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Histoire littéraire
Confucius
I. À la recherche de Confucius, entre textes, légende et
archéologie
II. Le confucianisme à travers
les âges, des Han à la fin des Qing
par Brigitte
Duzan, 5 mars 2026
Le
« confucianisme » est difficile à définir car il n’a cessé de se
transformer. Il est admis que ses origines remontent à
l’enseignement dispensé par Confucius
à ses disciples à la fin de l’époque des Printemps et Automnes,
au 5e siècle avant notre ère, école devenue l’une des
principales de l’époque suivante des Royaumes combattants. Le
« confucianisme » sera sacré doctrine d’État au début de la
dynastie des Han et constituera par la suite l’un des courants
de pensée les plus importants de l’histoire chinoise, si bien
qu’on a fini par en faire l’un des éléments essentiels de la
civilisation chinoise elle-même.
Cependant, il
y a peu de points communs entre le confucianisme primitif, celui
de Confucius et de ses disciples, et ses avatars au cours des
siècles suivants : celui de Mencius et celui de Xun Zi (荀子)
d’abord, celui des néo-confucéens de l’époque Song, puis celui
des lettrés Ming ou Qing. On peut donc se poser des questions
sur la pertinence de cette étiquette qui laisse supposer une
continuité illusoire, forgée en outre par les Jésuites.
A.
Problèmes de définition et de terminologie
a) Débat
sur les termes
Cette
continuité illusoire a été dénoncée par l’éminent spécialiste de
la Chine ancienne qu’est
Jacques Gernet
:
« Le
confucianisme est en Chine chose relativement moderne.
L’affirmation semble tenir du paradoxe, mais, par un phénomène
assez courant de reconstruction a posteriori, on a créé
une continuité imaginaire après l’époque où il s’est
véritablement développé… Les premiers « néo-confucéens », au 11e
siècle, savaient ce qu’ils disaient en affirmant qu’ils
redonnaient vie à une tradition qui s’était interrompue depuis
Mencius (v. 372-289 avant notre ère). Ce furent en fait les
premiers confucéens car, s’il fallait réduire le confucianisme,
qu’on se garde toujours bien de définir, à certains traits
généraux permanents de la société chinoise, tel que le respect
des classes d’âge, le culte des ancêtres et la piété filiale qui
en est inséparable, bien d’autres sociétés mériteraient d’être
appelées confucéennes. […]
D’où vient
alors cette fausse impression de continuité ? De ce qu’on
envisage les traditions intellectuelles et religieuses
indépendamment de leur contexte historique. On oublie volontiers
les profondes transformations sociales, économiques, politiques,
mentales … qui se sont produites, non seulement déjà entre
l’époque de Confucius et celle de ses successeurs, aux 4e
et 3e siècles avant notre ère, mais bien plus encore
entre celle-ci et les environs de l’an mille. Or, si le
confucianisme prend alors ses véritables dimensions, c’est qu’il
est inséparable d’un nouveau type de société et d’une nouvelle
forme d’État. […]
Il est vrai
qu’il y eut un maître du nom de Confucius … , des disciples de
ce maître et, parmi les nombreuses écoles de l’époque des
Royaumes combattants mentionnées par Sima Qian vers l’an 100
avant notre ère, une école des lettrés (rújiào
儒教) ; il
y avait aussi des textes que l’on rattachait à cette école : les
Classiques, retrouvés et rétablis sous les Han, … et des propos
de ses disciples immédiats ou plus lointains. Mais les
interprétations cabalistiques et prophétiques des Classiques et
l’importance prépondérante du système des correspondances qui
était de mode sous les Han donnaient au confucianisme de cette
époque des caractères bien particuliers. »
Il est vrai
que les néo-confucéens de l’époque Song ne se disaient pas
initiateurs d’une nouvelle doctrine ; ils prétendaient
redonner vie à un courant qui avait été perverti et avec
lequel ils disaient renouer (un peu comme une Église réformée),
en se réclamant de celui qu’ils tenaient pour le plus
authentique héritier de Confucius, Mencius. Donc, selon eux, le
confucianisme avait bien existé dans le passé, mais avait été
dévoyé sous les Han et les Six Dynasties ; il y avait donc bien
eu une rupture, mais une continuité avait été recréée, même si
elle était un peu fictive.
On part donc
du principe qu’il y eut, quelques siècles avant notre ère, des
disciples qui se réclamaient d’un même maître, Confucius,
regroupés dans une école où se transmettait son enseignement.
Mais ils se donnaient l’appellation de rú (儒)
– ces rú que l’on appelle aujourd’hui « confucéens » à la
suite des Jésuites.
Jean-François
Billeter a souligné les erreurs d’appréciation induites par les
termes même, véritable problème de nomenclature auquel s’ajoute
le problème du choix entre traduction et transcription :
« Comme de
nombreuses expressions que nous utilisons pour parler du passé
chinois, celle de "tradition confucianiste" nous induit en
erreur et nous empêche d’appréhender la réalité historique. Les
Chinois, eux, … parlent… d’"école des rú" (rújiā
儒家). Le
terme rú, dont l’origine est mal connue, a désigné, à
partir de la fin de l’antiquité pré-impériale et sous l’Empire,
des conseillers du prince […]. Le chinois ne connaît pas de
terme correspondant à notre « confucianisme », mais une
demi-douzaine de termes qui désignent des phénomènes historiques
distincts, bien que liés entre eux… »
Le problème de
la dénomination vient s’ajouter à la difficulté de cerner
le
personnage même de Confucius
autant
que son enseignement, vu la rareté des textes, voire leur
obscurité. Cependant ce problème a entraîné certains, en
dénonçant une dénomination inappropriée, à simplement nier la
réalité historique d’une telle école - contrairement à
Jacques Gernet
qui
jamais n’a mis en doute l’existence d’un Confucius historique et
d’une école perpétuant son enseignement.
