Groupes de lecture

 
 
 
     

 

 

Club de lecture du Centre culturel de Chine à Paris

Compte rendu de la première séance
et séances suivantes

par Brigitte Duzan, 19 novembre 2017

 

La première séance du Club de lecture lancé au Centre culturel de Chine a eu lieu le 7 novembre 2017 dans la médiathèque. Elle était consacrée au roman de Su Tong (苏童) « Le Dit du Loriot » (Huangqueji《黄雀记》), couronné du prix Mao Dun en 2015.

 

Dans une atmosphère dès l’abord conviviale, la séance,

 

animée par Brigitte Duzan, s’est déroulée en présence de Zhu Ming, directeur des études et responsable des activités pédagogiques du Centre, de François Sastourné, traducteur du roman, d’Anne Sastourné, éditrice de la traduction au Seuil, et de Brigitte Guilbaud, traductrice notamment de Wang Anyi (王安忆) qui sera au programme de la deuxième séance du Club. 

 

Les membres présents ont d’abord brièvement exposé les raisons diverses qui les ont amenés à souhaiter participer à ce groupe de lecteurs : goût de la lecture conjuguée à un intérêt spécifique pour la culture et la littérature chinoises, doublé pour certains de l’étude de la langue. S’y ajoutent également des motivations plus personnelles : liens familiaux, affinités culturelles, voyages…

 

Réactions diverses des lecteurs

 

Su Tong

 

Les lecteurs présents ont commencé, comme le veut la règle de fonctionnement du Club, par exprimer leurs réactions à la lecture du livre - réactions très diverses allant du négatif, et presque du rejet, à l’expression d’une véritable joie de lecture, avec un certain équilibre entre avis positifs et négatifs, mais un consensus: une fois qu’on a commencé à lire ce roman, on ne le lâche plus jusqu’à la fin.

 

Le plaisir de la lecture a été exprimé spontanément par la première lectrice à intervenir : décontenancée au début, dit-elle, elle a très vite été fascinée par l’atmosphère surréaliste du roman une fois familiarisée avec les trois personnages dont l’histoire constitue la trame narrative. Elle a vu cette histoire se dérouler comme un film, une histoire dure, certes, mais avec des alternances de poésie, d’ironie, voire de burlesque, suscitant des émotions renouvelées.

 

Les réactions suivantes sont venues en contrepoint de cet enthousiasme initial, comme pour s’en démarquer volontairement. Ce sont des réactions négatives à un texte perçu comme étant d’une grande dureté, voire brutalité, dont aucun des personnages n’est sympathique et, pire : pour lesquels l’auteur lui-même semble n’avoir aucune sympathie. « Contenu glauque », « style déroutant », le roman gêne ces lecteurs : la force de la tradition y est présentée comme confinant à la superstition, l’accent est mis sur la pauvreté, la corruption généralisée, sans l’ombre d’un compromis.

 

De ces commentaires émerge la question récurrente : faut-il vraiment en déduire que les relations humaines en Chine aujourd’hui sont aussi dures ? Le parallèle est fait plusieurs fois avec Yu Hua (余华) et son roman « Brothers » (Xiongdi 《兄弟》), parallèle qui pose aussi la question du style respectif des deux textes.

 

A cette question répond le commentaire d’une lectrice chinoise dans l’assistance qui a lu les deux romans en chinois et a beaucoup aimé « Le Dit du Loriot » : oui, c’est une histoire brutale, dit-elle, et c’est bien le reflet de la société ; mais il ne faut pas s’en choquer : cet aspect est compensé par l’ironie qui perce sous la surface du texte. Il faut en savourer l’humour qui, il est vrai, peut être rapproché de celui de « Brothers », mais le style de Su Tong, dit-elle encore, est bien plus complexe : « quand je lis Yu Hua, je n’ai pas besoin de dictionnaire… ». Et il y a chez Su Tong toute une symbolique très intéressante. 

 

Le dit du loriot

 

Un autre lecteur complète les commentaires précédents en présentant une lecture « psychanalytique » du roman, qui l’a amusé. Il souligne le rôle central du grand-père, à la recherche désespérée des deux os ancestraux enterrés quelque part, comme un pan du monde ancien disparu, et qui, ne les trouvant pas et creusant partout, finit par passer pour fou. Fou à lier, littéralement. Mais l’asile où est enfermé le grand-père est peuplé de gens que la richesse et le pouvoir ont rendu tout aussi fous que lui. Quant aux jeunes, ils sont désorientés, sans passé ni avenir, sans valeurs ni morale. La tradition, cependant, fait un retour à la fin du roman, comme bouclant le périple qui se termine par un espoir de réconciliation entre générations.

