Repères historiques

 
 
 
     

 

 

Repères historiques

La littérature chinoise après 1979

2. Les grands mouvements littéraires

b) Milieu des années 1980 : la littérature de recherche des racines

par Brigitte Duzan, 19 janvier 2026

 

La littérature dite « de recherche des racines » (xungen wenxue寻根文学) est un mouvement littéraire qui s’est développé vers le milieu des années 1980, à la suite des mouvements de « littérature des cicatrices » (shanghen wenxue 伤痕文学) et de « littérature d’introspection » (fansi wenxue 反思文学), afin de dépasser les condamnations des excès de la Révolution culturelle en effectuant un retour vers les valeurs profondes et authentiques de la culture nationale. C’est le choc provoqué par la soudaine découverte du monde rural par ces « jeunes instruits » qui a été l’une des sources de ce courant littéraire où se mêlent des styles très divers, du réalisme au fantastique en passant au besoin par le réalisme magique découvert quasiment en même temps.

L’un des principaux inspirateurs en a été Wang Zengqi (汪曾祺).

 

Les sources

 

Il est généralement admis que le mouvement tient son nom d’un article de Han Shaogong (韩少功) publié en avril 1985 dans la revue Zuojia (《作家》杂志) de l’Association des écrivains, article intitulé « Les "racines" de la littérature » (wenxue de "gen" 《文学的) [1].  

 

 

Han Shaogong jeune

 

 

Cependant, l’article faisait suite à une réunion de jeunes écrivains et critiques littéraires à Hangzhou, en décembre 1984. Le terme de « quête des racines » (xungen 寻根) était, en réalité, né sous la plume du critique littéraire Li Tuo (李陀) dans un article intitulé « Communication sur la création » (《创作通信》) publié près d’un an auparavant, au début de 1984 – Li Tuo qui avait cessé d’écrire pour se consacrer à la critique littéraire afin de faire connaitre les nouveaux talents qui émergeaient ces années-là en littérature, comme au cinéma[2]. C’est lui en particulier qui a fait connaître A Cheng (阿城) et son « Roi des échecs » (《棋王》) en 1984 : le manuscrit ayant été refusé par la revue « Littérature de Pékin » (《北京文学》), il le recommande à la revue concurrente, « Littérature de Shanghai » (《上海文学》), qui le publie. Les jeunes écrivains autour de lui l’appellent « Papi Tuo » (陀爷).

 

 

Li Tuo en 2012

 

 

Quant à Han Shaogong, ses premiers écrits relèvent de la « littérature des cicatrices », comme une sorte d’exutoire aux émotions réprimées pendant dix ans, avec une fonction quasiment thérapeutique. Son article de 1985 l’a établi comme représentant du mouvement de recherche des racines, mais sans que ce soit ni orchestré ni même totalement conscient. En même temps ont été publiés d’autres essais relevant de la même idée, de Li Hangyu (李杭育), de Zheng Wanlong (郑万隆) ou d’A Cheng. Mais c’est l’essai de Han Shaogong qui a suscité le plus de commentaires, car il appelait à retrouver les racines culturelles pour redonner de l’énergie à la littérature chinoise, lui redonner vie. L’intérêt pour le passé était en effet liée à une angoisse ressentie à l’égard de la situation de la littérature en Chine à ce moment-là.

 

C’est donc l’article de Han Shaogong qui – au-delà du terme même – apparaît comme véritablement fondateur : comme un vrai manifeste énonçant les principes et les idées de base du nouveau mouvement.

 

Diversité des racines

 

La notion de « racine(s) » diffère ici de manière fondamentale de la compréhension que l’on avait généralement du terme, les Chinois étant dépeints comme descendants de Huangdi (黄帝), l’Empereur Jaune, selon un concept de la civilisation chinoise reposant sur une origine unique : la culture de la Plaine centrale, sur les rives du fleuve Jaune, dans la Chine du nord. Le peuple chinois est ainsi défini par une ligne généalogique commune. Et lorsqu’il est question de « famille multi-ethnique », c’est selon le concept confucéen de famille patriarcale où les Han représentent à la fois le père et le grand frère. C’est ce concept identitaire fondé sur l’unité fondamentale de la nation qui est à la base de l’unité requise autour d’un but commun pour mener à bien la poursuite du développement, souligné plus que jamais dans le contexte mouvementé des lendemains de la mort de Mao.