Ce sont les
découvertes archéologiques qui ont largement contribué à
modifier les conceptions et la perception du « confucianisme »,
au-delà de la controverse sur les noms et les textes.
b)
l’apport des découvertes archéologiques
En effet, les
découvertes archéologiques qui se sont multipliées depuis les
années 1990 ont mis au jour des matériaux inédits qui, bien que
différant des éditions reçues, attestent de la continuité d’une
transmission scripturaire : un grand nombre d’écrits que l’on
pensait être des fabrications tardives avaient en fait été
déposés dans des tombes quatre ou cinq siècles avant la date
assignée par les spécialistes à leur rédaction.
C’est le cas
en particulier des manuscrits sur lamelles de bambou découverts
en octobre 1993 dans une tombe à Guodian (郭店),
dans le Hubei, proche de la capitale de l’ancien État de Chu, et
datant sans doute de la fin du 4e siècle avant notre
ère. Outre trois versions partielles du Daodejing, ce
trésor comportait une quinzaine de textes relevant de l’école
appartenant au courant « Si-Meng » (思孟)
héritier de Zisi (petit-fils de Confucius) et de Mencius. Cette
découverte a révolutionné les idées jusque-là conçues à propos
de la formation et de l’évolution des divers courants issus de
l’école confucianiste primitive, en apportant la preuve «
vivante » de l’existence de textes que l’on croyait inexistants
ou disparus, voire reconstitués sous la dynastie des Han.
Les textes
confucianistes sur lamelles de bambou de Guodian ont depuis lors
été étudiés, traduits et annotés, en France par Rémi Mathieu
.
D’autres découvertes sont venues par la suite s’ajouter à celle
de Guodian, et non seulement des textes mais aussi des
représentations picturales de Confucius
.
Il restait à
mieux définir ce terme de rú utilisé dans les textes
chinois.
B.
Évolution des théories sur le confucianisme
a) Les
rú comme ritualistes
Le terme
chinois rú désignait à l’époque archaïque une classe de
ritualistes, spécialistes de l’écrit, plutôt que des
dépositaires d’une doctrine.
Cette théorie
a été soutenue en 1910 par le philologue et activiste
antimandchou Zhang Taiyan (章太炎),
ou Zhang Binglin (章炳麟),
qui était opposé à une restauration impériale autour du culte de
Confucius. Le terme de rú avait selon lui deux
significations :
- il aurait à
l’origine désigné le personnel religieux des anciens rois dont
la principale fonction était de danser en psalmodiant des
invocations pour faire venir la pluie ;
- puis, dans
un sens dérivé, il se serait appliqué aux spécialistes des
rituels propres à l’aristocratie des Zhou, milieu dont serait
issu Confucius.
Hu Shi
(胡适)
a aussitôt prolongé cette réflexion par une approche critique du
confucianisme dans ses « Grandes lignes d’une histoire de la
philosophie chinoise » (《中国哲学史大纲》),
ouvrage pionnier initialement publié en février 1919 à partir de
ses notes de cours. Cette histoire en est restée au premier
volume, mais Hu Shi a poursuivi et précisé sa réflexion sur
Confucius et son école dans son essai de 1934 : « Commentaires
sur les rú » (Shuō rú《说儒》).
Dans cet essai, il propose une théorie nouvelle sur les origines
du confucianisme, développée à partir de la pensée de Zhang
Taiyan : les « confucéens » auraient été à l’origine des
descendants de ces agents de cultes inférieurs qu’étaient
magiciens et chamans de la dynastie des Shang qui auraient
ensuite fait allégeance à la dynastie des Zhou ; leur attitude
de soumission au pouvoir leur aurait valu l’appellation de
rú 儒
: les mous, les faibles… Confucius aurait ensuite eu le mérite
de les rassembler autour de lui pour diffuser son enseignement,
en les transformant en une force.
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« Commentaires sur les rú » de Hu Shi |
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Hu Shi aurait
imaginé cette théorie à partir de deux indications succinctes
concernant les ancêtres de Confucius trouvées dans les sources
historiques :
- d’une part,
le père de Confucius aurait été un descendant d’une branche
collatérale de la famille des ducs de Song, émigrée à Lu à la
suite d’une sombre histoire de vengeance familiale
.
Les ducs établis à Song étaient des descendants de la famille
impériale des Shang dont le dernier souverain avait été vaincu
par le roi Wu de Zhou (周武王) ;
mais le vainqueur avait perpétué la tradition des sacrifices aux
ancêtres et avait concédé aux Shang vaincus le fief de Song pour
leur permettre de poursuivre leur culte des ancêtres.
L’ascendance de Confucius remontant au duc Min de Song serait
donc une invention visant à fournir une explication, voire une
justification, à l’attachement de Confucius au système des
rituels des Zhou.
- d’autre
part, Hu Shi aurait été inspiré par une référence dans le
Zhuozhuan
(《左传》),
principal commentaire des « Annales
des Printemps et Automnes » (《春秋》),
à une
inscription sur un vase rituel qui aurait été inscrite par
l’ancêtre de Confucius Zheng Kaofu (正考父)
à la suite de sa promotion à une haute dignité ; mais, au lieu
de s’en glorifier, il ne manifeste que la plus grande humilité.
