III.
Drogues et poisons dans l’histoire chinoise et la littérature
par Brigitte
Duzan, 23 juin 2026
La Chine a
longtemps été sous l’emprise délétère de l’opium (yāpiàn
鸦片),
mais c’était peu de choses, finalement, en regard de ce qu’a
connu la Chine ancienne. Elle a vu proliférer des drogues
dangereuses, dûment répertoriées dans les recueils de matière
médicale (běncǎo
本草),
dont les spécialistes étaient des alchimistes plus ou moins
magiciens (fāngshì
方士) et
dont les effets thérapeutiques étaient pour le moins incertains
et fluctuants. Dans un contexte taoïsant, leurs pratiques
étaient surtout orientées vers la préservation de la vie et la
recherche de la longévité, sinon de l’immortalité. On en trouve
des traces dans les textes les plus anciens qui nous soient
parvenus, drogue et poison étant étroitement liés et différant
essentiellement dans leur degré de nocivité : on se soignait à
ses risques et périls
[1].
A/ Du
« Livre des monts et des mers » aux textes sur soie de
Mawangdui, au « Zhuangzi » et autres
Remontant sans
doute au 4e siècle avant notre ère, mais édité sous
les Han occidentaux, le « Livre
des monts et des mers » (Shanhaijing《山海经》)
est une compilation d’inspiration taoïste de données
géographiques qui tient pour beaucoup du merveilleux, mais pas
seulement. La première partie, le Livre des montagnes(Shanjing
山经),
comporte des descriptions d’animaux et de plantes qui pouvaient
être utiles pour des pratiques chamaniques et rituelles. Chacune
des montagnes décrites et localisées est suivie d’informations
sur sa faune, sa flore et ses richesses minérales, y compris les
utilisations médicales de plantes et de minéraux.
Ainsi, dans la
section II des « Montagnes de l’ouest » (Xishanjing
西山经)
est mentionnée deux fois une substance minérale blanche nommée
yù (ou yùshí
礜石) que
l’on a identifiée comme étant un minerai d’arsenic utilisé pour
empoisonner les rats, mais aussi conseillé pour le traitement de
certaines maladies de la peau.
À 380 lis, au
sud-ouest, se trouve le mont Gaotu où prend sa source la rivière
Qiang qui coule vers l’ouest pour se jeter dans la rivière Zhuzi
[…]. Sur ses versants ensoleillés pousse une profusion de
millet rouge ; ses versants à l’ombre regorgent d’or et d’argent
tandis que ses sommets sont couverts de canneliers. On y trouve
une pierre blanche nommée yù qui peut servir à
empoisonner les rats.
On trouve
également cité à plusieurs reprises le cinabre (dānshā丹砂),
un sulfure de mercure dont ne sont cependant pas données
d’indications thérapeutiques. Son utilisation est attestée dès
la période Shang (16e-11è siècle avant J.C.) pour
faire apparaître les craquelures sur les carapaces de tortue à
des fins de divination. Il sera utilisé dans la composition des
drogues d’immortalité (不死之药),
avec pour conséquence des empoisonnements au mercure, comme
celui, vraisemblablement, du Premier Empereur Qin Shihuangdi (秦始皇帝),
en 210 avant notre ère.
Selon le
Zhuangzi,
le « saint » (神人)
qui recherche l’immortalité doit s’abstenir de consommer « les
cinq céréales » (wǔ gǔ
五穀/谷),
pratique appelée « abstention des céréales » (bìgǔ
辟穀/辟谷)
qui permet d’expulser « les trois cadavres » (sān shī
三尸),
c’est-à-dire les esprits maléfiques qui se nourrissent de
graines, justement, et habitent le corps. On a retrouvé parmi
les textes sur soie découverts en 1973 à Mawangdui (Mǎwángduī
Bóshū
马王堆帛书)
le plus ancien document qui nous soit parvenu – datant du 2e
siècle avant J.C. – concernant cette pratique diététique :
« Abstinence des grains et ingestion du qi » (Quègǔ
shíqì
卻穀食氣/却谷食气).
C’est une
pratique que l’on trouve mentionnée dans de nombreux textes
datant des Royaumes combattants et des Han, mais qui est en
totale contradiction avec le fondement même de la civilisation
chinoise : l’agriculture, et en particulier la culture des
« cinq céréales » développée et enseignée par Shennong (神农),
le divin laboureur, « Empereur des Cinq Céréales » (“五谷王”).
Dans le chapitre « Règlements royaux » (Wángzhì《王制》)
du « Livre
des rites » (Lǐjì《礼记》),
la distinction est même établie sur cette base entre les peuples
« des régions centrales » et les barbares des quatre directions
qui n’en mangent pas (Wángzhì 36).
L’abstention
des céréales est donc une pratique taoïsante, liée à la
recherche de l’immortalité par la consommation de substances
minérales : se nourrir de grains provoquerait en effet la
corruption du corps sous l’action des « Trois cadavres »,
contrairement aux substances minérales qui semblent
incorruptibles, donc capables d’échapper au processus de
dégradation du vieillissement. Cette tradition développée en
particulier par les alchimistes, et jusque dans les cours
impériales, se retrouve dans un cocktail de minéraux qui a connu
une formidable vogue au 3e siècle, dans le contexte
de décadence et de chaos de la fin des Han : la poudre du manger
froid (hánshísǎn
寒食散)
qui représente un phénomène à la fois historique et culturel.