 

Le propos de Han Shaogong était en rupture avec le réalisme socialiste qui prévalait en Chine depuis 1942 et le Forum de Yan’an, et en rébellion contre des dizaines d’années de contrôles étouffants. Mais c’était avant tout une rébellion contre le discours fondé sur une culture unique. Au lieu de l’héritage conventionnel, et mythique, de l’empereur Jaune, Han Shaogong ouvrait au contraire son article en revenant à la culture de Chu, c’est-à-dire celle de l’ancien royaume de Chu (Chu guo 楚国) correspondant au Hunan natal de l’écrivain (et une partie du Hubei) pendant la période des Printemps et Automnes entre les 8e et 5e siècles avant notre ère.  

 

Han Shaogong est né à Changsha, en effet, mais, au début de la Révolution culturelle, il a été envoyé « à la campagne », dans le district de Miluo (汨罗) qui, sous la dynastie des Zhou, fut la capitale du royaume de Luozi (罗子国), petit État conquis et anéanti par l’État de Chu en 690 avant notre ère. Or cette région a été marquée par la brillante culture de Chu qu’a ensuite longuement étudiée Han Shaogong et qui se caractérise par des traditions distinctes de celle de l’orthodoxie (confucéenne) de la Plaine centrale. Le peuple de Chu ne revendique pas l’héritage du Dragon, mais celui d’un oiseau mythique. Les mythes et légendes des origines de la civilisation chinoise font du peuple de Chu le descendant de Chi You (蚩尤), chef charismatique des Jiuli (九黎) qui s’est rebellé contre l’empereur Jaune mais a été vaincu, comme le rapporte Sima Qian (司马迁) dans ses « Mémoires historiques » (Shiji《史记》), mais aussi le « Livre des monts et des mers » (Shanhaijing (《山海经》). La quête des « racines » de Han Shaogong commence donc par la quête de l’ancienne culture de Chu afin de démythifier la narration officielle de l’empereur Jaune comme père de la nation chinoise.

 

 

Chi You selon l’estampage d’une pierre gravée

de la tombe de la famille Wu (dynastie des Han)

 

 

En contestant la domination de la culture de la Plaine centrale et en la remplaçant par la quête d’une constellation de cultures diverses, Han Shaogong ouvrait la voie à une conception d’une culture de la diversité ancrée dans l’histoire non officielle, les légendes, les chants populaires, les mythes traditionnels, les coutumes locales, tout ce qui est exclu de l’orthodoxie culturelle, mais porte la marque distinctive de la vie et constitue l’essentiel pour que la littérature chinoise puisse revivre et prospérer :

                文学有根。文学之根应深植于民族传统的文化土壤里,根不深则叶难茂。

« La littérature a des racines. Ces racines doivent être plantées en profondeur dans le terreau de la tradition populaire car, si elles ne sont pas profondes, les feuilles ne pourront pas s’épanouir. »

 

La corollaire de ce principe est que, contrairement à la conception hégémonique de la culture centrale, les cultures dites minoritaires n’ont pas besoin d’être « civilisées » ; elles sont inestimables et indispensables à la culture nationale qu’elles enrichissent. Les racines de la culture et de la littérature chinoises sont comme les couches profondes cachées sous la croûte superficielle de la Terre : c’est là que bouillonne le magma incandescent et toujours en mouvement. Ce sont donc ces multiples racines cachées qu’il faut rechercher pour détrôner la culture standardisée et lui redonner vie.

 

Des racines identitaires

 

La « recherche des racines » n’a pas constitué un mouvement homogène de par sa conception même d’une culture diversifiée ayant ses racines dans le terroir, sous l’influence de Shen Congwen (沈从文) dont l’œuvre est indissociable de son Hunan natal et de Wang Zengqi (汪曾祺) qui a replongé aux sources de la culture chinoise en redonnant vie à la langue et dont on a fait le père de cette littérature de « recherche des racines » , bien qu’il s’en soit défendu.