 

 

 

Un autre lecteur souligne l’aspect tragique du roman, qu’il voit comme une sorte de « Crime et Châtiment » chinois, avec en plus de l’humour et de la poésie, une « vaste palette littéraire » avec une dimension baroque, presque carnavalesque. En outre, le roman « baigne » dans un lieu qui finit par prendre une dimension mythique, un peu comme le Gaomi (高密) natal de Mo Yan (莫言). Il est vrai, ajoute-t-il, que les personnages sont livrés à eux-mêmes,

n’ont pas de valeurs et sont condamnés à l’échec, mais ils sont humains. Ce sont presque des caractères-types. 

 

C’est un point sur lequel reviennent d’autres lecteurs encore, pour souligner le caractère pitoyable des trois personnages, mais aussi la dureté des relations parents-enfants, ou l’absence de relations entre eux ; ce qui frappe surtout, à cet égard, ce sont les personnages des mères.

 

Sur le personnage de Baorun, le fils du grand-père au centre du récit, Brigitte Guilbaud apporte un éclairage original : oui, dit-elle, les jeunes du roman n’ont pas d’aspirations, pas d’horizon, pas d’avenir – ce qui, pour elle, n’est d’ailleurs pas si différent de la situation en France. Mais Baorun est un cas à part : il a peu à peu, et de manière très pragmatique, développé tout un art des nœuds ; c’est, en ce sens, un artiste. Artiste condamné par son art même.

 

Eclairage complémentaire

 

Reprenant les principales questions restées en suspens, Brigitte Duzan revient sur deux aspects soulignés dans les commentaires : la question du symbolisme et celle du lieu, qui sont en fait liées et éclairent ce qui est perçu par beaucoup comme une tonalité très sombre dans ce roman. Chez Su Tong, il semble n’y avoir d’échappatoire que dans la folie.

 

Le roman est bâti sur une trame d’éléments symboliques que l’on retrouve

 

 

dans toute l’œuvre de Su Tong, et surtout dans ses nouvelles, à commencer par le château d’eau qui est, dans le roman, le lieu du viol et qui, dès l’une de ses premières nouvelles, écrite au début des années 1980, est le lieu d’une pendaison. C’est donc un symbole inquiétant, voire macabre, mais qui, ici, prend une autre tonalité car le château d’eau devient chapelle bouddhiste, et c’est là, sur les marches à l’entrée, sous le regard du bouddha, que se termine le récit, sur une note apaisée, un avenir incertain, mais ouvert. 

 

On constate donc une légère évolution de la symbolique de Su Tong. Mais on retrouve aussi dans le roman, sans guère de changement, la symbolique de l’eau développée dans ses nouvelles : symbolique liée au sud de la Chine, et plus précisément à la région de Suzhou qui est la région natale de l’écrivain. A cette région de lacs et de canaux où l’eau est omniprésente, est traditionnellement associée une atmosphère de brume plus ou moins désolée. C’est justement l’atmosphère des nouvelles de Su Tong, accentuée par les conséquences des bouleversements socio-politiques, et c’est celle que l’on retrouve en filigrane dans « Le Dit du loriot » [1]

 

 

Le ton très sombre qui a été perçu diversement est donc personnel à Su Tong, comme lui est personnel l’univers du Jiangnan (ou sud du Yangtsé) qui se dégage de ses récits. C’est une expression fictionnelle de la réalité ambiante, et c’est à cet égard que son œuvre est intéressante. Mais, de par sa conclusion, « Le Dit du loriot » est finalement, sans doute, son roman le moins désespéré.

 

Le point de vue du traducteur

 

Confronté à ces réactions si diverses au roman, et pour répondre en particulier aux questions posées sur le style, la parole est ensuite donnée au traducteur François Sastourné pour qu’il explique son propre rapport au texte, en apportant ainsi un autre éclairage encore sur le roman.