B/ De la
drogue à l’ascèse : La poudre du manger froid
寒食散
o
Contexte historique
Cette
« poudre » est apparue à la fin de la dynastie des Han, et
surtout pendant la période dite « des
Trois Royaumes » (三国时代),
dans l’État de Cao Wei (曹魏)
dont la fondation, en 220, marque justement la fin des Han.
C’est grâce à un texte d’un médecin, essayiste et historien des
Wei et de leurs successeurs les Jin de l’Ouest, Huangfu Mi
(皇甫谧
215-282), que cette poudre nous est connue : le « Classique de
l’acupuncture et de la moxibustion » en 12 volumes (Zhēnjiŭ
jiăyĭ jīng《針灸甲乙經》),
qui nous est parvenu grâce à la plus ancienne encyclopédie
médicale chinoise, le « Traité sur les causes et les symptômes
des différentes maladies » (Zhūbìng yuánhòu lùn《諸病源候論》),
compilé sous la dynastie des Sui et devenu par la suite, sous
les Tang et les Song, le manuel médical de base.
Huangfu Mi
attribue l’origine de l’engouement pour cette drogue à He Yan
(何晏
195-249), fils adoptif de Cao Cao (曹操),
homme politique influent et fondateur avec Wang Bi (王弼)
du courant de pensée dit « du mystère » (Xuánxué
玄學/玄学).
La fin des Han est marquée par l’affaiblissement du pouvoir
impérial sous l’effet des luttes de clans, mais aussi des
grandes rébellions taoïsantes et millénaristes de la fin du 2e
siècle : rébellion des Turbans jaunes (Huángjīn qǐyì
黃巾起义) à
partir de 184 et révolte de la secte des Cinq boisseaux de riz (Wǔdoǔmǐ
dào
五斗米道)
vers 190 – mouvements qui favorisaient l’ascension de chefs de
guerre envoyés les réprimer.
Après
l’unification du Nord, Cao Cao règne d’une main de fer, selon
des méthodes autoritaires et centralisatrices visant à rétablir
l’ordre. C’est justement ce recours à des méthodes dictatoriales
qui entraîne le retrait de nombreux lettrés du pouvoir et de la
cour, non tant dans un esprit de révolte que dans une volonté
taoïsante de repli sur soi et sur la nature, avec une tendance à
l’effusion lyrique et anarchisante se traduisant souvent par des
attitudes provocatrices. C’est l’âge des « discussions pures » (Qīngtán
清谈),
celui aussi des « Sept Sages de la Forêt de bambous » (Zhúlín
Qī Xián
竹林七贤)
autour des célèbres excentriques Ji Kang (嵇康)
et Ruan Ji (阮籍),
poètes et musiciens.
Les Sept
Sages, plus l’immortel Rong Qiqi (榮啟期),
illustration
sur les briques murales d’une tombe de la dynastie des Jin
orientaux
Ji Kang a fini condamné à mort et exécuté pour avoir refusé de
servir le clan des Sima
[3],
mais Ruan Ji a échappé à la mort en affectant l’ébriété, voire
la folie – alors que Sima Zhao (司马昭)
voulait épouser sa fille, il s’est enivré pendant soixante jours
d’affilée, si bien que Sima Zhao finit par abandonner l’idée.
Il est
l’auteur d’une mélodie pour guqin intitulée « Fou
d’alcool » ou « Extase dans l’ivresse » (《酒狂》)
Extase dans l’ivresse 《酒狂》
Ruan Ji est en
général représenté un verre à la main. L’alcool était un art de
vivre, lié à une exigence de liberté et de pureté hors de la vie
corrompue de la cour.
Ruan Ji
L’ivresse des
poètes est un leitmotiv de la poésie chinoise, mais ces
« sages » étaient certainement bien plus que les ivrognes
invétérés que l’on dépeint usuellement. Ils étaient aussi
vraisemblablement des consommateurs de ce genre de drogues
faites de substances minérales toxiques qu’était la « poudre du
manger froid », dont l’une des caractéristiques était de
nécessiter la consommation d’alcool à fortes doses
[4].
oUne
véritable toxicomanie
La poudre est
devenue l’apanage des milieux lettrés et des élites en général,
devenant un signe d’appartenance à un certain milieu social.
Huangfu Mi en donne deux sortes de « recettes », qui semblent
remonter aux Han. Elle a d’abord été appelée « poudre du manger
froid » (hánshísǎn
寒食散) en
raison du mode de vie qu’elle nécessitait : comme elle
provoquait une forte sensation de chaleur, il fallait compenser
en buvant froid, en se lavant continuellement à l’eau froide, en
s’exposant au vent et au froid, seule les boissons alcoolisées
prises en même temps devaient être chaudes.
Elle a été
rebaptisée sous les Tang « poudre des cinq minéraux » (wǔ shísǎn五石散)
en raison de sa composition, mais on en trouve une référence
dans les « Mémoires
historiques » (《史记》)
de Sima Qian,
dans la biographie du médecin impérial des Han Chunyu Gong ou
Maître Chunyu (淳于公
216-150 avant J.C.), également appelé Maître des dépôts de
grains (Taicang Gong
太倉公ou
Canggong
倉公) ;
c’est sous ce dernier nom que l’on trouve sa biographie dans
l’ouvrage de Sima Qian (Biographie de Bian Que et de Cang Gong《扁鹊仓公列传》36) :
le médecin royal Sui de l’État de Qi étant tombé malade, il
s’était auto-prescrit une préparation faite de « cinq
minerais » (齊王侍醫遂病,自練五石服之。) ;
votre maladie, lui dit Canggong, est due à un excès de chaleur
interne, il faut arrêter de prendre « les cinq minerais »,
l’expliquant en termes de yin et de yang, mais sans autre
précision.