 

Des racines dans le terroir

 

De même que Han Shaogong a cherché ses « racines » culturelles dans la culture de Chu, les autres écrivains se rattachant à ce même mouvement ont trouvé les leurs dans leur région natale.

 

C’est le cas de Jia Pingwa (贾平凹) qui fait renaître dans ses récits la culture de la région de Shangzhou (商洲), au bord de la rivière Dan (丹江), et en particulier le bourg de Dihua (棣花镇) où il a passé toute sa jeunesse, y compris pendant la Révolution culturelle. Emblématiques du mouvement sont les quatorze récits publiés fin 1983 sous le titre  « Notes préliminaires sur Shangzhou » (《商州初录》), puis les « récits de Shangzhou » qui marquent la période 1984-1986 : ce sont pour la plupart des nouvelles « moyennes » qui décrivent l’histoire, les coutumes, paysages et caractéristiques de la région et de ses habitants, culminant fin 1984 avec un premier roman intitulé tout simplement « Shangzhou » (《商州》). En 1986, le recueil « Chien céleste » (《天狗》) souligne les tensions nées du décalage entre coutumes traditionnelles et nouveaux modes de vie induits les réformes.

 

 

Shangzhou (éd. originale, calligraphie

de son nom par Jia Pingwa)

 

 

Ce sont autant de thèmes qui constituent les principaux axes de cette littérature, déclinés selon les lieux et les personnalités, y compris les écrivains des marges nationales qui font revivre les cultures des ethnies locales. Par exemple Zhang Chengzhi (张承志), de minorité hui, mais qui a passé les années de la Révolution culturelle en Mongolie intérieure ; on cite souvent sa nouvelle publiée en 1982, « Le beau cheval noir » (《黑骏马》), mais bien plus représentatif de la recherche des racines est son roman « Histoire de l’âme » (《心灵史》), paru en 1991 après six ans passés avec les hui de Xihaigu (西海固) au sud du Ningxia. 

 

 

Histoire de l’âme

 

 

De même Zhaxi Dawa (扎西达娃) est un de ceux qui célèbrent leur ascendance, dans son cas son ascendance tibétaine (par son père). Il s’affirme peu à peu en réaction à la littérature des cicatrices, en apportant un autre élément qui caractérise la littérature de recherche des racines : l’influence de la littérature étrangère, dans son cas la littérature latino-américaine et le réalisme magique de García Márquez découvert à travers les traductions en chinois qui se multiplient au début des années 1980 ; il en fait un réalisme magique à la sauce tibétaine, comme d’autres écrivains tibétains au même moment, de manière tout à fait naturelle, parce que la réalité tibétaine correspondait à celle qui avait suscité l’émergence du réalisme magique en Amérique latine, avec des phénomènes très semblables de syncrétisme des croyances religieuses et d’expérience de traumatismes politiques entraînant des identités éclatées.

 

En fait, les critiques ont opposé à Zhaxi Dawa que c’est parce que le narrateur/écrivain observe la réalité du terrain avec le regard d’un étranger que cette réalité lui apparaît mystérieuse, « magique ». Et plus il pénètre dans cette réalité, plus elle semble incompréhensible, inexplicable, plus elle apparaît irréductible à la logique, comme une sorte d’illusion fantasmée. En même temps, c’est une illusion proche du « réalisme hallucinatoire » de Mo Yan (莫言) qui s’inscrit lui aussi dans ce mouvement de recherche des racines, avec une œuvre représentative  inscrite dans son Gaomi (高密) natal.

 

Le taoïsme comme racine

 

Les racines, cependant, ne sont pas forcément celles des coutumes et traditions locales. Elles peuvent plonger dans les sources plus profondes de la pensée chinoise, et en particulier le taoïsme, comme c’est le cas d’A Cheng (阿城) dont le premier volet de la trilogie des rois, « Le Roi des échecs » (《棋王》), publié en 1984, marque un retour à la pensée de Laozi et de Zhuangzi.