 

C’est un roman de fous, dit-il, à commencer par le héros de l’histoire, le grand-père, héritier d’une grande famille détruite par la Révolution, comprend-on entre les lignes. Il représente la tradition, tradition perdue avec son âme, qu’il tente de retrouver.

 

Pour lui aussi, aucun des personnages n’est sympathique. Baorun laissé à lui-même, et sans repères, par des parents absents. Liu Sheng retors, sauvé par l’argent familial, mais qui garde une mauvaise conscience. La fille n’est pas plus sympathique, sous ses différents avatars. Le monde de Su Tong est un monde brutal « qui reflète cent ans de brutalité, et plus » : toute une tradition de brutalité.

 

Quant au viol, élément central de la narration, il est, dans le contexte de l’époque, une manifestation de frustration des jeunes, qui se traduit par la violence.

 

A la fin survient ce bébé rouge, rouge de colère et de honte, qui peut cependant être une promesse, bien qu’on ne voie pas très bien comment le grand-père va pouvoir s’occuper de lui. L’avenir est donc assez impénétrable.

 

Par ailleurs, aucune difficulté majeure de traduction. François Sastourné dit avoir eu quelques problèmes au début, pour traduire l’expression diūhún丢魂” (traduite : perdre l’esprit), le terme chinois hún ne recouvrant pas exactement celui d’esprit, ou âme, en français. Un autre exemple concerne la traduction du nom du personnage féminin, ou plutôt son surnom - Xiannü (仙女) – qui signifie littéralement immortelle. Le choix de Princesse est un compromis, faute de mieux.

 

Ce qui est resté un mystère, dit-il, c’est la danse xiaola dont il n’a pas trouvé les sources. Il s’agit sans doute d’une danse à la mode à l’époque où se situe l’histoire, au lendemain de la Révolution culturelle.

 

Dans l’ensemble, le style est sobre, limpide et clair, confirmant les impressions de lectures de Brigitte Guilbaud qui, de son côté, a lu beaucoup de textes de Su Tong pendant l’été. Pour elle, le plaisir de la lecture de ces textes n’est pas immédiat ; il vient a posteriori. C’est une prose limpide et précise, mais pas une langue qui fascine et enthousiasme dès l’abord ;elle n’y trouve pas le plaisir immédiat de la belle phrase qui enchante.

 

Et pour finir…

 

La discussion s’est terminée sur une question concernant les adaptations cinématographiques des œuvres de Su Tong, et en particulier l’adaptation d’« Épouses et Concubines » (Qiqie chengqun 《妻妾成群》) par Zhang Yimou, qui a totalement renversé la symbolique et la thématique de l’œuvre [2]. Conclusion : si vous voyez un film de Zhang Yimou, lisez aussi l’œuvre littéraire dont il est adapté…

 

Prochaines séances

 

- La deuxième séance aura lieu le mardi 30 janvier 2018, et sera consacrée au roman de Wang Anyi (王安忆) « La Coquette de Shanghai » (Taozhi yaoyao《桃之夭夭》), en présence de la traductrice Brigitte Guilbaud et de l’éditeur Philippe Picquier.

 

Lecture proposée en complément : « Le Chant des regrets éternels » (Chang henge《长恨歌》)

 

- La troisième séance est fixée au mardi 10 avril, autour de Bi Feiyu (毕飞宇) et de son roman « Les Aveugles » (Tuina《推拿》), prix Mao Dun 2011.

 

Lecture proposée en complément : « Don Quichotte sur le Yangtsé » (《苏北少年堂吉诃德).

 

 

Références de publication

 

La Coquette de Shanghai, traduit par Brigitte Guilbaud, Philippe Picquier 2017

Le Chant des regrets éternels, traduit par Yvonne André et Stéphane Lévêque, Philippe Picquier 2006

Les Aveugles, traduit par Emmanuelle Péchenart, Philippe Picquier 2011

Don Quichotte sur le Yangtsé, traduit par Myriam Kryger, Philippe Picquier 2016

 

 


[1] Voir la présentation et l’analyse thématique des nouvelles :

http://www.chinese-shortstories.com/Auteurs_de_a_z_Su_Tong_les_nouvelles.htm

[2] Analyse comparée de ce film et de la nouvelle de Su Tong :

http://www.chinesemovies.com.fr/films_Zhang_Yimou_Epouses_et_concubines.htm

 

 

     

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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