La poudre
aurait pour origine deux formules dues au grand médecin et
pharmacologue de la fin des Han Zhang Zhongjing (张仲景)
[5],
et se retrouvent dans différents traités ultérieurs
[6].
Quelle qu’en soit la formule, il est intéressant de voir le mode
de vie qu’elle impliquait. Elle était finalement recommandée de
manière assez générale comme tonique lors de diverses maladies
dues « au vent » ou « au froid », voire pour « faire revivre » (gēngshēng
更生).
Selon l’historien et bibliographe Yu Jiaxi (余嘉锡
1884-1956), un fonctionnaire de la fin des Jin orientaux, au
début du 5e siècle, aurait préparé une « poudre de
cinq minéraux » pour les fonctionnaires de la cour des Jin, qui
en consommaient donc tous, plus ou moins.
Mais tout le
monde était conscient de l’extrême toxicité de cette drogue :
d’une part, il fallait manger froid, boire froid, s’exposer au
froid, mais il fallait aussi, pour faciliter son action, faire
de l’exercice, et essentiellement de la marche à pied. Aux 3e-5e
siècles, la drogue contribuait donc à une grande animation dans
les rues où les promeneurs se saluaient en connaissance de
cause : on marchait « pour aider la drogue (à agir) » (xíngsǎn
行散
xíng yào
行药).
Et comme ces
drogués étaient pour la plupart de fins lettrés, poètes à leurs
heures, ils nous ont laissé des poèmes. Ainsi en est-il de
Bao Zhao (鮑照),
qui a vécu au 5e siècle, sous les Liu Song (劉宋),
et dont une biographie se trouve dans l’ « Histoire des
dynasties du Sud » (Nánshǐ
南史) des
Annales officielles.
Signe caractéristique de ces temps troublés, il a été exécuté en
466 lors d’une rébellion qui a forcé à se suicider le jeune
empereur de neuf ans au service duquel il était.
Beaucoup de
ses poèmes ont été perdus, mais onze d’entre eux ont été
préservés dans la célèbre anthologie Wénxuǎn (《文選》/《文选》)
compilée au 6e siècle dans ce qui est aujourd’hui
Nankin. Bao Zhao est l’auteur de poèmes de genres différents,
mais qui ont pour thème commun la mort, l’un des plus célèbres
étant le « Fu sur la ville en ruines » (Wú chéng fù
蕪城賦
[7]),
sur les vestiges de l’ancienne capitale de Guangling (广陵),
l’actuelle Yangzhou, qui avait été rasée lors de l’invasion des
Wei du Nord en 451. L’un des poèmes de l’anthologie Wénxuǎn
est justement celui que Bao Zhao a consacré à son expérience
de la drogue : « Arrivé dans la ville au pont de l’est en
marchant pour aider la drogue à agir » (xíngyào zhì chéng
dōngqiáo shī
行藥至城東橋詩/行药至城东桥诗)
[8].
Le poème décrit la ville à l’aube, alors que le chant du coq et
les gongs annoncent le début de la journée ; les rues sont
pleines d’une foule de gens affairés :
争先万里涂。C’est
une course effrénée sur des milliers de li
各事百年身。Chacun
à la poursuite de cent années de vie.
o
Toxique, la poudre ?
Quand les
spécialistes se penchent sur la composition de cette « poudre du
manger froid » et de sa dizaine d’ingrédients principaux, ils
trouvent les composants typiques des drogues d’immortalité, mais
soit dans la catégorie supérieure, non toxique, comme le ginseng
ou le gingembre, soit dans la catégorie des ingrédients
toxiques, comme le soufre (liúhuáng
硫磺)
cité par Ge Hong (葛洪),
mais pas à des doses nocives.
On a donc
expliqué la réputation … sulfureuse, justement, de cette poudre,
et Frédéric Obringer en
particulier, par l’adjonction aux substances minérales usuelles
d’une substance supplémentaire, dite yù (礜),
mentionnée par exemple dans les « Prescriptions valant mille
onces d’or » (Bèijí qiānjīn yàofāng《备急千金要方》)
de Sun Simiao (孙思邈)
au 7e siècle
[9],
mais présente dès He Yan - c’est-à-dire l’arsenic, ou plus
exactement un minerai d’arsenic, l’arsénolite, roche toxique
selon le
Shuowen Jiezi (說文解字) :
礜.
毒石也 (《石部》5983).
Les formules
comportant cette substance ambivalente, tonique et poison,
étaient destinées aux cas désespérés, aux malades à l’article de
la mort, et la prise de cette poudre relevait alors de l’épreuve
initiatique, de la quête spirituelle, au-delà des pratiques
« d’entretien de la vie » (yǎngshēng
养生).