Son humilité semble cependant être une simple figure de style,
de type rituel justement.
Quoi qu’il en
soit, cette théorie novatrice de Hu Shi sera reprise, dans le
contexte des débats politiques et culturels des débuts du 20e
siècle, par des intellectuels, historiens et philosophes, comme
Qian Mu (錢穆)
ou Guo Moruo (郭沫若).
Ces rú ainsi récupérés et anoblis, en quelque sorte, par
Confucius, devenaient emblématiques de la recherche d’une
nouvelle dignité culturelle. Il reste à en comprendre la
signification.
b) Une
école
Ce terme de
rú utilisé pour désigner les disciples de Confucius et les
adeptes de sa doctrine aurait donc une origine ancienne
remontant aux ritualistes des Shang et des Zhou. En revanche, il
ne correspond, a priori et à première vue, ni à un
concept fondamental, ni au nom du fondateur de l’école comme
pour les autres écoles et courants de pensée de l’époque des
Royaumes combattants : ainsi le mohisme (mòjiā
墨家)
porte le nom de de son fondateur Mozi (墨子),
le légisme (fǎjiā
法家)
renvoie au concept fondamental de loi (fǎ
法),
l’école des noms (míngjiā
名家) à
l’adéquation recherchée entre les dénominations et la réalité
des choses, l’école de la guerre (bīngjiā
兵家) est
celle des stratégistes, sans parler bien sûr du taoïsme. Rú
儒est
même péjoratif au sens premier du terme (justifié et illustré
par Hu Shi) : mou, faible, docile.
Cependant, il
a le sens de pédagogue dans les Rites de Zhou (Zhouli
周禮/周礼),
les commentateurs expliquant que le rôle des rú est de
compléter l’action éducative des « instructeurs » (shī
師/师).
En outre, on trouve le terme de rú
儒
dans les Entretiens (Lunyu
VI.13),
dans un conseil du Maître à son disciple Zixia : “女为君子儒,无为小人儒。”
Qu’Anne Cheng a traduit : « Cultive-toi sur le modèle de l’homme
de bien, non sur celui de l’homme de peu. ».
Rú
儒
est donc compris comme
学者, au
sens confucéen du terme, justement : celui qui s’adonne à
l’étude. Ce qui se rapproche du sens qu’on lui a donné de
« lettré », que récuse Jean Levi.
Finalement,
selon le Livre des Han (Hanshu 漢書/汉书)
qui fait dériver chaque école des Royaumes combattants d’un
bureau de l’administration des Zhou, les rú seraient des
« ritualistes réformés », anciennement rattachés au Bureau de
l’éducation (sītú zhī guān
司徒之官) :
« 儒家者流,蓋出於司徒之官,
助人君順陰陽明教化者也。 »
c’est-à-dire : « L’école des rú trouve son origine dans
le Bureau de l’éducation qui avait pour mission d’aider le
souverain à harmoniser le yin et le yang [les forces de la
nature] et de l’éclairer sur les principes de l’éducation. »
(Livre des Han, vol. 30, Traité sur la littérature et les arts
Yiwenzhi
藝文志/艺文志).
Il est donc
possible que le terme de rú ait été, à l’origine,
attribué par leurs adversaires aux ritualistes des Zhou avec une
connotation péjorative, mais que le terme ait ensuite été
adopté, faute de mieux, par l’école confucéenne en lui donnant
un sens inverse, valorisant l’étude comme marque essentielle de
« l’homme de bien » posé comme modèle.
C’est le sens
donné par Anne Cheng, qu’elle explique dans son introduction à
sa traduction des Entretiens :
« [L’ « homme
de bien » jūnzi
君子], à
l’origine, signifiait littéralement « fils de souverain » et par
extension descendant d’une famille noble, défini par opposition
au xiǎorén
小人,
l’homme de peu d’envergure. Distinction sociale à l’origine,
mais qui prend pour la première fois dans les Entretiens
une place centrale et une signification essentiellement morale.
Outre l’éducation et les bonnes manières requises d’un
descendant de la noblesse, le jūnzi doit avant tout
recevoir une formation morale, condition sine qua non de sa
capacité à prendre part au gouvernement. … »
Ces « hommes
de bien », elle les distingue d’une autre catégorie que l’on a
également tendance à traduire par « lettrés » : les shì (士).
Ceux-ci étaient aussi bien lettrés que guerriers, leur
caractéristique propre étant de posséder toutes les compétences
requises pour se mettre au service d’une grande famille en
assumant un rôle de gouvernant. Sans doute Confucius en était-il
proche, au sens où il avait le même code éthique, les mêmes
valeurs morales, la même foi dans l’éducation, et la même
formation tant aux arts de la guerre que des lettres (au sens
large) – en adepte passionné de la conduite des chars et du tir
à l’arc autant que de la musique.
On peut donc
dire que les « confucéens » sont d’abord les disciples de
Confucius, c’est-à-dire les élèves de l’école éponyme (Kǒngshì
zhī ménrén
孔氏之门人),
le terme de ménrén illustrant quasi visuellement la
pratique de cet enseignement, dans la salle principale de la
maison du maître au fond de laquelle s’ouvrait la porte donnant
sur les appartements privés. Ce qui amène à considérer cette
école, du point de vue de ses détracteurs comme de ses
prosélytes, du temps de Confucius et après sa mort, en dépassant
la pure querelle « du nom ».