 

 

Le roi des échecs

 

 

Le taoïsme était en effet pour lui la plus importante des cent écoles de pensée. Il y revient à plusieurs reprises dans son recueil de brefs essais « au fil de la plume » écrits entre 1987 et 1993 intitulé Xiánhuà xiánshuō (《闲话闲说 )[3]. Dans le n°16, il cite un essai de Lu Xun paru en 1928 dans le recueil Er yi ji (《而已集》), soit : Et puis c’est tout : « Les hommes haïssent souvent les moines et les nonnes bouddhistes, les musulmans et les chrétiens, mais pas les taoïstes. Ceux qui comprennent pourquoi ont presque tout compris à la Chine. » - « Je suis resté très longtemps, dit A Cheng, sans comprendre cette absence de haine envers les taoïstes. Et finalement, à l’âge de vingt ans, quand j’étais à la campagne, j’ai eu une illumination et je me souviens encore de la joie que j’ai eue ce jour-là. […] J’avais découvert que la religion taoïste était toute entière tournée vers le peuple, toute entière au service des coutumes séculières. »

 

C’est cette idée que l’on trouve dans « Le Roi des échecs ». Il explique un peu plus loin, avec son humour habituel, que Mao Zedong est devenu une divinité taoïste, et que les Chinois, dans la vie quotidienne, chassent les influences néfastes grâce à son portrait. En fait, ajoute-t-il, « la naissance et la vie de la République populaire semblent avoir été placées dès le début sous l’emprise du taoïsme, ce qui correspond à la réflexion du vieillard chauve à la fin du "Roi des échecs" : "La voie de la Chine ne décline pas.". »

 

Et A Cheng d’ajouter encore qu’en fait confucianisme et taoïsme se complètent, l’un contrôlant l’ordre de la vie quotidienne, l’autre assurant la qualité de la vie au sein de cet ordre. D’où l’idée de faire du taoïsme la clé de sa recherche des racines.  A Cheng a donc été considéré un représentant du mouvement, à l’égal de Han Shaogong, l’un au nord, l’autre au sud.

 

Le taoïsme, cependant, a été également un axe de recherche pour d’autres écrivains, Ma Yuan (马原), par exemple, qui considérait Zhuangzi et Einstein comme les deux plus grands penseurs magiques de l’humanité et a préféré le taoïsme (et la Bible) au réalisme magique sud-américain. Mais la recherche des racines a chez lui très vite bifurqué vers la littérature d’avant-garde dont il a été l’un des précurseurs.

 

La recherche des racines aura été un bref moment dans l’histoire littéraire chinoise – en 1987, le mouvement est terminé, mais il aura été déterminant et s’est poursuivi en fait bien plus longtemps dans les esprits, et dans les œuvres.  

 

Quête plurielle contre culture dominante et uniformité idéologique

 

Dans la neuvième des thèses composant « Sur le concept d’histoire » (Über den Begriff der Geschichte), dernier texte écrit avant sa mort, Walter Benjamin dépeint et commente l’Angelus Novus de Paul Klee qu’il a acheté en 1921 :

« Il existe un tableau de Klee qui s'intitule Angelus novus. Il représente un ange qui semble avoir dessein de s'éloigner de ce à quoi son regard semble rivé. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. Tel est l'aspect que doit avoir nécessairement l'ange de l'histoire. Il a le visage tourné vers le passé. Où paraît devant nous une suite d'événements, il ne voit qu'une seule et unique catastrophe, qui ne cesse d'amonceler ruines sur ruines et les jette à ses pieds. Il voudrait bien s'attarder, réveiller les morts et rassembler les vaincus. Mais du paradis souffle une tempête qui s'est prise dans ses ailes, si forte que l'ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse incessamment vers l'avenir auquel il tourne le dos, cependant que jusqu'au ciel devant lui s'accumulent les ruines. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

 

 

L’Angelus Novus de Paul Klee

 

 

L’œil de l’ange – comme un prophète qui regarde en arrière – nous rappelle tout ce que la tempête des temps modernes a laissé en ruines, et qu’il faut reconstruire. Et, selon Benjamin, cette reconstruction passe par la remémoration, en revenant vers le passé, vers les origines, pour tenter d’obtenir une connaissance éclairée de l’histoire. C’est la mémoire du passé qui devient dès lors une force permettant de lutter contre cette « barbarie » qu’est une culture dominante axée sur le progrès.