Comme on peut lire dans le « Nouveau recueil d’anecdotes et de
propos mondains » (Shì shuō xīnyǔ《世说新语》言语
14) rapportant les paroles de He Yan :
何平叔云:“服五石散,非唯治病,亦觉神明开朗。”
He Pingshu
[soit He Yan] a dit : « Prendre la poudre des cinq minéraux ne
soigne pas seulement les maladies, on en ressent aussi une
ouverture de l’esprit, une illumination. »
On est là dans
la recherche d’effets euphorisants qui pouvaient aller jusqu’à
des accès de délire, d’amnésie, voire de folie, et accès
réguliers car, la poudre étant ingérée à longueur d’année, les
troubles devenaient chroniques et pouvaient aller jusqu’à la
mort. Huangfu Mi, consommateur lui-même, rapporte le décès du
géographe et cartographe Pei Xiu (裴秀),
ou Jiyan (季彥),
pendant la période des Trois Royaumes et sous la dynastie des
Jin, au 3e siècle : il attribue sa mort à une
« overdose », ou plutôt au fait de ne pas avoir respecté les
règles de conduite prescrites, le « manger froid » et
généralement tout le mode de vie froid.
La prise de
cette poudre devenait ainsi un exercice spirituel doublé d’une
véritable ascèse, cette pratique se fondant dans l’air du temps,
mais dans un esprit de transgression.
C/ De la
transgression à la subversion : le gǔ 蠱/蛊
oDes
Jiaguwen au Yijing et au Shanhaijing
Le concept de
gǔ est étroitement associé à celui de toxicité et
d’empoisonnement. Le caractère apparaît déjà dans les
inscriptions oraculaires sur carapaces et os d’animaux, les
jiǎgǔwén (甲骨文)
de la dynastie des Shang (17e-11e siècles
avant J.C.) ; il représente donc une notion très ancienne, liée
à la magie noire et à la sorcellerie, où les serpents (ou
insectes) venimeux sont inscrits dans le caractère même.
À l’époque,
les maladies étaient attribuées aux esprits malveillants, voire
démoniaques, des ancêtres, qu’il s’agissait de maîtriser par des
cérémonies et pratiques d’exorcisme. Les serpents de la graphie
représentaient les créatures démoniaques – mèi (魅)
ou guǐ (鬼)
– qu’il fallait éliminer : à l’origine deux dans un vase, puis
trois au-dessus d’un récipient mǐn皿
(et
réduits à un en caractère simplifié).
Dans les
textes littéraires anciens comme les
Commentaires de Zuo des Printemps et Automnes(ou
Zuo Zhuan《左传》),
le gǔapparaît lors de pratiques de divination, et
il renvoie là à un hexagramme du « Livre des mutations » (Yijing
易经), le
18e :
composé des
trigrammes
gèn
(la montagne) dans la partie supérieure,
xùn
(le vent) dans la partie inférieure.
Cet hexagramme
est généralement considéré comme favorable, mais, comme le
remarque Frédéric Obringer dans le chapitre sur le gǔ de
son ouvrage « L’aconit et l’orpiment »
[10], il apparaît aussi comme un renversement de la normalité
puisque le vent souffle sous la montagne. C’est en ce
sens qu’il est pris dans un passage du Zuo Zhuan traitant
de la maladie du marquis de Jin en 541 avant notre ère (à la fin
de la 1ère année du duc Zhao 《昭公元年》) :
une maladie que le médecin appelé à son chevet décrète
incurable, car provoquée non par des esprits malveillants ou par
la nourriture, mais par des relations excessives avec les femmes
résultant en un trouble (huò惑)
provoquant la perte de volonté (zhì志).
Il s’ensuit des considérations sur les six qi (六气)
– yin, yang, vent, pluie, obscurité et lumière - dont l’excès
engendre les six maladies (六病),
le gǔ naissant des excès, des troubles et des désordres,
ceux provoqués en particulier par les femmes, associées à
l’obscurité. Et le médecin d’expliquer : quand une femme
ensorcelle un homme, c’est comme le vent qui tombe sur la
montagne, c’est ce qu’on appelle gǔ (女惑男,風落山,謂之《蠱》)
– tout cela, ce sont des phénomènes de même nature (皆同物也。).
Le gǔ
était donc, dans l’antiquité, le symbole de tous les excès et de
toutes les nuisances en résultant. On a donc cherché à s’en
prémunir. Ainsi, dans le « Livre
des monts et des mers»
(Shanhaijing《山海經》),
certains animaux ou substances étaient censés en protéger, par
exemple, dans les montagnes du Sud (《南山經》),
le renard à neuf queues (jiǔ wěi hú
九尾狐)
qui vivait sur la montagne Qingqiu (青邱)
et attirait les hommes par des cris comme des pleurs de bébé –
celui qui en mangeait n’avait pas le gǔ (食者不蠱).
Le renard à
neuf queues du Shanhaijing
Dans la
section des « Montagnes du centre » (中山经)sont aussi mentionnées une pierre ditai (帝臺)
comme un œuf de caille ou encore des tortues à trois pattes avec
des queues fourchues dont la consommation évitait d’être atteint
de gǔ (三足鱉,枝尾,食之無蠱疫).
Il y avait encore, dans la rivière Xiushui (休水),
les poissons tíyú (䱱魚)
qui, quand on en mangeait, pouvaient protéger du gǔ aussi
bien que des attaques armées (䱱魚,
…
食者無蠱疾,可以禦兵。).