B. L’école
de Confucius et son influence
L’école était
loin d’être la plus célèbre du temps de Confucius, mais les
textes attestent de l’influence durable qu’il a exercée, à
commencer par ceux de ses adversaires les plus virulents, les
légistes et les mohistes.
a) Du
temps des Royaumes combattants
La mauvaise
foi de Mozi
Mozi vouait
une haine tellement viscérale à Confucius qu’il l’accusait de
tous les maux en réfutant ses thèses avec la plus parfaite
mauvaise fois dans la section 39 de son ouvrage, le Mozi
(《墨子》),
section intitulée « Contre les Confucéens » dont il nous reste
la dernière partie (Fēi rú xià
非儒下) :
sans se soucier de vérité historique, Mozi accuse les disciples
Zilu (季路)
et Zigong (子贡),
mais d’autres aussi bien comme Yang Huo (阳货)
qui n’ont jamais été des disciples ni des proches de Confucius,
de fomenter des troubles ici et là en concluant : « Kong Qiu
agissant de la sorte, ne faut-il pas se méfier de tous ces
lettrés confucéens ! » (今孔丘之行如此,儒士则可以疑矣。 ).
Cependant,
derrière ces diatribes, il faut bien reconnaître une réalité
très souvent ignorée : dans le contexte des Royaumes
combattants, ces écoles étaient par la force des choses des
groupes armés, et les mohistes en particulier formaient des
bandes de reîtres que l’on a comparés à des yóuxiá (游侠),
des chevaliers errants… ce qui est en fait
l’origine même de ces personnages de wuxia (武侠).
Confucius
n’était pas en reste. Diverses anecdotes rapportent ses démêlés,
voire ses aventures militaires.
Le
témoignage du Hanfeizi
Le
Hanfeizi
(《韓非子》)
comporte un chapitre (Xiǎnxué
顯學/显学),
« Les écoles illustres », qui présente les écoles de Confucius
et de Mo Di comme étant les plus célèbres de l’époque de Han
Fei, c’est-à-dire la fin des Royaumes combattants, mais des
écoles divisées :
世之顯學,儒、墨也。儒之所至,孔丘也。墨之所至,墨翟也。自孔子之死也,
有子張之儒,有子思之儒,有顏氏之儒,有孟氏之儒,有漆雕氏之儒,有仲良氏之儒,
有孫氏之儒,有樂正氏之儒。自墨子之死也,有相里氏之墨,有相夫氏之墨,有鄧陵氏之墨。
故孔、墨之後,儒分為八,墨離為三,取舍相反不同,而皆自謂真孔、墨,〔孔、墨〕不可復生, 將誰使定世之學乎?
Les écoles
illustres sont celles de Confucius (Kong Qiu
孔丘) et
de Mozi (Mo Di
墨翟),
dont se réclament les rú et les mohistes. Après la mort
de Confucius sont apparus divers courants parmi les rú :
les écoles de Zichang, Zisi, Yan, Mengzi, Qidiao, Zhongliang,
Sun et Yuezheng. [de même pour les mohistes]. Ainsi, après la
mort de leurs maîtres, les rú se sont divisés en huit
groupes et les mohistes en trois.[…] bien que différents, ces
groupes revendiquent chacun la doctrine authentique de leur
maître. Mais maintenant, Confucius et Mo Di ne pouvant
ressusciter, comment faire la part des choses ?
b) Le
confucianisme du temps des Han
Survivance
Le Livre des
Han (chapitre « Forêt des lettrés » Rulin zhuan《儒林傳》)
dépeint la dispersion des soixante-dix disciples de Confucius
après sa mort. Quelques-uns, les plus célèbres, réussirent à
devenir précepteurs de familles nobles, voire ministres, mais la
plupart disparurent sans laisser de traces. La guerre faisait
rage parmi les principautés qui n’allaient pas tarder à céder la
place au Premier Empire. Dans ce chaos fin-de-siècle, la
doctrine confucéenne périclita.
Cependant, le
Hanshu distingue deux de ces principautés où la doctrine
s’est perpétuée : celles, voisines, de Lu (魯),
d’où étaient originaires aussi bien Confucius que Mozi, et de Qi
(齊)
qui abrita la fameuse Académie Jixia (稷下學宮/稷下学宫)
à Linzi (臨淄).
Sous les règnes des rois Wei (齊威王
356-320 av. notre ère) et Xuan de Qi (齊宣王
319-301 av. notre ère), l’enseignement de Confucius fut perpétué
et enrichi par des lettrés comme Mencius (孟子
380-289 av. notre ère) et Xunzi (荀子
298-238) – Mencius qui aurait étudié auprès d’un disciple de Zi
Si (子思),
petit-fils de Confucius qui avait lui-même étudié auprès de
Zengzi (曾子)
disciple direct du maître, Mencius qui a combattu sans relâche
les « hérésies » de Mozi et de Yang Zhu (杨朱).
Quant à Xunzi, qui nous a laissé le premier texte confucéen
structuré, il a été le maître des légistes Han Fei et Li Si (李斯).
Ce qui montre à
la fois la prévalence de lignées de lettrés confucéens, et la
porosité des différentes écoles, mais aussi les divergences
fondamentales au sein même des penseurs se rattachant à la même
doctrine : Mencius et Xunzi défendant deux idées opposées de la
nature humaine, l’une bonne de manière innée, l’autre
foncièrement mauvaise et nécessitant l’éducation pour la
redresser – idée que Xunzi a léguée à Han Fei.