 

Les lendemains du mouvement

 

L’accent mis par les écrivains du mouvement, Han Shaogong en tête, sur la redécouverte des éléments de cultures autochtones a facilité son absorption dans les structures littéraires sponsorisées par l’État, en particulier pour offrir des forces culturelles capables de lutter contre les influences occidentales. La littérature de recherche des racines a été intégrée dans les campagnes de « civilisation spirituelle » initiée par Deng Xiaoping en 1982-1986. Cette acceptation était une tolérance, justifiée par le fait que l’article fondateur de 1985 évitait toute critique politique, tout en développant une démarche de recherche de traditions rurales qui cadrait avec celle du régime, surtout après 1989. Au début des années 1990, les œuvres d’A Cheng, en particulier, ont été promues comme modèles d’un synthèse harmonieuse entre tradition et modernité. Mais cette cooptation allait à l’encontre du discours culturel opposé à l’hégémonie de la culture d’État.

 

Le mouvement de recherche des racines a donc été critiqué comme une sorte d’évasion dans des mythes ruraux et des traditions d’un autre âge dans une époque de rapide urbanisation et de réformes économiques. Des écrivains comme Wang Meng (王蒙), en particulier[4], ont critiqué l’invocation de la pensée de Zhuangzi – mettant l’accent sur le retrait du monde et l’harmonie avec la nature – comme une attitude romantique détournant des problèmes pressants du moment, comme l’exacerbation des tensions sociales nées des réformes et du fossé croissant entre villes et campagnes.

 

La priorité donnée aux « racines » culturelles sur les problèmes politiques, évitant toute confrontation y compris après 1989, était en ligne avec la tolérance officielle du régime envers les narrations culturelles dépolitisées. La recherche des racines était soupçonnée de vouloir éviter tout risque politique et en ce sens était mise en regard du mouvement précédent de « littérature des cicatrices » qui avait dénoncé les abus commis par le pouvoir. La neutralité professée par les écrivains de la recherche des racines était considérée par certains comme un masque cachant un conservatisme implicite, idéalisant la vie rurale prémoderne et le taoïsme pour se prémunir contre la vague de modernisation.

 

Après 1989, les thèmes de revitalisation des racines et des traditions rurales se sont fondus dans les recherches thématiques et stylistiques postmodernes. Le prix Nobel de 2012 a indirectement influé sur la transformation de la recherche des racines dans le contexte du néo-réalisme post-réformes. Les motifs de « racines » ont réémergé dans les histoires des migrants ruraux en soulignant encore le rôle de la recherche de racines pour fournir une base de recherche identitaire dans un contexte de changement social rapide. De la même manière, le mouvement de recherche des racines a catalysé le courant de valorisation des cultures « minoritaires » comme celles des peuples Miao et Dong au Hunan, Orogen dans le nord-est et autres, en intégrant leurs mythes, pratiques et rituels  dans un discours critique de l’aliénation urbaine.

 

Encore dans les années 2020, on voit refleurir, sans le nommer, le thème des racines, dans les nombreux écrits de jeunes auteur(e)s revisitant leur passé, à la campagne, avec leurs grands-parents… avec un rien de nostalgie, mais, comme le disait le peintre Zhang Xiaogang (张晓刚) : « Je n’aime pas le mot "nostalgie". Je ne retourne vers le passé que pour observer. C’est un endroit où je flâne et réfléchis, un endroit qui porte les marques les plus douloureuses mais qui, pourtant, détermine la direction de mon avenir. »

 

Zhang Xiaogang est le peintre de la série « Bloodline » (《血缘-大家庭》) : réflexion sur la mémoire collective et l’identité individuelle inspirée par la pensée de Walter Benjamin[5] qui voit dans l’image la capacité à devenir le réceptacle d’une mémoire partagée. C’est bien cette mémoire partagée qui est la clé des « racines ».