On voit à
travers tous ces animaux mythiques dont il est chaque fois
expressément précisé qu’ils protégeaient du gǔ que
c’était une calamité omniprésente. Faute de ce bestiaire, on
luttait contre le gǔ par des pratiques d’exorcisme. Dans
les « Rites des Zhou » (Zhōulǐ《周禮》/《周礼》),
qui datent de la fin des Royaumes combattants, on voit des
fonctionnaires impériaux préposés à l’élimination de ce
véritable poison (dúgǔ
毒蠱/毒蛊),
assimilé aux serpents, vers et insectes nuisibles. Dans ses
« Mémoires historiques » (Shiji《史記》),
Sima Qian rapporte qu’on luttait contre le gǔ en
sacrifiant des chiens, qu’on exposait démembrés aux quatre
portes de la ville.
Le gǔ
était aussi associé au vent, le vent qui apportait les
pestilences. Or on retrouve les insectes nuisibles dans la
graphie du caractère fēng 風selon
l’explication donnée par le dictionnaire Shuowen jiezi (《說文解字》),
section fēng (《風部》juan
14) ; après avoir distingué huit vents différents selon huit
directions, la description se poursuit ainsi :
風動蟲生。故蟲八日而化。从虫凡聲。
Le mouvement
du vent induit la naissance des insectes (chóng), qui se
transforment donc en huit jours. Le caractère est composé du
radical désignant l’insecte (虫)
plus l’élément phonétique "fan" (凡).
D’ailleurs,
l’entrée fēng vient aussitôt après celles consacrées aux
insectes.
oDes
pestilences à la magie noire
Sous les Han,
le gǔ se trouve associé au phénomène de sorcellerie (wūgǔ
巫蠱/巫蛊)
lié aux conspirations et luttes entre clans qui ont entraîné
plusieurs crises dynastiques.
- en 130 avant
notre ère, sous l’empereur Wudi (武帝),
l’impératrice Chen (皇后
陳氏)
tombe en disgrâce faute d’avoir pu donner naissance à un
héritier mâle, tout en empêchant l’empereur de fréquenter des
concubines ; le clan tout entier est accusé de sorcellerie (ici
mèidào
媚道, où
mèi relève du charme féminin). 300 personnes auraient été
exécutées. La favorite Wei donne naissance au premier rejeton
mâle de l’empereur en – 128. Elle est nommée impératrice (皇后
衛氏).
- en 92 avant
notre ère, dans les dernières années du règne de Wudi, se
déclenche une autre affaire de sorcellerie, le clan Li tentant
d’évincer le clan des Wei. L’impératrice Wei se suicide en – 91.
Les deux clans sont décimés.
- près de deux
siècles plus tard, en l’an 102, sous le règne de l’empereur Hedi
(和帝),
l’impératrice Yin (陰皇后),
qui avait été élevée au rang d’impératrice en 96 et qui était
d’une jalousie féroce envers les concubines de l’empereur,
s’était attirée l’inimitié en particulier de sa rivale Deng Sui
(鄧綏).
En l’an 102, l’impératrice Yin et sa grand-mère sont accusées de
sorcellerie pour avoir tenté d’éliminer les concubines, dont
Deng Sui. La grand-mère et ses fils meurent sous la torture
ainsi que le frère de l’impératrice. Celle-ci est déposée, son
père se suicide, la famille est exilée. L’impératrice meurt peu
de temps plus tard. La concubine Deng est élevée au rang
d’impératrice, avec le titre d’ Impératrice Hexi (和熹皇后),
c’est-à-dire lumineuse et pacifique. Il faut dire qu’elle est
devenue souveraine de facto après la mort de Hedi, et
qu’elle est restée dans l’histoire comme une figure remarquable,
réussissant à sauvegarder la dynastie en une période de
désastres naturels, de famine et de conflits coûteux, en
s’opposant à la corruption et aux intrigues.
On n’a pas de
détails sur ces pratiques de sorcellerie. Il s’agissait
vraisemblablement de rites d’envoûtement, par le biais d’idoles
dont l’Histoire des Han (《漢書》/ 《汉书》)
précise qu’elles étaient en bois de pawlonia (泡桐),
c’est-à-dire le bois dont on faisait les figurines funéraires
(les míngqì
明器). La
dénonciation d’actes de magie suffisait à semer la terreur, et à
incriminer le parti accusé, l’efficacité des accusations
reposant sur des croyances communes relevant de la superstition.
Le cinéma
s’est emparé de ces histoires ; on retrouve ainsi une intrigue
de magie noire par figurines interposées dans le film de 2006 de
Zhang Yimou (张艺谋)
« Curse of the Golden Flower » ( 《满城尽带黄金甲》)
qui est une histoire de lutte pour le pouvoir dans une cour
impériale imaginaire où le poison est omniprésent : Deus
absconditus comme moteur de l’intrigue
[11].
Le wūgǔ
es peu à peu tombé en désuétude à partir des 3e-4e
siècles, sans doute parce qu’on y croyait moins, ou qu’on
croyait à autre chose, bien qu’il ait été inscrit dans le Code
pénal des Wei du Nord, avec une distinction entre empoisonnement
(gǔdú) et sorcellerie (wūgǔ), prévoyant
décapitation dans le premier cas, et noyade dans le deuxième,
sans que soit expliqué la différence entre les deux. Le Code des
Tang a développé la catégorie magie noire, en prévoyant une
peine de strangulation pour l’élevage du gǔ, jugé
tellement grave que la condamnation ne pouvait faire l’objet
d’une amnistie ; même les femmes étaient exilées, comme les
chefs de village qui étaient au courant. Le Code assimilait ces
méthodes de sorcellerie aux techniques d’utilisation de forces
démoniaques dans l’intention de nuire, avec recours à des
talismans et des drogues.