Consécration impériale
Après avoir
survécu à l’autodafé du Premier Empereur, grâce à la fabuleuse
mémoire des lettrés et aux découvertes de classiques dans les
murs de la maison ancestrale de Confucius, l’autorité des
adeptes du maître fut battue en brèche par les partisans du
huanglao (黄老),
doctrine aux accents taoïstes qui vénérait l’empereur Jaune
contre les Yao et Shun des rú et que défendait bec et
ongles l’impératrice Dou (竇后).
Épouse de l’empereur Wen (Han Wendi
漢/汉文帝)
et mère de l’empereur Jing (漢/汉景帝),
devenue Grande Impératrice douairière (太皇太后)
à la mort prématurée de celui-ci, en 141 avant JC, elle domina
la cour, y invitant des magiciens taoïstes et forçant au suicide
ceux qui s’opposaient à elle.
Prônant le
« non-agir » (wuwei
無為/无为),
elle défendit aussi un certain libéralisme économique et la
décentralisation du gouvernement, ainsi qu’une politique
d’apaisement fondée sur les alliances matrimoniales (heqin
和亲)
avec les Xiongnu au nord.
Elle continua
à exercer son autorité sur son petit-fils devenu l’empereur Wu
(Han Wudi
漢/汉武帝)
à la mort de Jingdi. Mais, bien que la politique menée sous les
premiers empereurs ait favorisé la reprise économique, elle se
traduisit aussi par une perte de contrôle du gouvernement
central, ce qui entraîna des troubles, menant à la Rébellion des
Sept Rois sous l’empereur Jingdi, la politique de heqin,
par ailleurs, n’empêchant pas les barbares du nord de continuer
leurs raids. À peine un an après son intronisation, à la fin de
141 avant JC, Han Wudi s’entoura de conseillers confucéens pour
lancer une grande réforme, et à cette occasion proclama le
confucianisme doctrine officielle de l’empire (xiāng rúshú乡儒术).
Comme
l’impératrice douairière Cixi (慈禧太后)
au moment des réformes de 1898, la Grande Impératrice douairière
Dou réagit illico : les réformateurs sont punis, et les deux
plus loyaux soutiens de son petit-fils, Dou Ying (窦婴)
et Tian Fen (田蚡,
ainsi que ses deux mentors Wang Zang (王臧)
et Zhao Wan (赵绾)
sont jetés en prison et réduits au suicide. Wudi se retrouve
sans alliés, et lui-même menacé. Il commence à recruter des
jeunes pour former une « cour intérieure » (内朝).
Sur quoi, en 135 avant JC, la Grande Impératrice douairière Dou
meurt, de maladie dit-on.
L’empereur
Wudi se lance aussitôt dans des campagnes militaires tous
azimuts, et surtout à la conquête des « régions de l’ouest » (Xiyu
西域)
inexplorées. Mais la nécessité des réformes pour consolider son
règne l’amènent à se tourner vers le confucianisme, comme avant
lui le fondateur de la dynastie, Liu Bang (刘邦)
devenu Gaozu (高祖),
qui avait chargé ses conseillers de former un nouveau système
administratif fondé sur des principes confucéens.
En 140 avant
JC, Wudi avait organisé un examen impérial pour une centaine de
jeunes recommandés par des membres de l’administration, la
plupart roturiers. Or le meilleur essai avait été soumis par un
dénommé Dong Zhongshu (董仲舒)
qui était entré au service de la cour du temps de l’empereur
Jing ; dans cet essai, il faisait la promotion du confucianisme.
Dong Zhongshu eut par la suite des relations conflictuelles avec
l’empereur Wu qui alla jusqu’à le faire jeter en prison pour des
écrits jugés séditieux, prédisant la chute de l’empire au profit
d’un sage confucéen – thème qui devait être repris par Wang Mang
(王莽)
lors de sa révolte et de sa fondation en l’an 9 de l’éphémère
dynastie Xin (新朝),
sous prétexte de revenir à l’âge d’or des Zhou vénérés par
Confucius.
Dong Zhongshu
est l’auteur d’un ouvrage – « Luxuriante rosée des Printemps et
Automnes » (Chunqiu fanlu
《春秋繁露》)
- qui prend pour source les
Annales des Printemps et automnes
(春秋),
dans la version du commentaire Gongyang (公羊传).
Mais, de manière typique pour son époque, son confucianisme
intégrait des éléments de cosmologie yin-yang et des cinq
éléments (阴阳五行)
dans une théorie du « qi originel » (Yuan qi
元氣) –
idées qui seront reprises plus tard par le réformateur des Qing
Kang Youwei (康有為/康有为).
Il est possible que la promotion de Dong Zhongshu ait été due au
soutien du premier ministre Wei Wan (衛綰),
qui était lui-même confucéen. Quoi qu’il en soit, il exerça dès
lors une influence déterminante.
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Dong
Zhongshu (National Palace Museum, Taipei) |
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En 136 avant
JC, l’empereur Wudi fonda ce qui devenait devenir l’Académie
impériale, pour fournir les bureaucrates formés sur la base des
classiques dont avait besoin l’administration. Et la
réorganisation de l’administration impériale inclut aussi le
développement du Bureau de la musique (yuèfǔ 樂府/乐府)
dans un sens confucéen, remontant au modèle de l’empereur Shun
et comportant un aspect rituel important.
