhu

 

En juin 2020, dès la sortie du confinement, Ren Xiaowen a publié un nouveau recueil de nouvelles : « La troisième fille des Zhu, une vie » (《朱三小姐的一生》). Il compte six nouvelles courtes, dans le même style froid et détaché, mais témoignant d’une profonde sympathie envers les souffrances du petit peuple des ruelles, des lilong (里弄) de Shanghai, et surtout les femmes.

 

Celle de la nouvelle-titre rappelle Song Meiyong : elle n’a pas de nom, pas d’identité claire, on ne sait pas d’où elle vient ; elle a d’abord été prostituée dans la Concession française avant de devenir danseuse de bas étage. Bien qu’elle ait beaucoup changé, cette première identité est restée attachée à sa personne jusque dans les années 1990, comme une lettre écarlate. Ce qui diffère ici de Song Meiyong, cependant, c’est la forme même du récit, la concision de la forme courte tirant vers l’abstraction et

 

La troisième fille des Zhu, une vie

faisant de cette anonyme troisième fille une épure emblématique de ses innombrables consœurs passées par la prostitution pour survivre.  

 

Le récit commence ainsi :

每个人都在等待朱三小姐死去。她已老瘦成一把咔啦作响的骨架子,却仿佛永远不会死。

Chacun attendait que meure la troisième fille des Zhu. Elle était si vieille et desséchée que sa carcasse grinçait, mais on avait l’impression qu’elle ne mourrait jamais.    

A la fin, tous ses proches sont morts, amis comme ennemis, et elle reste assise aujourd’hui comme hier sur le sofa défoncé de la rue Xiangyunli (祥云里街) [8] :

    “已经坐了百多年,仍将继续坐下去).

         Elle est assise là depuis plus d’un siècle, et restera assise ainsi …

 

L’issue, ou plutôt l’absence d’issue, est la même que celle qui conclut la nouvelle suivante, dont on pourrait traduire le titre par « N’en rajoutez pas » (《别亦难》) ; tout désir est réprimé, engendrant frustration et violence, sans espoir de rémission : « Impossible de fuir, impossible de mourir » (“跑也跑不掉,死也死不掉).

 

C’est la même atmosphère de solitude, d’impuissance et de désolation que l’on retrouve dans les deux autres nouvelles : « La mort de Yang Jinquan » (《杨金泉之死》) et « Pleurs dans le vent » (《迎风哭泣》), où dominent des sentiments de lassitude et de désespoir sur fond de communication impossible. La tragédie est omniprésente, la détresse engendrée par la violence et la cruauté, elles-mêmes engendrées par la misère, la paranoïa, l’avidité, et généralement les difficultés de la vie ; mais la force du drame est souvent détournée par la subtilité du récit, et une conclusion inattendue, comme dans la « Chronique d’un don de reins » (《换肾记》) primée en janvier 2019, ou dans la « Sonate du district de Haojia » (《郝家县奏鸣曲》).

 

Tout le recueil semble une illustration du concept bouddhiste de « vérité de la souffrance » (kǔdì苦谛). Ce n’est pas un thème rare dans la littérature chinoise. Mais, ce qui distingue les récits de Ren Xiaowen, c’est le ton distancié, volontairement dénué de toute émotion ou de volonté critique. Ses narrateurs restent neutres, au point de faire de leurs récits des abstractions, ce qui leur donne d’autant plus valeur universelle, comme sont universelles la misère et la mort - universelles et inexorables.

 

Ren Xiaowen est l’une des plus brillantes représentantes du genre littéraire de la nouvelle en Chine aujourd’hui. Ces nouvelles viennent le confirmer. Le recueil est d’ailleurs précédé d’un essai en guise de préface :

« Qu’est-ce que la nouvelle ? » (《短篇小说何为》).

 


 

Adaptation cinématographique

 

La nouvelle « Sur le balcon » (《阳台上》) a été adaptée au cinéma, par le réalisateur Zhang Meng (张猛) [9], avec l’actrice Zhou Dongyu (周冬雨) dans le rôle principal. Le film est sorti en Chine en mars 2019.

 

Voir : http://www.chinesemovies.com.fr/films_

Zhang_Meng_On_the_Balcony.htm

 


 

Traduction en français

 

Sur le balcon, traduction en cours par Brigitte Duzan, à paraître à l’Asiathèque en mars 2021.

 


 

A lire en complément

 

Sur le balcon, le film

 

Je suis un poisson (extraits) 《我是鱼》

 

Extrait de « Vies fugitives » :

Yuan Gendi 《袁跟弟》
Cao Yaping 《曹亚平》

 


 


[1] Thé du Yunnan réputé l’un de meilleurs de Chine.

[3] Le tapis volant 飞毯/ Deux ou trois choses sur Le Chengpeng 乐鹏程二三事/ Sucré / Je suis un poisson  我是鱼/ Nuit calme 平安夜/ Ici-bas 阳间/ J’aime Shasha 我爱莎莎/ Les ongles bleus 蓝指甲/ Image en miroir 对影/ En attendant de terminer une nouvelle 关于·待完成的短篇/ Qing Pingle

清平乐/ Sept notes sur les nouvelles (en forme d’épilogue) 小说笔记七则(代后记)/ Postface 倒叙()/

[4] On pense aux « Récits d’une vie fugitive » (《浮生记》) de Shen Fu (沈复), selon la traduction de Jacques Reclus, ou « Six récits au fil inconstant des jours » selon la traduction de Simon Leys.

[5] Quatre des récits de la série ont été publiés sous le titre « Ces gens-là » (《那些人》) dans la sélection des meilleures nouvelles de l’année 2015 éditée par Lin Ting2015短篇小说选粹》林霆-主编   [pp 18-30].

Les textes publiés dans le Nanfang Zhoumo :

http://www.infzm.com/author/%E4%BB%BB%E6%99%93%E9%9B%AF/0

Les quatre textes publiés dans la sélection de Lin Ting :

1/  Jiang Xiaoyun 晓芸   2/ Zhang Yongfu  张永福 3/ Sun Qiangguo  孙强国 4/ Xu Zhifang 许志芳

Les récits 1 et 3 ne figurant pas parmi ceux publiés dans le Nanfang Zhoumo.

[7] Elle a expliqué la genèse de son récit dans un article intitulé « Pourquoi j’ai écrit "Don de reins", de l’actualité à la nouvelle » : https://new.qq.com/omn/20180711/20180711A0WKYZ.html

[8] Ironiquement, le nom de la rue signifie « rue du nuage de bon augure ».

 

  

     

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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