Le wū,
cependant,a peu à peu disparu, le gǔ est resté,
avec le poison pour régler les affaires de succession – en 528,
l’impératrice douairière Hu (胡太后)
des Wei du Nord empoisonne son propre fils, l’empereur Xiaoming
(魏孝明帝),
qui menaçait son pouvoir en atteignant l’âge adulte, déclenchant
ainsi une série de rébellions comme un vent mauvais emportant la
dynastie – une sorte de schéma narratif valable pour les
dynasties suivantes. Quant au gǔ, on le retrouve dans la
littérature.
oLegǔ en littérature
C’est une
figure maléfique dans la littérature du 4e siècle, ce
siècle qui a vu le développement de la littérature du surnaturel
et de l’étrange dite zhiguài (志怪).
Le
gǔ
apparaît dans l’œuvre représentative du genre, « À la recherche
des esprits » (Sōu shén jì《搜神記》)
de Gan Bao (干寶/干宝),
historien à la cour de l’empereur Yuan des Jin (晉元帝).
On trouve deux histoires de gǔ au
juan
12,
qui commence par : « Le Ciel a cinq qi par lesquels tout
est formé et transformé » (天有五氣,萬物化成).
« Toutes les transformations ont leur cause ; il y a des choses
étranges, mais naturelles, qu’on ne devrait pas attribuer à des
esprits mauvais »…(此物之自然,無謂鬼神而怪之).
Les deux histoires de gǔ qui suivent s’intègrent donc
dans les histoires d’animaux étranges et de créatures
monstrueuses, précisément localisés comme dans le Shanhaijing.
Zhao Shou de
Poyang [dans l’actuel Jiangxi] avait un chien, qui était un
gǔ ; un jour que Chen Cen était venu lui rendre visite, six
ou sept grands chiens jaunes surgirent et se mirent à aboyer.
Plus tard, Yu Xiangbo vint manger avec la femme de Shou : elle
se mit à cracher du sang et faillit mourir. Alors ils broyèrent
du
Platycodon grandiflorus
[12],
en firent une décoction qu’ils lui donnèrent à boire, et elle
récupéra. Les gǔ sont des êtres étranges, qui peuvent
prendre la forme de diverses espèces, chiens ou porcs, insectes
ou serpents. On ne les reconnaît pas forcément, et quand ils se
répandent dans le peuple, ceux qui en sont atteints en meurent.
Dans la commanderie de Jingyang, il y avait une famille du nom
de Liao qui pratiquait l’élevage des gǔ de génération
en génération et qui était ainsi devenue très riche. Un jour, un
homme de la famille se maria sans confier le secret à sa
nouvelle épouse et, peu de temps plus tard, devant sortir, la
laissa seule pour garder la maison. Apercevant soudain une
grande jarre, poussée par la curiosité, elle l’ouvrit et
découvrit un grand serpent tout au fond. Elle fit bouillir de
l’eau et la versa dans la jarre pour tuer l’animal. Quand le
reste de la famille revint et qu’elle leur raconta ce qui venait
d’arriver, ils furent épouvantés et se répandirent en
lamentations. Peu après, la famille fut atteinte par une
épidémie et ils moururent tous jusqu’au dernier.
De ces deux
histoires ressortent quelques traits caractéristiques du gǔ à
cette époque : il prend la forme d’un animal qui s’attache à une
famille, peut contaminer la nourriture et provoquer des
hémorragies, et enfin les femmes jouent un rôle prédominant dans
la propagation des malheurs causés. Dans la deuxième histoire,
on retrouve le serpent comme incarnation du gǔ,
impliquant l’utilisation du venin de serpent, et pas forcément
par des gens sans scrupules : les venins peuvent être utilisés
en médecine traditionnelle ; on pouvait aussi se servir de
flèches empoisonnées, à la chasse ou à la guerre.
À partir de
là, le gǔ devient métaphore de malheurs entraînés par les
périodes de troubles et de violences, mais aussi par la
propagation de maladies portées par des souffles mauvais en
période de canicule. En ce sens, il n’est pas étonnant de voir
surtout les régions méridionales affectées par le gǔ,
comme le déclare Xie Zhaozhe (谢肇淛),
écrivain de la fin des Ming originaire du Fujian, auteur d’un
recueil de « Cinq mélanges divers » (《五雜俎》
/《五杂组》)
où il explique que le gǔ se présente sous des formes très
diverses. Idée soutenue également par Li Shizhen (李时珍),
grand médecin du 16e siècle, auteur d’une « Matière
médicale classifiée » (Běncǎo gāng mù《本草纲目》)
publiée en 1596
[13],
qui donne l’élevage de la « chenille d’or » (jīn cán
金蚕) au
pays de Shu, c’est-à-dire au Sichuan, comme une forme d’élevage
de gǔ. Mais, bien plus, le gǔ est l’attribut des
populations non-han du sud, et en particulier du Yunnan. Les
principales victimes en seront les fonctionnaires impériaux
envoyés à partir des Song dans ces régions insalubres.
o
Chaleur, poison et toxicité
Pour
caractériser ce gǔ éminemment toxique, on en revient aux
caractéristiques des drogues comme « la poudre du manger
froid », et d’abord la chaleur, véhiculée par des « souffles
empoisonnés » (dúqì
毒气),
tels ceux qu’émettent les serpents, dans ces régions chaudes du
sud, au début de l’été.