Nouveaux
textes contre textes anciens
L’étude des
classiques confucéens devint la base des examens de recrutement
des fonctionnaires de l’administration impériale. Cependant, ce
système de pensée n’a cessé d’être émaillé d’éléments empruntés
à d’autres courants, le confucianisme han présentant des aspects
ésotériques et magiques.
À l’« école du
nouveau texte » s’opposèrent les tenants des « textes anciens »
découverts dans la maison ancestrale de Confucius dans la
deuxième moitié du 2e siècle avant JC. En l’an 79,
les divergences entre ces deux courants ont fait l’objet d’un
débat visant à les concilier et aboutir à une doctrine unifiée ;
les discussions ont été compilées par l’historien officiel Ban
Gu (班固) sous
le titre « Discussions du temple du Tigre blanc » (Baihu
tongyi《白虎通义》),
ouvrage qui développe beaucoup des théories du Chunqiu Fanlu
de Dong Zhongshu sur les relations typiquement confucéennes
entre souverain et sujet, père et fils, mari et femme, en les
mettant en parallèle avec les interactions entre le ciel et
l’homme et les éléments naturels.
Les uns et les
autres furent également blâmés à la fin de la dynastie des Han
pour s’être perdus dans des débats stériles. Après la chute de
la dynastie, le confucianisme traverse une période de profondes
mutations. Il s’adapte à son temps, aux aléas du pouvoir et aux
mutations de la société, et survit mâtiné de courants de pensée
divers qui le font évoluer.
C. Des
Trois Royaumes à la fin de l’empire
a) Des
Trois Royaumes aux Sui
À partir des
Trois Royaumes,
et surtout sous la dynastie des Jin (晋朝)
fondée par le clan des Sima en 265, après avoir subi une éclipse
dans une conjoncture politique et économique désastreuse, le
confucianisme reprend sous un jour nouveau alors que la
réunification opérée par les Sima entraîne un remarquable
renouveau culturel, en particulier dans le domaine des études
confucéennes. Cependant, c’est dans le contexte d’une esthétique
nouvelle qui prend parfois des aspects tapageurs sur fond de
rejet de la tradition. L’intégrité confucéenne cède le pas « au
penchant pour les conduites hardies » (kuángjuàn
狂狷)
,
et à toutes les extravagances. L’heure n’est plus à l’exaltation
des relations familiales à une époque où les grandes familles se
déchirent pour conquérir le pouvoir et les charges publiques.
L’époque des
Jin et des dynasties du Sud qui suivent l’effondrement des Jin
en 420, jusqu’à la réunification par les Sui (隋朝)
en 589, voit apparaître un discours critique prenant des aspects
raffinés comme dans les « conversations pures » (qīngtán
清談/清谈)
– mode qui a donné naissance à un genre littéraire illustré par
le recueil de « Nouveaux propos sur l’air du temps » (Shishuo
xinyu《世说新语》)
de
Liu Yiqing (劉義慶/刘义庆),
neveu du fondateur de la dynastie des Liu Song (ou Song du Sud)
Mais les
crises et les conflits récurrents incitent aussi à un repli en
marge de la société, voire à une
vie excentrique, genre de vie symbolisée par « les sept sages du
bosquet de bambous » (竹林七贤),
devenus modèles de l’homme libre, affranchi des servitudes de la
vie politique, selon un idéal taoïste à l’opposé de celui du
lettré confucéen bardé de rites et de règles.
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Les sept sages du bosquet de bambou
sur le mur de brique
d’une tombe de la période des dynasties du Sud
(estampage) |
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Fresque originale (Ji Kang, détail) |
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C’est alors
que se développe une réflexion nouvelle sur le confucianisme qui
ne s’attache plus à ses aspects moraux, dépassés par l’évolution
de la société, mais y recherche une dimension métaphysique, en
lien avec une réflexion sur le Yijing et les textes
taoïstes, Laozi et
Zhuangzi.
C’est ce qu’on a appelé l’« École du mystère » (Xuanxue
玄學/玄学)
d’après une expression du Daodejing qualifiant le dao
de « mystérieux et mystérieux encore » (玄之又玄).
On a aussi parlé de « néo-taoïsme » (新道)
comme l’a proposé le philosophe Feng Youlan (馮友蘭/冯友兰)
– terme réfuté par
Léon Vandermeersch sauf à y voir
« un taoïsme entièrement confucianisé ». Dans le même ordre
d’idées, analysant le thème des « sept
sages du bosquet de bambous », Danielle Elisseeff
a remarqué que le thème confucéen du fonctionnaire intègre
refusant de servir un mauvais gouvernement rejoint ici l'autre
thème, taoïste, de la retraite dans la nature.
Les taoïstes gagnent ponctuellement de l’influence, ainsi sous
la dynastie tuoba des Wei du Nord (北魏)
en réformant les pratiques des Maîtres célestes par des emprunts
tant au confucianisme qu’au bouddhisme qui est alors en plein
essor. Ce mélange des genres se poursuit à partir des Sui.
b) Des Sui aux Tang
Durant les trente années de leur brève dynastie (581-618), les
Sui (隋朝)
amorcent un renouveau confucéen en commençant par le recrutement
des fonctionnaires. Ils abandonnent le système des neuf rangs en
vogue durant la période de division précédente pour un système
d’examens impériaux que peaufinent ensuite les Tang : deux
niveaux d’examens (après le premier) sont instaurés, le
mingjing (明經)
et le jinshi (進士/进士),
fondés l’un sur les classiques confucéens, l’autre sur les
capacités littéraires des candidats, le premier examen jinshi
s’étant tenu en 605, sous le règne de l’empereur Sui Yingdi (隋煬帝).