  

Autres écrivains du mouvement

 

Nombreux sont les écrivain(e)s que l’on peut rattacher à ce mouvement, au moins à leurs débuts au début des années 1980 : Wang Anyi (王安忆), par exemple, avec l’une de ses premières nouvelles, « Le petit bourg des Bao » (《小鲍庄》), paru en 1985. Il faut aussi citer Gu Hua (古华) qui fait figure de précurseur : « Le village Hibiscus » (《芙蓉镇》), publié dans la revue Dangdai (《当代》杂志) en 1981, en a fait un héritier de Shen Congwen (沈从文), mais sa première nouvelle, « Une petite maison de bois couverte de lierre » (《爬满青藤的木屋》), primée en 1981, est déjà, avant l’heure, représentative de la recherche des racines.

 

D’autres écrivains sont moins connus :

 

- Ye Weilin 叶蔚林 (1933-2006)

Auteur de la nouvelle moyenne « La rivière sans balises » (中篇小说《在没有航标的河流上》) adaptée au cinéma par Wu Tianming (吴天明) en 1984.

 

- Zheng Wanlong 郑万隆 (né en 1944)

Originaire du Heilongjiang, associé à la recherche des racines pour sa peinture de la culture des Orogen.

 

- He Liwei  何立伟 (né en 1954)

Nouvelle de mai 1983 : « Chercheurs d’or » (《淘金人》), trad. Zhang Yunshu, Littérature chinoise, 3e trimestre 1989, pp. 142-150.

 

- Li Hangyu 李杭育 (né en 1957)

Célèbre pour sa série « Gechuanjiang » (“葛川江系列”) représentative de l’esprit de la culture de Wuyue (吴越文化) et pour la série télévisée « Printemps et automne de Wuyue » (《吴越春秋》).

 

- Xu Xiaohe 徐晓鹤

Poète du courant de la poésie obscure (menglongshi 朦胧诗) passé à la littérature d’avant-garde.

Une très courte nouvelle de juillet 1983 s’inscrit dans la recherche des racines : « Une partie d’échecs inachevée » (《残局》), Littérature chinoise, 2e trimestre 1989, pp. 151-155.

 


 

Bibliographie

 

Searching for Roots in Literature and Film, Michael Berry, in A New Literary History of Modern China, ed. by David Der-wei Wang, Harvard University Press, 2017, pp. 777-782.

https://www.jstor.org/stable/j.ctv253f82s  

 

Tapestry of Light, Aesthetic Afterlives of the Cultural Revolution, Huang Yiju, 3.Aesthetic of Heterogeneity: Roots in Han Shaogong’s Theoretical and Literary Writings, Brill, 2014.

 

Leaving the World to Enter the World: Han Shaogong and Chinese Root-Seeking Literature, Mark Leenhouts, Leiden, CNWS Publications, vol. 136, 2005.

 

Analyse d'un succès : A Cheng et son œuvre. Biographie et thématique, Noël Dutrait, Études chinoises, année 1992 / 11-2 / pp. 35-75.

 

Searching for Roots and Lost Identity in Contemporary Chinese Literature, Marián Gálik, Asian and African Studies 9, 2000/2, pp. 154-167. À lire en ligne.

[L’auteur souligne l’influence de la littérature étrangère, et en particulier latino-américaine au début des années 1980 en Chine, alors qu’étaient publiées de nombreuses traductions].

 

Méthodes de création et écoles littéraires de la dernière décennie, par Miao Junjie. IV. La littérature à la recherche des racines, Littérature chinoise, 2e trimestre 1988, pp. 63-67

 


 

[1] Article réédité par Han Shaogong dans un ouvrage publié à Pékin en 2008 aux éditions Littérature du peuple (人民文学出版社) : Zai houtai de houtai (在后台的后台), soit « Dans les coulisses des coulisses ».

[2] De manière caractéristique, il s’est remis à écrire en 2012, parce qu’il ne trouvait plus, dit-il, d’œuvres littéraires suffisamment intéressantes pour alimenter une critique de manière régulière.

[3] Traduit « Le roman et la vie » par Noël Dutrait, sous-titré « Sur les coutumes séculières chinoises » (中国世俗与中国小说), L’Aube 1995/ L’Aube poche 2005.

[4] Nommé ministre de la Culture au printemps 1986.


 

     

 

 

 

 

     

 

 

 

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