C’est déjà que
ce disait Wang Chong (王充)
au 1er siècle de notre ère, dans sa « Balance des
discours » (Lùnhéng《論衡》)
[14],
dans la partie « Poison des paroles » (Yándú《言毒》) :
C’est un
poison, le qi chaud du taiyang (le yang
extrême) ; quand il atteint quelqu’un, il l’empoisonne… Le qi du
taiyang est du feu, il agit souvent comme du poison car
il est chaud. Dans les territoires du taiyang [dans le
sud], les gens sont impatients et fougueux, leur bouche et leur
langue produisent du poison…. À Nanjun, région d’une extrême
chaleur, les gens lancent des invocations aux arbres et les
arbres se dessèchent, ils crachent sur les oiseaux et les
oiseaux tombent. Avec des incantations, les chamans peuvent
prolonger la vie des malades, guérir leurs malheurs, car vivant
dans le Jiangnan ils ont un qi ardent.
Cependant, la médecine chinoise a utilisé les drogues toxiques
pour leurs valeurs toxiques, justement, en tentant d’en
maîtriser la toxicité, avec tout le caractère ambivalent,
fluctuant et dangereux que cela comporte.
D. Poisons, serpents et littérature
Au-delà de l’aspect purement médical, la littérature offre des
récits qui traduisent une certaine fascination pour les poisons
et pour les cas d’empoisonnement, comme à la cour impériale. Le
poison était à portée de main quand on avait besoin de liquider
un mari gênant, comme dans
le Shuihuzhuan (《水浒传》),
par exemple ; il pouvait offrir une intrigue à rebondissements
quand une fausse accusation était portée, comme dans la pièce de
Guan Hanqing (关汉卿)
« L’injustice
faite à Dou’e
»(Dòu’é yuān 《窦娥冤》).
Cependant, on constate surtout une fascination teintée de
frayeur pour le serpent, depuis les temps les plus reculés, et
pas seulement quand il prend des formes féminines séductrices
comme dans
la légende du Serpent blanc
(《白蛇传》).
Le serpent est une figure récurrente dans les mythes et
l’imaginaire. Chez Wang Chong, le qi du taiyang
atteint son pic de chaleur, donc de nocivité, le 5e
jour du 5e mois lunaire. C’est le jour de la fête
dite « du double cinq » (Duānwǔ jié
端午节).
Ce jour-là marquait le pic de l’été selon le calendrier
traditionnel. La chaleur étant propice aux maladies et autres
maux, apparaissaient alors toutes sortes d’animaux dangereux, ce
qu’on appelait « les 5 créatures venimeuses » ou « cinq
poisons » (wǔ dú 五毒),
les serpents venimeux (毒蛇)
en tête, juste avant les scorpions. Pour les éloigner, on
collait leur effigie sur les portes en les bardant d’aiguilles,
ou on portait des amulettes.
Un
talisman contre les « cinq poisons » portant
l’inscription :
« Chasser le mal, avoir la bénédiction du ciel »
(qūxié jiàngfú 驱邪降福)
Musée ethnographique de Suède
Les cérémonies d’exorcisme pratiquées ce jour-là ont été
reprises dans les festivités du festival duanwu. Dans
certaines régions, on a continué longtemps à mettre au poignet
des enfants des fils de soie de cinq couleurs censés éloigner
les maladies et esprits mauvais. Aujourd’hui, on peut se tatouer
les cinq bestioles sur le corps, ou manger des zòngzi (粽子)
dûment décorés des cinq poisons.
Les zongzi de la fête de Duanwu à l’effigie des cinq
poisons
Par ailleurs, on pensait qu’il fallait combattre le poison par
le poison (以毒攻毒),
et que le mieux pour se protéger était de boire du vin de
réalgar (xiónghuáng jiǔ
雄黃酒),
c’est-à-dire du vin jaune mélangé à du sulfure d’arsenic, le
réalgar étant considéré dans la médecine traditionnelle chinoise
comme un antidote universel contre le venin de serpent.
D’ailleurs les événements les plus dramatiques de l’histoire de
la légende du Serpent blanc
se
passent en partie lors de la fête de duanwu : sur les
conseils du moine Fahai, le mari du Serpent blanc lui fait
ingurgiter ce jour-là du vin de réalgar, et elle manque en
mourir.
L’un des personnages les plus captivants, à cet égard, est
Ouyang Feng (欧陽锋),
l’un des cinq grands maîtres du roman de
Jin Yong (金庸)
« La Légende des héros chasseurs d’aigles » (《射雕英雄传》),
Ouyang Feng dit « le Poison de l’Ouest » (西毒) pour
sa maîtrise des serpents qu’il élève comme d’autres le gǔ, et pour
ses dons en toxicologie qu’il utilise pour terrasser ses
adversaires, en emportant toujours un antidote avec lui.
Mais rien ne vaut le
Shanhaijing.