Cependant, en 626, les candidats étaient encore peu nombreux, et
il n’y avait qu’une dizaine de diplômés par an. Le premier
empereur des Tang, Gaozu (), ordonne la création d’écoles dans
chaque préfecture et chaque district. Son fils Tang Taizong (唐太宗)
poursuit dans la même voie.
Dès 628, deux ans après avoir remplacé son père sur le trône, il
fait rebâtir un temple de Confucius en même temps que sont
réinstaurés les rites confucéens. Taizong confie au grand lettré
Yan Shigu (颜師古)
la mission d’établir un corpus officiel de classiques. En 642
est achevée une première version, la version définitive étant
terminée après sa mort, vers 650 : ce sont les Cinq classiques
véritables (Wujing Zhengyi
五經正義/五经正义 )
qui deviennent la référence. Ce sont
cinq classiques confucéens fondés sur des commentaires
spécifiques.
Néanmoins, l’emprise du bouddhisme sur les élites est forte.
Elle entraîne une réaction chez certains confucianistes comme
Han Yu (韩愈)
ou Li Ao (李翱)
qui préconisent de se concentrer sur les Classiques en évitant
le bouddhisme comme le taoïsme, considérés comme subversifs,
contraires à la morale confucéenne visant à la stabilité et à
l’harmonie sociale et politique. Tous deux cherchent dans la
tradition proprement chinoise des réponses aux questions posées
par le bouddhisme. Li Ao a montré que le « retour à la nature
essentielle » est l'équivalent confucéen de l'illumination
bouddhiste, proche du chan ; il est considéré comme un
précurseur de l’idée de « bouddhéité confucéenne » que l’on
retrouvera dans le néoconfucianisme.
Han Yu a écrit un essai sur « le Dao originel » (Yuan dao 原道)
où il tente de concilier taoïsme et confucianisme en glorifiant
l’héritage culturel de la tradition confucéenne, autour de
Confucius et de Mencius. Il préconisait de mettre fin aux
activités des taoïstes comme des bouddhistes en les chassant de
leurs temples – ce qui sera réalisé pour les seconds par une
grande vague de persécution (huìchāng huǐ fó
会昌毁佛)
lancée par l’empereur Tang Wuzong (唐武宗)
en 845 contre les religions étrangères. La persécution épargna
donc le taoïsme et le confucianisme, mais surtout le taoïsme
dont l’empereur était un adepte fervent – il mourra l’année
suivante emporté par un élixir de longévité concocté par un
moine taoïste. De manière caractéristique, Han Yu est aussi
l’une des figures de proue du mouvement de retour à l’antique
dans le domaine littéraire (le mouvement de la prose ancienne
gǔwén古文).
Sous les Song, Han Yu fut ensuite considéré comme le saint
patron de la renaissance confucéenne. Mais, paradoxalement (ou
ironiquement), il fut aussi divinisé par les taoïstes sous le
titre honorifique de Wengong (文公)
et il est célébré en divers endroits comme « chef des dieux du
sol » (tudiye
土地爷).
Ce qui montre bien l’importance du taoïsme populaire au niveau
local et quotidien.
Bouddhisme,
taoïsme et confucianisme se mêlaient en fait allègrement dans
les esprits et la vie quotidienne, comme le fait remarquer
Etiemble dans son ouvrage sur Confucius :
« … du 8e au 16e siècle, les temples
confucéens furent aménagés à la façon des sanctuaires
bouddhistes. Lisez un bon roman chinois, disons le Jing Ping
Mei, vous y vérifierez qu’on mêlait un peu indiscrètement
Laozi, maître Kong et les saints du bouddhisme. Selon le jour,
on se recueillait dans un temple de cette religion-ci ou de
celle-là. Les bouddhistes rivalisèrent de tolérance,
construisirent leurs temples d’après les lois de la géomancie
païenne, le fengshui, et chargèrent un boddhisattva de
réincarner Confucius…. » Et Etiemble d’en conclure : « On ne
s’étonnera donc pas d’apprendre que … sous les Song, la réaction
néo-confucéenne n’a pu réussir qu’en acceptant une part
importante de ce que les taoïstes et les bouddhistes avaient
ajouté à la morale… de Confucius et de Mencius. »
Taoïsme,
bouddhisme et confucianisme ne font finalement qu’un, comme
semble le signifier une image récurrente en peinture, surtout au
Japon, celle de « Confucius, Laozi et Bouddha goûtant le
vinaigre », fondée sur une petite histoire reflétant le
caractère et la doctrine de chacun : Confucius trouve le
vinaigre aigre et en déduit qu’il faut améliorer la recette (de
même qu’il faut veiller à préserver l’harmonie dans la
société) ; le Bouddha trouve le breuvage amer et en conclut
qu’il faut s’en détacher de manière à ne plus en ressentir
l’amertume ; Laozi, lui, ne le trouve pas mauvais, reconnaissant
que c’est la nature du vinaigre d’être ainsi et qu’on ne peut
pas en attendre autre chose.
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Les
trois goûteurs de vinaigre (三酸圖),
école Kanō, période Muromachi, musée national de
Tokyo |
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c) Des
Song aux Ming
Sous les Song,
les premiers néo-confucianistes empruntent résolument au
bouddhisme ainsi qu’au taoïsme : recours à la méditation et à
l’introspection, effacement des désirs, pensée naturaliste du
taiji et du yin-yang.