À la fin du livre, on trouve une sorte de monstrueux python
appelé bashe (巴蛇),
qui a pour caractéristique d’avaler des éléphants entiers. Dans
les « Questions au ciel » (Tiānwèn《天问》)
des « Chants de Chu » (Chuci《楚辞》),
Qu Yuan se demande comment ce serpent, après avoir avalé un
éléphant, peut en digérer les os. La réponse est donnée dans la
partie du Shanhaijing traitant des terres méridionales,« Le
Livre des terres du Sud entre les mers » (《海內经. 海内南经》 ),
accompagnée d’une prescription médicale :
巴蛇食象,三岁而出其骨,君子服之,无心腹之疾。其为蛇青赤黑。一曰黑蛇青首,在犀牛西。
Quand le serpent ba a avalé un éléphant,il régurgite les os au bout de trois ans. L’homme de bien
qui en prend comme remède ne souffrira ni du cœur ni du ventre.
Ces serpents sont verts, jaunes, écarlates ou noirs. On dit
aussi que ceux qui sont noirs ont la tête verte. Ils vivent à
l’ouest du pays des rhinocéros.
En fait, la médecine et la pharmacopée chinoises puisent aux
mêmes sources populaires (et orales) que ces classiques.
À lire en complément
La nouvelle « Poison » (《毒药》),
de
Shi Tiesheng (史铁生),
publiée dans « Littérature de Shanghai » (《上海文学》)
en octobre 1986. Traduction en français par Annie Curien dans le
recueil Fatalité, Gallimard/nrf, 2004.
La nouvelle se présente dès les premières lignes comme une
légende, dans une île imaginaire, autour de deux vieillards et
deux idées directrices : l’élevage de poissons monstrueux et les
pilules mortelles comme ultime recours dans la vie. Des deux
vieillards, l’un revient dans l’île qu’il a quittée il y a
longtemps, pour aller voir l’autre, qui vit en ermite, et
herboriste, au sommet de la plus haute montagne de l’île et
refuse de la reconnaître. S’il revient voir le vieil ermite,
c’est pour lui rendre les deux pilules que l’autre lui a donnée
avant qu’il parte, qui l’ont aidé à vivre par le seul fait de
savoir qu’il pouvait en finir grâce à elles, mais dont il ne
s’est jamais servi. Pilules qui s’avèreront totalement
inoffensives à la fin du récit, dans une superbe chute.
Il y a plusieurs clés de lecture, entre les poissons monstrueux
élevés à force de substances nocives, comme une mode malsaine et
compétitive qui touche l’ensemble de l’île, et l’illusion
apportée par les deux pilules de l’ermite herboriste, censées
pouvoir donner la mort, mais qui ont en fait aidé à vivre, un
peu comme des pilules d’immortalité, ou plutôt de longévité.
[1]Voir
l’ouvrage de
Frédéric
Obringer, « L’aconit et l’orpiment, drogues et
poisons en Chine médiévale », Fayard, 1997, qui est à la
source du présent article.
[3]Sur Ji
Kang, voir « Le poète Ji Kang et le Club des Sept sages
de la forêt de bambous », texte d’une conférence d’Henri
Maspero, donnée le 8 février 1940 à la Société belge
d’Études orientales à Bruxelles, repris dans Le taoïsme
et les religions chinoises, Gallimard/nrf, 1971, pp.
331-340.
[4]Cette
utilisation effrénée de drogues n’est pas sans rappeler
certaines consommations actuelles, de somnifères,
antidépresseurs et autres, et la lutte contre ces
traitements contemporains, celle, par exemple, de Joanna
Moncrieff, professeure de psychiatrie critique et
sociale à l'University College de Londres et figure
centrale du Critical Psychiatry Network, qui se
distingue par sa critique du modèle
psychopharmacologique contemporain de traitement des
troubles mentaux et psychiques ; elle est en particulier
critique de la méthodologie sur la recherche sur les
antidépresseurs qui minimisent leurs effets secondaires,
en contestant les preuves des liens entre sérotonine et
dépression…
[6]Selon
les détails donnés par
Frédéric Obringerdans L’aconit et l’orpiment
(Fayard, 1997), chapitre IV. La poudre du manger froid
et l’arsenic, pp. 145-196.
[7]Où wú 蕪/芜
signifie « envahi par les mauvaises herbes ».
[8]Le titre est
souvent traduit « en marchant jusqu’au pont de l’est
pour obtenir un remède », mais baidu explique
bien l’expression 行药 dans sa page
très complète sur le poème :
après avoir pris le médicament, il fallait marcher pour
favoriser la diffusion des principes actifs, c’est ce
qu’on appelait « marcher pour aider le remède à agir » (行药:服药以后,为便药力循散而散步行走称行药。)
Est ensuite expliqué le contexte (创作背景) :
il s’agit de la « poudre des cinq minéraux » (五石散)
qui nécessitait de beaucoup marcher après l’avoir
prise.
[10]Le
concept de gu : séduction et subversion, pp.
228-263.
[11]Le film est dit
avoir été adapté de la pièce de Cao Yu (曹禺)
« L’Orage » (《雷雨》),
mais semble bien plus inspiré par les intrigues de
palais de la dynastie des Han, et leurs histoires
sanglantes de sorcellerie.
[12]Sans
doute la racine, effectivement utilisée en médecine
traditionnelle chinoise.