Tout commence
avec le cosmologiste Zhou Dunyi (周敦颐
1017-1073) qui, n’ayant jamais décroché de diplôme ni de poste
élevé dans la fonction publique, se retire sur le mont Lu et y
écrit ce qu’Etiemble considère comme un ouvrage des plus
médiocres, mais qui a fait date : le « Diagramme expliqué du
Faîte suprême » (tàijítú shuō
《太極圖說/太极图说》)
où il développe une métaphysique fondée sur le Yijing et
la théorie du yin et du yang. C’est le premier texte chinois, au
11e siècle, à traiter du Faîte suprême tout en
exposant une théorie de la création : « Au début était le
taiji [être ultime] identique au wuji [ultime
non-être] “无极而太极”… »,
l’abondance d’énergie au sein du taiji produisant le
yang, etc. Son autre ouvrage, le « Livre qui embrasse tout » (Tong
Shu《通书》),
offre une réinterprétation des doctrines confucéennes
fondamentales, en développant les principes essentiels de
l’homme de bien (humanité, droiture, fidélité, sincérité, etc)
ainsi que du gouvernement du monde avec pour modèle celui de la
famille, mais dans une perspective taoïste vis-à-vis de la
nature. Zhou Dunyi est aussi célèbre pour son essai sur
« L’amour de la fleur de lotus » (《爱莲说》)…
Il fut le
maître des frères Cheng, Cheng Yi (程頤/颐)
et Cheng Hao (程顥/颢),
ses neveux, et à travers eux influa sur le néoconfucianisme
élaboré par Zhu Xi (朱熹)
au 12e siècle, sous les Song du Sud. On parle d’école
Cheng-Zhu ou « école du principe » (Chéng Zhū lǐxué
程朱理學/理学),
principe li (理)
auquel on peut accéder par introspection. C’est Cheng Yi, entre
autres, qui serait le promoteur initial du principe de la
chasteté des veuves, devenu courant sous les Ming au point
d’entraîner une vague de suicides
.
Zhu Xi
effectue la synthèse des différents courants de pensée, mais en
privilégiant Mencius dont la conception de la nature humaine,
fondamentalement bonne, était jugée conforme à l’ordre du cosmos
et des choses, Xun Zi étant rejeté comme hérétique.
Zhu Xi codifie
et établit le canon confucianiste des Classiques dont il écrit
de nombreux commentaires et qui deviennent la base des examens
impériaux :
- les
Quatre Livres (Entretiens Lunyu
論語/论语,
Mencius
孟子,
Grande Étude Daxue
大學/大学
et
Invariable Milieu Zhongyong
中庸)
- et
les Cing Classiques (Classique des poèmes ou Shijing
詩經/诗经,
Classique des Documents ou Shujing
書經/书经,
Classique des mutations ou Yijing
易經/易经,
Livre des rites ou Liji
禮記/礼记
et Annales des Printemps et automnes ou Chunqiu
春秋).
Ce
néoconfucianisme – en chinois « étude du lǐ » lǐxué
理学) –
devient la version officielle du confucianisme jusqu’au début
du 20e siècle, jusqu’à la suppression des examens
impériaux en 1905.
Cependant,
contre Zhu Xi, trois siècles plus tard, s’élève Wang Yangming
(王陽明)
qui, tout en se proclamant confucéen, accorde une importance
primordiale à la connaissance intuitive en déclarant en outre
que l’étude passe aussi par l’action, ce qui va séduire les
réformateurs japonais de l’ère Meiji. En attendant, ses idées se
heurtent à l’opposition des conservateurs ; quand il meurt, en
1529, l’empereur Jiajing (嘉靖帝)
– seul empereur des Ming à être taoïste (probablement mort
empoisonné par un élixir) – proclame sa doctrine subversive et
la fait interdire. Un demi-siècle plus tard, sa tablette était
cependant de retour dans le temple de Confucius, aux côtés de
celle de … Zhu Xi.
La période
Ming se termine sur une grande crise morale qui pose de manière
aigüe le dilemme entre idéal moral et pratique politique. Cette
crise suscite alors chez les lettrés la volonté de retrouver la
source première de l’esprit confucéen, en rejetant les apports
extérieurs tant bouddhiques que taoïstes. L’ordre mandchou qui
s’installe à partir des années 1660 est un ordre confucéen, de
despotes éclairés, face auxquels les lettrés se réfugient dans
l’érudition…
III. Le renouveau du confucianisme du XIXe au XXe siècle
Éléments
bibliographiques
- « Le
Confucianisme des Trois Royaumes aux Jin Occidentaux » :
pénétration de l’influence taoïste.
Conférence de
M. Léon Vandermeersch, Annuaire de l’École pratique des hautes
études, 1986/95, pp. 121-126.
- Anne Cheng :
Histoire de la pensée chinoise, Seuil 1997 (dont 5e
partie : La pensée chinoise après l’assimilation du bouddhisme).
- Roger
Darrobers : Zhu Xi et la synthèse confucéenne, Points, 2016.
La
représentation de la rencontre de Confucius et de Laozi
dans la peinture murale de la tombe de Dongping peut
ainsi être interprétée comme une image symbolique de la
lutte des deux courants de pensée à la cour des premiers
empereurs des Han (voir
I. À la recherche de Confucius,
2. De
la légende à l’archéologie).
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